Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : NOUVEAU REGARD SUR LE FÉMINISME

Le féminisme en débat

· Inprecor n° 422, mars 1998 · p. 26-28 · 2 814 mots

Femmes Italie

SE DÉBAT au sein du mouvement fémi niste repose sur les acquis materiels les transformations dans la vie quotidienne et dans l'identité des femmes et surtout sur leur entrée massive dans le monde de la culture. Cela a certainement fourni au féminisme des instruments sophistiqués, lui permettant de sortir définitivement du stade de la subculture fragile — même s'il n'a pas produit dans les différentes disciplines les « ruptures épistémologiques » pronostiquées par le psychanalyste Erikson.

Certaines ont appelé le féminisme de ces derniers vingt ans, non sans humour, « le féminisme des professeurs universitaires », par analogie avec la formule du marxisme des professeurs universitaires » utilisée naguère par Debray. Contrairement au marxisme, qui se réfère à un mouvement structuré - bien que différencié - la théorie féministe repose sur une réalité politique fragmentée et souvent marginale, même si elle a toujours existé.

En Italie, après les grandes mobilisations des années 70, la théorie féministe a continué à vivre dans un grand nombre de revues, d'associations, de centres et de collectifs avec des discours et des codes semblables. Elle a eu une influence notoire sur les femmes de gauche, surtout parmi es intellectuelles. Pour les marxistes, son intérêt consistait tout d'abord dans le fait que le mouvement des femmes est l'autre sujet politique - avec le mouvement ouvrier - qui s'est donné une véritable théorie, construite avec les instruments les plus sophistiqués de la culture, notamment de la psychanalyse, mais aussi de la philosophie, de la sémiotique, de la linguistique, de la sociologie, de l'anthropologie, etc. Bien qu'elles contiennent d'inévitables aspects mythiques - comme n'importe quel autre projet de libération et de changement - les constructions intellectuelles féministes représentent une contribution à la compréhension de la logique des relations humaines dont un marxisme vivant pourrait se servir utilement.

en débat

Le débat s'est développé à partir des années 70 dans diverses directions, selon les compétences des intellectuelles qui en ont été les protagonistes. C'est ainsi que certaines ont développé une analyse économique et sociale démontrant l'impossibilité de comprendre les modes et les rapports de production et les dynamiques de classes sans tenir compte du rôle des femmes dans les tâches de reproduction ainsi que de la fonction de la relation de pouvoir entre homme et temme.

Cependant la discussion la plus ample et la plus intéressante - à laquelle toutes les autres se réfèrent d'une façon ou d'une autre concerne le thème de la subjectivité.

Si on compare ce débat avec le débat marxiste, on s'aperçoit d'une étrange asymétrie. Pour les marxistes, la théorie a été en même temps l'analyse de la réalité objective, des mécanismes économiques, des dynamiques sociales, des phénomènes politiques et l'analyse du sujet, de la conscience de classe, de l'avant-garde, du parti.

a théorie féministe, par contre, a connu _un développement hypertrophique du second aspect l'analyse du sujet. Il ne s'agit ici ni d'un hasard ni d'une confirmation des stéréotypes différencialistes (homme= objectivité ; femme = subjectivité) mais de l'exigence évidente des femmes de se connaître elles-mêmes, exigence due au caractère particulier de l'oppression qu'elles ont subie, qui a(vait) une forte composante idéologique et qui marquait fortement l'identité des femmes. Si, dans tout processus de libération, le changement des conditions matérielles de vie s'accompagne nécessairement d'une critique de l'idéologie dominante, pour les femmes cette critique est en dernière analyse une critique de la soi-disant identité féminine.

La subjectivité et l'identité sont deux concepts étroitement liés : un sujet possède nécessairement une identité qu'il subit

Dans les dernières décennies un débat intéressant s'est développé au sein du féminisme, peu connu des marxistes pour deux désolantes raisons. La première est que la gauche a toujours été disposée à accueillir les protestations, les revendications, les mouvements, les luttes des femmes, mais beaucoup moins à comprendre ce qu'elles pensent, disent et écrivent. La deuxième est que le débat marxiste aujourd'hui est presque inexistant et donc par conséquent le marxisme est incapable de se confronter avec d'autres théories.

