Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ÉGYPTE

Luttes paysannes et mobilisations politiques

· Inprecor n° 425, juin 1998 · p. 29-32 · 3 616 mots

Sayyid Murshid La décision de mettre un terme à la gestion étatique des rapports propriétaires-locataires à la campagne et de procéder à la complète libéralisation du loyer des terres a provoqué d'importantes mobilisations paysannes en Égypte au printemps et à l'automne 1997. La question agraire a ainsi refait irruption sur la scène politique. L'application du nouveau statut a engendré un mouvement de solidarité avec les paysans en lutte dans lequel les militants de la gauche marxiste se sont distingués, après des années de recul et de CrIse. Une loi et une réforme capitalistes

La loi n° 96 sur les rapports entre propriétaires et locataires de terres agricoles a été adoptée par le parlement égyptien en 1992, sa date d'entrée en vigueur ayant été fixée au jer octobre 1997. Le principal objectif de cette loi est d'abolir le mode de régulation des loyers de la terre mis en place à l'époque nassérienne (19521970).

En 1975, le gouvernement de Sadate, s'engageant sur la voie de la libéralisation économique, avait décidé, dans un premier temps, que les loyers pourraient augmenter proportionnellement aux impôts. Afin de créer les conditions du passage au régime libéral, la nouvelle loi de 1992 prévoyait d'augmenter les loyers de la terre entre 7 et 22 fois le montant de la taxe foncière par feddan (un demi-hectare environ), jusqu'en 1997. Cette phase transitoire devait surtout servir à favoriser des compromis entre propriétaires et locataires.

A compter du jer octobre 1997, la définition du montant du loyer doit se faire sur la base d'un accord mutuel entre locataires et propriétaires. La loi met aussi fin à la transmission des contrats par héritage. Le tribunal peut dorénavant ordonner une rupture de contrat en cas de non-paiement du loyer. Le locataire a le choix entre le paiement, la restitution de la terre ou l'éventuel achat dans un délai de trente jours. Cette légalisation de l'expulsion du locataire, chose nouvelle en Égypte, a été l'un des principaux facteurs de réaction parmi les paysans. Des mobilisations importantes

A l'approche de la date fatidique, les actions de résistance paysanne se sont spectaculairement multipliées au point de modifier la situation politique et sociale. Personne n'avait prévu des réactions d'une telle ampleur.

Les estimations les plus sérieuses du nombre de paysans locataires concernés par la loi vont de 1 à 1,6 million de locataires. D'autres sources, notamment à gauche, parlent de beaucoup plus. Si l'on se base sur une moyenne de six à huit individus par famille, on peut considérer que plus de sept millions de personnes sont concernées, chiffre loin d'être négligeable, même pour un pays de 60 millions d'habitants, et surtout si l'on tient compte du fait que cette population est répartie sur l'ensemble du territoire.

Luttes paysannes

Les actions des paysans ont pris des formes très variées : meetings, réunions, marches, slogans peints sur les murs, blocage de routes ou de voies de chemins de fer, etc., jusqu'à des affrontements armés dans le Delta et surtout en Haute-Égypte. La plupart des incidents se sont déroulés au cours de l'été, en juillet particulièrement. Dans plusieurs cas, les paysans essayèrent de brûler les bureaux locaux du ministère de l'agriculture ou de la banque de crédit agricole. Des affrontements directs ont eu lieu avec les propriétaires qui ont eu recours aux forces de l'ordre, sans oublier ce que l'on nomme en Égypte les baltagya (les hommes de main armés). Les réactions politiques

Le parti du pouvoir, Parti national démocratique (PND), a, bien sûr, soutenu la réforme, de même que deux autres partis, le Wafd, nationaliste bourgeois, et AlAhrar, islamiste-bourgeois. Les courants intégristes ont dans leur ensemble soutenu la loi et sa mise en application. Le porte-parole des Frères Musulmans a expliqué que la charia (la loi islamique) reconnaissait le droit de propriété. De même, des dirigeants islamistes radicaux emprisonnés ont fait savoir qu'ils approuvaient la nouvelle législation. Bien que les intégristes soient cependant loin d'être unanimes sur la question, ils se sont placés, en tant que courant politique, du côté de l'ordre établi.

De ce fait, l'opposition à la loi n° 96 a été essentiellement le fait de la gauche. Ce terme comprend ici, en Égypte, les nassériens, différentes sensibilités de gauche, nationalistes, réformistes et marxistes, ainsi que les groupes communistes illégaux. Les nassériens et le parti du Tagammu' (Rassemblement), gauche légale réformiste, avaient été les seuls à voter contre la loi en 1992 : ils ne représentaient que dix députés. Le parti nassérien a adressé une demande au président

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Moubarak pour abroger la loi. Le Tagammu' a essayé de mettre en avant l'Union Paysanne qu'il anime, mais sans grand succès. Il a aussi réclamé la suspension de son application et la réalisation d'études sur la question.

En fait, les dirigeants réformistes se sont trouvés fort gênés devant l'ampleur des réactions et les formes actives de contestation qui pouvaient mener à une confrontation directe avec le régime. Ils se sont cantonnés, le plus souvent, à des déclarations et des articles dans leurs organes de presse. L'opposition la plus résolue à la nouvelle loi a été le fait d'individus de gauche : nassériens ou membres du Tagammu, ou des groupes de la gauche radicale, militants indépendants et souvent anciens adhérents d'organisations marxistes. Interventions de la gauche marxiste

Rappelons brièvement que la gauche égyptienne dans son ensemble et la gauche radicale en particulier ont connu de nombreux revers depuis la fin des années 1970, subissant successivement la sortie du nassérisme, la vague islamiste et les réformes économiques libérales. La période autour de la chute de l'URSS et de la guerre du Golfe marqua le creux de la vague. Depuis, le climat s'est amélioré, mais les forces de la gauche marxiste restent marginales et aussi très divisées.

Parmi les différentes composantes de cette gauche illégale, se place d'abord le Parti communiste égyptien, principale force numériquement et politiquement. Très lié au Tagammu', il développe la ligne de soutien critique au régime face à l'islamisme qu'il définit comme une forme de fascisme. Vient ensuite le Parti socialiste du peuple, PSP, produit d'une scission de gauche du PCE en 1990, après de longues années de batailles internes. Sa principale figure publique était Michel Kamel, décédé il y a quelques années en exil, en France.

Issue de la radicalisation des années 1970, la gauche révolutionnaire a connu une crise sérieuse qui s'est traduite par une hémorragie de militants, une perte d'influence et d'apparition publique. Toutefois, le régime, depuis la fin des années 1980, avait fait preuve de retenue envers elle, étant accaparé par son affrontement souvent violent avec les tendances radicales islamistes qui pratiquaient la lutte armée. Les arrestations de militants de gauche depuis 1989 concernaient surtout des individus dans des contextes particuliers (luttes étudiantes, ouvrières, guerre du Golfe, etc.).

Il se maintient néanmoins des équipes, des réseaux qui comprennent des syndicalistes et des militants de quartier ou d'associations. Ces groupes, réseaux et noyaux possèdent de sérieux relais dans la société avec une présence dans les luttes et des activités publiques ou clandestines. Le point faible reste la jonction avec les plus jeunes générations, qui est loin d'être acquise.

Les conditions sont meilleures depuis environ trois ans, avec notamment une certaine ouverture et une plus grande pluralité d'expression. Parler de nouvelle radicalisation serait cependant exagéré. Tout ceci ne concerne que des groupes numériquement restreints et à l'ancrage plus local que national. Actions et mouvements de solidarité

Le Comité socialiste de défense des paysans est une structure illégale, qui a été très active dans la solidarité. Il regroupait au départ des membres des groupes illégaux marxistes et des indépendants. Il a publié trois numéros de son bulletin clandestin Al-Tadamun (Solidarité), ainsi que des tracts, et a cherché à se lier aux mobilisations paysannes. Un comité légal, le Comité national de soutien aux paysans, s'est aussi constitué. Plus large, il regroupe des individus de la gauche marxiste radicale, du Tagammu', des nassériens et même quelques éléments du parti islamo-nationaliste du Travail.

L'intervention de ces militants a été qualitativement importante, mais limitée à l'échelle du pays. Ils n'ont pu toucher que plusieurs dizaines de villages, dans un pays qui en comprend plus de 5000. Divers réseaux locaux paysans se sont aussi formés. La principale faiblesse a été l'absence d'un véritable cadre unitaire. De nombreuses initiatives sont nées de toutes parts, sans réelle coordination. Mais, pour limitée qu'elle soit, cette solidarité a déclenché une réaction du pouvoir. Une répression réelle mais limitée

Depuis le début des mobilisations jusqu'à aujourd'hui, l'État a pratiqué une double politique : de nombreuses arrestations de paysans actifs et quelques arrestations de militants de gauche actifs dans le travail de solidarité. Selon le Centre AlArd (la terre), spécialiste des questions agraires et très impliqué dans l'opposition à la nouvelle loi, 822 personnes ont été arrêtées, la répression ayant fait en outre 15 tués et 218 blessés.