Par

Lidia Cirillo ou qu'il construit pour soi. Le débat sur la subjectivité a creusé au fond la question, avec l'aide de la psychanalyse. Le féminisme a tellement subi le charme de cette dernière qu'on peut dire, sans trop exagérer, qu'il s'est agi dans ces dernières décennies d'un mouvement politique qui a emprunté la psychanalyse comme idéologie. Si la théorie marxiste se redressait de nouveau, elle ne pourrait certainement pas ignorer cette discussion, dont la formation de la subjectivité individuelle et collective,

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personnelle et politique, émerge comme un processus bien plus complexe, précaire et ambivalent, que celui théorisé par la culture marxiste. a discussion sur la différence a été en

- premier lieu une discussion sur la subjectivité — même si elle n'était souvent pas exprimée dans ces termes. L'adoption de la différence comme paradigme politique par au moins une large partie du féminisme remonte au début des années 70 et est liée aux suggestions du mouvement des Noirs, au retour du nationalisme sous la forme du nationalisme des opprimés, à Fanon, à la négritude, à Malcolm X, etc.

Toutefois, dans une certaine mesure, elle correspond à une exigence spécifique des femmes, ou mieux d'un secteur des femmes, émancipées et en général politisées, pour lesquelles les problèmes matériels et d'exclusion des espaces publics étaient désormais résolus. Ces femmes effectuaient à l'aide d'une réflexion théorique un mouvement opposé à celui qui essaye de forcer l'entrée dans les lieux qui lui sont interdit.

C'est-à-dire elles effectuaient un mouvement d'éloignement, de prise de distance qui allait de pair, dans plusieurs cas, avec la construction de subjectivités politiques autonomes par rapport aux autres mouvements et aux organisations politiques dans lesquelles les hommes représentaient la majorité et la direction. Le même mouvement de prise de distance et de différentiation caractérise d'ailleurs la dynamique de construction de l'individu, homme ou femme, qui devient sujet à travers la conscience d'un autre être, différent de la personne qui le soigne, presque toujours la mère.

Une dynamique analogue est évidente aussi dans la construction des sujets collectifs. Chaque fois qu'un groupe humain s'est donné des objectifs communs (ou a cru en avoir), il a effectué parallèlement un travail de coupure, de séparation, de rupture avec le reste du monde, et de rassemblement des individus ou des sous-groupes qui le composaient. L'identité nationale est particulièrement significative de ce point de vue.

Le féminisme a parlé de subjectivité en termes impropres (mais aussi, comme on verra, en termes propres) tout d'abord parce qu'il en a parlé avec des schémas hérités du nationalisme européen du début du 19e siècle, y compris la polémique contre l'égalité, vue comme aplatissement et homologation. Ses schémas ont ensuite été empruntés aux révolutions anti-coloniales, soit à cause de la médiation de la part des intellectuels de formation occidentale, soit à cause de leur dimension anthropologique. Chaque sujet a une identité néanmoins toutes les identités ne se construisent pas par différence l'une à l'autre. Dans le mouvement ouvrier également se sont posés des problèmes d'identité, que le marxisme n'a pas résolus par la valorisation de ce qui distinguait les classes subalternes. Ceci a été fait par contre par d'autres mouvements sociaux plus primitifs, qui ont fait de leur pauvreté et leur modestie une revendication contre l'injustice. La valorisation de la culture propre, de l'histoire propre, de la spécificité propre - réelle ou supposée — est typique des nationalismes et a constitué pour le féminisme une trappe mortelle. Cette démarche n'a pas été uniquement le fruit de suggestions externes.

ans un langage plus compliqué et plus cultivé, avec plus de connaissances en la matière, le féminisme a répété une vieille polémique qui l'a constamment divisé : valorisation ou critique de la différence de genre (dans le sens de « gender » en anglais). Il est normal que la revendication des rôles et des droits a été souvent accompagnée d'une tactique de valorisation des foncions et des compétences féminines : les temmes exigeaient des droits en tant que mères de soldats ou mères tout court ; des postes de travail dans le secteur public au nom de leur capacité d'éducatrices et d'administratrices....