La répression des groupes politiques est restée relativement limitée. On a pu craindre une rafle beaucoup plus importante dans les milieux de gauche sur la base de listes, parfois très anciennes, comme il est de coutume en Égypte. Elle ne s'est finalement pas produite. Le régime a quand même hésité avant de se limiter à une répression politique sélective. Le danger des forces de gauche reste toutefois tellement dérisoire aujourd'hui qu'il paraissait quand même peu justifié pour le pouvoir de s'engager dans une opération de plus grande envergure. Les conséquences internationales auraient pu être fâcheuses. De même, le régime ne souhaitait nullement laisser paraître le moindre signe de faiblesse, surtout face à une gauche en crise au moment même où il a marqué des points dans sa lutte contre les

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islamistes radicaux.

La nouvelle réforme a soulevé de nombreuses discussions quant à ses origines, sa signification et sa portée. Le sentiment général dans le pays est que la libéralisation• est inévitable et bénéfique. Mais la question du repli effectif de l'État de l'économie est à nuancer lorsque l'on examine de plus près les rapports étroits qu'entretiennent l'administration et les milieux d'affaires... Débats et enjeux politiques

Après avoir réussi à stabiliser son régime suite à la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, le président égyptien Sadate avait commencé à remettre en cause le système agraire hérité de l'époque nassérienne par différentes mesures : hausse des loyers en 1975-76, abolition des comités chargés de régler les différends entre propriétaires et locataires, dépolitisation des coopératives agricoles en 1976-77, lorsque les fonctions politiques et financières des coopératives furent supprimées et transférées aux nouvelles banques des villages.

Si la réforme agraire reste l'un des principaux acquis du nassérisme, rappelons qu'il s'agissait d'une forme de gestion-contrôle étatique sur les rapports sociaux dans les campagnes avec limitation de la propriété, plutôt que d'une généralisation de l'accès a la propriété. La question des rapports locataires-propriétaires est ainsi devenue centrale au projet de réforme économique. Le fait qu'un million de locataires exploitent environ 1,5 million de feddans en comparaison des 930 000 feddans distribués par l'État à quelque 500 000 familles permet de prendre la mesure de l'ampleur de la question.

La crise de l'agriculture égyptienne est flagrante, particulièrement en ce qui concerne le manque au niveau des productions locales de céréales pour nourrir la population. Le déficit était de 5,5 à 7 millions de tonnes pour 1995, selon les estimations. Le déclin de l'agriculture se traduit par le fait que la part du secteur agricole dans le revenu national est tombée de 29% en 1965 à 19% en 1989 L'Égypte importe près de 60% de ses besoins alimentaires, surtout des États-Unis pour les céréales.

La solution, pour le gouvernement, réside dans sa capacité à attirer des investisseurs privés égyptiens ou étrangers dans l'agriculture. Il s'agit donc de revenir sur la loi qui limite la propriété à 50 feddans par individu. L'ambition est de doter l'agriculture des moyens d'obtenir plus de produits d'exportation. Le passage à une production de produits moins nutritifs, mais ayant plus de valeur marchande, comme les fruits et légumes, reste l'un des axes prioritaires. On a ainsi vu se développer la production de produits nouveaux, notamment dans le secteur des fruits et agrumes (orange, citron, mangue, goyave). L'objectif central est de favoriser le développement d'une classe de paysans riches. Le changement des cadres juridiques vise donc à favoriser le marché comme solution aux problèmes agricoles de l'Égypte.

La question du facteur américain dans l'élaboration de cette politique a suscité de nombreuses interrogations. Une certaine optique nationaliste, qui n'est pas pour autant dénuée de fondement, a tendance à voir dans le FMI et les institutions internationales les principaux responsables de cette orientation. Cette lecture est, bien sûr, fortement présente à gauche où l'optique nationaliste reste fortement ancrée

Il semble toutefois que le projet agricole du gouvernement soit lié, en premier lieu, aux nouveaux secteurs les plus influents de la bourgeoisie égyptienne. Bien entendu, cela se fait en étroite coopération avec les instances internationales, mais rien ne semble indiquer que la politique gouvernementale ait été d'abord élaborée et conduite directement par ces instances. On peut même considérer que la politique qui est suivie par le ministère de l'agriculture dépasse nettement les conditions et demandes des organismes financiers internationaux, tels le FMI ou la Banque mondiale. L'État va plus loin, avec pour principal objectif l'élargissement de sa propre base sociale.