Toutefois, et déjà depuis la fin du siècle passé, des voix se sont levées pour inviter les femmes à ne pas utiliser les « virtus féminines » qui auraient eu comme principal effet d'enfermer davantage les femmes dans une féminité normative et marginalisante

Ce qu'on appelle en Europe le féminisme radical (tandis qu'aux États-Unis ce nom appartient au différentialisme) s'est distingué au cours du 20€ siècle par une critique non seulement des affirmations misogynes mais aussi des images très flattantes de la féminité. Jacques Derrida et Julia Kristeva ont affirmé que ce que les femmes peuvent faire de mieux pour elles-mêmes c'est de nier toujours toute identité et toute affirmation qui les concerne. Avec cette idée, qui peut sembler bizarre, ils font simplement un bilan du féminisme, entendu non seulement comme bataille politique des femmes pour leurs propres droits mais aussi comme critique de l'idéologie de la relation entre homme et femme. Ce qui nous empêche d'accepter le bien-fondé de cette affirmation est qu'elle ne concerne pas seulement le présent mais implique une impossibilité permanente pour les femmes d'avoir un langage sexué, d'être sujet, de parler pour elles-mêmes. Le différentialisme, qui a souvent refusé - et pas par hasard — de s'appeler féminisme, a travaillé dans le sens de reconfirmer, l'un après l'autre, tous les stéréotypes sur la féminité : la femme est mère, portée à la domesticité, plus capable de relations et de soins, elle est non rationnelle, contradictoire, subjective, intuitive, elle est nature, matière, pensée faible...

Comment cette démarche a-t-elle vu le jour ? La réponse est simple : il s'est créé un contexte politique et culturel dans lequel des secteurs de femmes ont pu considérer plus utile la valorisation et non la critique de la différence-identité. Un rôle important dans cette évaluation a été le caractère académique de ce féminisme, qui a dû se confronter avec des disciplines et des tendances (l'anthropologie structurelle, la psychanalyse freudienne et lacanienne) peu perméables à la relativisation et à l'historicisation de la relation homme-femme. Criste dominante en Europe que cer- est dans le cadre de l'idéologie militataines femmes à la fin du 19e siècle ont exigé des droits en tant que mères de soldats. En fin de compte, ceci ne diffère pas tellement de la logique des temmes universitaires qui revendiquent des espaces professionnels en mettant en avant l'étrangeté des femmes par rapport à la Raison, dans une époque où le prestige de la Lumière est arrivé à son minimum historique. Une deuxième raison nous oblige à dire que la discussion sur la subjectivité a été exprimée dans des termes impropres. D'une part les théoriciennes féministes qui ont porté leur attention sur le sujet, ont été obligées d'utiliser des instruments culturels qui parlent de la mort du sujet, son décentrement, sa division, sa déconstruction, sa fragmentation, etc. D'autre part il est difficile pour elles d'inventer des théories différentes de celles qui dominent le milieu universitaire. Tout d'abord parce qu'y entrer et faire carrière dépend presque toujours de

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la capacité de s'adapter ; ensuite parce que les discours sur les mésaventures du sujet, malgré leurs graves limites, ont de toute façon une certaine puissance descriptive.

Nous pouvons nous demander si c'est seulement par hasard que la remise en cause théorique du sujet a commencé seulement après le 20e congrès du PCUS et a continué pendant la deuxième moitié du siècle, parallèlement aux difficultés réelles du mouvement ouvrier international, le seul sujet potentiellement en mesure de modifier le cours de l'histoire.

Au cours de tout ce débat le féminisme identitaire a aussi été fortement critiqué et aux États-Unis, où le différentialisme a vu le jour, la théorie féministe a fait un tour de 360 dégrés pour de nouveau revenir aux positions des années 70 (Betty Friedan, Kate Millet) selon lesquelles la différence sexuelle est une construction idéologique. Ce qui ne veut pas dire naturellement que le sexe n'ait rien à voir avec le genre ; cela veut dire simplement que le sexe est toujours situé dans un contexte historique et culturel, et que prétendre dire ce qui appartient spécifiquement à un sexe plutôt qu'à l'autre, au delà de tout contexte, signifie seulement s'enfoncer dans une métaphysique des sexes, nécessairement misogyne.

La critique faite à feu le féminisme identitaire a souvent pris la forme d'une critique des attributions du sujet : illusoires parce que le sujet même est illusoire. On pourrait dire en plaisantant (mais pas trop) qu'on se trouve devant l'énième méchanceté des hommes par rapport aux femmes. Quand elles ont eu besoin de parler de subjectivité, les hommes les ont privé des instruments pour le faire — ce qu'ils peuvent encore se permettre en ayant derrière eux des milleniums de monopole de la culture.