Certes, le régime utilise l'alibi des clauses internationales, des conditions de remboursement des emprunts et autres dettes envers l'étranger. Cela est réel d'une certaine façon, mais l'objectif du régime est également de créer les conditions d'action économique des entrepreneurs en milieu rural, et ce dans l'espoir proclamé de favoriser un essor de la production agricole. Ainsi, certains éléments de la gauche marxiste ont souligné, non sans nuances, que cette loi correspondait à un processus naturel, voire logique ou classique, de développement capitaliste.

Plusieurs questions demeurent toutefois, jusqu'à ce jour, sans études ou réponses sérieuses de la part des marxistes égyptiens. Quel est le rapport de cette loi avec les réformes en cours dans le secteur industriel ? Comment s'articule la relation capital agraire/capital industriel ? Quelles seront les conséquences de l'essor d'un nouveau salariat agricole ? Un tel projet est-il viable d'un point de vue capitaliste ?

La question de l'application de la loi et de ses effets a eu tendance à être, elle aussi, exagérée, avec notamment l'idée de voir immédiatement des expulsions en masse et des millions de gens jetés à la rue. Certes, la légalisation des expulsions représente une précarisation dramatique de la situation des locataires. Mais elle ne se traduira probablement pas, du jour au lendemain, en phénomène de masse. Il faut plutôt s'attendre à une situation fortement différenciée : maintien du statu quo, accès à la propriété, enlisement avec de longues joutes juridiques, expulsions, etc. Le mouvement paysan

La résistance paysanne a pu surprendre de nombreux observateurs C'était surtout oublier la longue et sourde histoire des résistances rurales qui n'ont jamais défrayé la chronique, hormis quelques épisodes célèbres comme en 1919 ou encore dans les années 1960 N'oublions pas que le rapport urbain-rural s'est constamment déroulé en Égypte, depuis fort longtemps, selon un mode autoritaire et dirigiste.

La dimension locale, les formes spontanées, la confrontation violente restent les caractéristiques essentielles du mouvement paysan égyptien. La principale faiblesse dans l'action des paysans a été leur incapacité à se doter de formes d'organisation et de coordination. Déjà en 1992, lors du vote de la loi au parlement, les paysans locataires avaient fait preuve de passivité. Ils ne sont pas représentés au parlement et les lieux potentiels d'expression paysanne, comme la Fédération des coopératives de réforme agraire et le Haut Conseil des sociétés de coopérative agricole, sont des organes purement techniques, divisés entre locataires et propriétaires, et tombant le plus souvent sous l'influence des paysans les plus riches

L'Union paysanne liée au Tagammu possède quelques milliers de membres, et des dirigeants connus comme la célèbre Shahida Maqlad, dont l'époux, Salah Hussein, fut assassiné à Kamshish, au milieu des années 1960, par des propriétaires fonciers qui résistaient à la réforme agraire. L'Union a néanmoins montré sa faiblesse organisationnelle et son manque de dynamisme, en se contentant de publier des communiqués et d'organiser

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ÉgypteR des débats. Elle n'a jamais cherché à impulser des mobilisations et des luttes, en raison de la ligne conciliatrice du parti envers le régime.

Le reflux du mouvement depuis l'automne témoigne des difficultés à construire un mouvement paysan. Aujourd'hui, la situation est globalement calme, hormis des poches d'affrontement ici et là. Le régime Moubarak

La question paysanne souligne encore une fois les sérieuses fractures qui traversent le régime. Le lobby des propriétaires fonciers a réclamé le changement en cours depuis au moins 1985, et ce tout à fait explicitement au sein du comité agricole du PND au pouvoir. Le gouvernement avait toutefois résisté pendant quelques années, craignant les réactions dans les campagnes.

Certains à gauche considèrent que les derniers développements prouvent que la bourgeoisie agraire égyptienne a repris le contrôle de l'État. On pourrait y voir, au contraire, une démonstration de l'autonomie réelle dont dispose l'appareil d'État, qui a choisi soigneusement le moment de la réforme. En tout état de cause, les élites de l'État en sont arrivées à identifier leurs propres intérêts avec l'accélération de la réforme économique et les projets visant à favoriser le développement capitaliste.