Toutefois le résultat de cet état des choses ne se réduit pas seulement à l'utilisation impropre du langage dans l'élaboration féministe. L'effet principal a été la reprise, dans la théorie féministe, d'une discussion sur le sujet, et d'une conscience que ceci était le thème à l'ordre du jour. Et donc, dans un certain sens, une renaissance théorique du sujet, bien qu'initiale, parce que celle ou celui qui a une exigence pratique finit tôt ou tard par trouver les mots pour l'exprimer. On a parlé d'identité, qui est le biais par lequel les individus, hommes et femmes, se présentent et sont perçus dans le monde, de son caractère stratégique d'adaptation au milieu, de sa plus grande proximité à l'inconscient qu'à la notion de conscience. On a parlé du rôle de l'expérience dans la subjectivité et du double sens du terme sujet, celui d'assujettissement à certaines contraintes sociales et celui de capacité d'autodétermination et d'autodéfense. On a essayé de comprendre les phénomènes qui multiplient — mais aussi qui séparent et fragmentent -es sujets qui demandent d'être reconnus politiquement : des lesbiennes aux femmes de couleur ou au sujet transsexuel.

es textes à lire pour celles et ceux qui _ commencent à s'intéresser à la question pourraient être ceux qu'on cite en bas de la page. (1)

Cependant, la lecture de ces livres, et de beaucoup d'autres textes produits par un débat qui a donné lieu à des tonnes de littérature, pourrait décevoir et donner l'impression qu'on parle d'autre chose que de ce qui a plus immédiatement à voir avec la politique. Plusieurs intellectuelles intervenues dans la discussion sont des psychanalystes ou des philosophes et le sujet dont elles parlent est plus souvent un sujet individuel que collectif ou politique, bien qu'il existe naturellement un lien étroit entre les deux. Le problème est que les marxistes devraient être en mesure de sélectionner, traduire, redéfinir les thèmes selon les exigences spécifiques de la politique.

De ce point de vue en Italie l'échec a été total : pendant plusieurs années les femmes de gauche, y compris les révolutionnaires, n'ont recueilli de ce débat que quelques déchets idéologiques ; actuellement elles tendent plutôt à le laisser tomber comme un jouet trop difficile a manipuler.

C'est ainsi, que pour aider à comprendre ces débats féministes, et pour contrer cette tendance, nous féministes et marxistes, engagées dans la Rifondazione comunista et/ou dans le mouvement autonome des femmes, avons fait naître, il y a cinq ans, les Quaderni Viola (Cahiers violets) dont nous avons publié jusqu'ici 4 numeros:

• « Meglio Orfane (Mieux orphelines).

pour une critique féministe à la philosophie de la différence » ;

• « Donne e Rifondazione (Femmes et

Refondation). Considérations inactuelles pour un texte de thèses d'un congrès de femmes », - « Maria e il Mago (Marie et le magicien). C'est-à-dire les leçons italiennes actes d'une conférence de temmes sur la crise de la gauche et la montée de la droite en Italie » ;

• « E l'ultima chiuda la porta (que la dernière ferme la porte). L'importance de s'appeler lesbiennes ».

D'ici peu sortira : « Lettera alle Romane (Lettre aux Romaines). Le féminisme raconté aux communistes : différence, identité et distance; mères symboliques cosmolingues ; essentialisme, post structuralisme et postmodernité ; genre et genres, lesbianisme et passing, théorie queer, nomades et permanentes, mort du sujet et agonie du patriarcat. »• 1) (The Reproduction of Mothering (1978) de Nancy Chodorow et la biographie du prix Nobel Barbara McClintock (1983) de Evelyn Fox Keller, et de la même auteure les essais recueillis sous le titre Reflections on Gender and Science, la lettre de Luce Irigaray aux Messieurs Psychanalystes -non pas pour ce qu'elle dit mais comme document des conflits entre féminisme et psychanalyse officielle; Women can never be defined de Julia Kristeva, Femminismo culturale e poststrutturalismo de Linda

Alcoff, Alice doesn't et Technologies of

Gender de Teresa De Lauretis, Interpreting

Gender de Linda Nicholson, Soggetto nomade de Rosi Braidotti, The Straight

Mind de Monique Wittig, Il genere: un utile categoria di analisi storica deJoan

Scott, L'une est l'autre d'Elisabeth Badinter,

Passing de Anna Camaiti Horstet, Simians,

Cyborgs and Women de Donna Haraway.)

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