Leur attitude exprime aussi leur moindre crainte, aujourd'hui, des réactions de masse à la réforme économique, alors que l'opposition est plus impuissante que jamais, que ce soit la gauche (Tagammu' et nassériens) ou les islamistes de toute sorte. Dans les années 1990, l'approfondissement de la crise économique, de la dépendance vis-à-vis des institutions internationales et la chute des régimes pays d'Europe de l'Est ont accéléré le mouvement. Le test de la guerre du Golfe, positif pour le régime, a permis de prendre la voie de ces changements.

La gestion de la réforme par le régime a été jusqu'à présent très habile. Il a su trouver les moyens de faire passer la loi sans créer une situation irrémédiable et en entravant jusqu'à ce jour les moindres formes de constitution d'un mouvement paysan solide et uni. La question du maintien de l'ordre revêtait un caractère très sensible face aux mobilisations paysannes. La sécurité s'appuie, en effet, sur les unités répressives des Forces de sécurité centrale, composées de jeunes faisant leur service militaire. Or, une partie importante

Hosni Moubarak, président depuis octobre 1981 de ces jeunes est elle-même issue des campagnes. C'est pourquoi, traditionnellement, ils servent loin de leur région d'origine. Le ministre de l'intérieur a pu néanmoins multiplier les déclarations publiques de fermeté. Notons aussi la mise en place d'une nouvelle équipe de gouverneurs à poigne au cours des derniers mois.

Par ailleurs, la période de cinq ans entre le vote de la loi et son entrée en vigueur a permis dans de nombreux cas de rechercher des solutions, notamment en réduisant la part des terres en location, selon les dires du ministre de l'agriculture. Le gouvernement a essayé de favoriser l'accès à la propriété par l'octroi de prêts des banques de crédit agricole sur la base d'un taux d'intérêt annuel de 13% sur une période pouvant aller jusqu'à 10 ans. Le 1er juillet 1997, le ministère de l'agriculture a demandé aux locataires de remettre leurs anciens contrats. Le décret stipule aussi que les bureaux locaux remettraient aux propriétaires, en octobre, de nouveaux titres de propriété qui définissent leurs droits. Sans ses papiers, il serait difficile de faire valoir ses droits de propriété et de demander une expulsion.

Au cours de l'été, le président Moubarak est intervenu en personne, promettant d'allouer aux paysans qui pourraient être victimes de la nouvelle loi, des terres nouvelles dans la Toshka, immense projet qui consiste à créer une nouvelle vallée en employant les eaux du lac Nasser. Les travaux sur ce projet viennent juste de débuter.

En fait, on ne peut qu'être impressionné par la facilité avec laquelle le régime a été capable de désamorcer le conflit. Le reflux est très net à la campagne avec une réelle atomisation du mouvement paysan. Répression et menaces, associées à une politique de division selon divers clivages (géographiques, sociaux, familiaux, claniques, etc.) ainsi que l'accès à la propriété, ont permis de maîtriser les risques inhérents à ce type de mouvement social. Bien sûr, il existe encore des risques d'explosion, mais ils apparaissent plus liés à des situations locales particulières, comme par exemple dans certaines régions de Haute-Égypte où les rapports sociaux sont extrêmement tendus.

Le régime a su maîtriser la situation, dans certains endroits par la négociation, ailleurs par la répression directe (intimidation, arrestations, interventions de la police...). Ainsi, dans certains villages, les paysans devaient se rendre au commissariat où ils étaient retenus jusqu'à ce qu'ils signent le nouveau bail. Le pouvoir a aussi retardé l'application de la loi, dans plusieurs régions. Perspectives

Il n'en reste pas moins que l'ampleur des mobilisations paysannes a été impressionnante dans un premier temps, avant de connaître le reflux. Certes, elle n'a pas connu de traduction en termes politiques, tant au niveau paysan qu'au niveau de la gauche. Un espace s'est néanmoins ouvert pour la gauche égyptienne, où les nassériens et les marxistes se sont largement engouffrés. Les islamistes ont plutôt raté une occasion, préoccupés qu'ils étaient d'améliorer leurs relations avec le pouvoir. Cette nouvelle loi sur la terre a donc entraîné une reprise d'activité à gauche, notamment dans certains milieux qui étaient plutôt atteints de torpeur depuis un certain temps.

La collaboration entre les forces et sensibilités de la gauche marxiste dans l'organisation de la solidarité a été aussi une expérience importante, surtout lorsque l'on connaît la longue tradition et le lourd passif de l'extrême gauche égyptienne, en termes de division et de sectarisme

Dans ce contexte général, tout essor de la solidarité en provenance de l'extérieur du pays peut avoir une influence significative et fort positive sur le déroulement des événements.

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