La lutte des mineurs par David Mandel* e 10 juillet dernier à Moscou, le campement des travailleurs installé siège du gouvernement (appelé "la Maison Blanche") entrait dans son trentième jour. L'initiative avait été prise par 200 délégués provenant de différentes régions. Au mois de mai, les mineurs avaient bloqué pendant plus d'une semaine des lignes ferroviaires en signe de protestation : ils n'étaient plus payés depuis des mois. Le 24 mai les protestations avaient cessé à la suite d'un accord avec le gouvernement. Mais assez vite les mineurs s'étaient rendus compte que le gouvernement ne tiendrait pas ses engagements. Ils décidèrent donc d'envoyer des délégations à Moscou pour organiser ces "piquets" contre le gouvernement. En Oural, en Sibérie, dans l'Extrême orient de la Russie, des blocages sporadiques
Le campement, organisé par le syndicat indépendant des mineurs (le plus petit des deux syndicats des mineurs du charbon — la direction du plus grand des deux syndicats ayant qualifié l'action de "cul de sac") devait obtenir un soutien croissant de la part de travailleurs d'autres secteurs, eux aussi victimes de la désastreuse politique économique du gouvernement. Cette politique, appuyée par les sept grandes puissances, comme le confirme le prêt accordé récemment à la Russie par le FMI, a paupérisé les travailleurs et supprimé toute aide sociale par l'état. L'industrie manufacturière et le potentiel technico-scientifique du pays ont été littéralement ravagés.
Un rapport de l'UNESCO souligne que les indicateurs démographiques de la Russie ressemblent à ceux d'un pays en guerre. A la suite de la faiblesse du mouvement ouvrier, en partie héritage du passé totalitaire, en partie conséquence d'une crise économique sans précédent, cette guerre apparait plutôt "piquets" des mineurs pourraient marquer un tournant par rapport au passe, lorsque des manifestations de solidarité telles que celles de différents secteurs qui se sont produites maintenant, étaient rares. En fait, il y a eu de nombreux cas où, au sein de la même entreprise, un atelier arrêtait une grève en ayant obtenu le payement des salaires pendant que d'autres ateliers continuaient à ne pas être payés.
Le "piquet" est en train de devenir un point de référence pour tous les ouvriers qui n'ont plus d'illusions dans le régime actuel et son programme économique, ainsi que pour l'opposition dans l'armée. Les mineurs du charbon ont contribué à installer Eltsine au pouvoir et ont été autrefois, au sein du mouvement ouvrier, les partisans les plus fervents de ses réformes. A l'heure actuelle, ils demandent sa démission immédiate, un changement radical du cours économique, et la renationalisation du charbon et d'autres secteurs-clé. Des délégations sont arrivées à Moscou en provenance ce Toula, laroslavl, Kaluga, Ivanovo, Samara d'autres régions : en faisaient partie des travailleurs de l'automobile, de l'enseignement, des universités, des savants, du personnel médical et d'autres secteurs, ainsi que des étudiants et des militaires.
Déjà dans le passé, les mineurs avaient avancé des revendications politiques (cependant celle de la renationalisation est nouvelle) ; il s'agissait, toutefois, d'une monnaie d'échange pour obtenir finalement les salaires arriérés. Mais les participants aux expliquent maintenant que les temps ont changé : ils n'ont aucune intention de renoncer à leurs revendications politiques. Le potentiel de ces protestations est d'autant plus important qu'elles se produisent à un moment où, à la suite des directives du FMI, c'est-a-dire des Etats-Unis et des autres pays du G 7, la politique du gouvernement risque de faire monter davantage la rage populaire. Le gouvernement est en train de supprimer ce qui restait de ses programmes sociaux et des aides à l'industrie, et d'introduire un système d'impôts encore plus régressif, qui va accroître le fardeau des travailleurs. De telles mesures vont reporter toute relance économique et aggraver le problème des salaires arriérés.
En même temps, la nouvelle "aide" massive du FMI donne la mesure de la banqueroute de la politique économique du régime. Le prêt visait à empêcher une dévaluation du rouble qui aurait ravagé le système bancaire, relancé une hyperinflation et détruit le soutien extrêmement limité dont le régime jouit encore à l'intérieur. L'aide du G 7 a donc été dictée surtout par des raisons politiques : on se faisait des soucis à propos de la stabilité du régime "compradore". *David Mandel enseigne à l'Université du Québec à Montréal. Il est co-fondateur de l'École pour la démocratie ouvrière à Moscou, une institution de formation syndicale non partisane. L'article ci-dessus a été écrit en juillet, l'auteur nous a fait parvenir le 28 août un post-scriptum qui actualise l'article (cf. ci-contre).
Comme l'a dit Yegor Gaidar, l'un des architectes de la thérapie de choc, le « rôle constructif des États-Unis poussant vers un accord, était fortement inspiré par des impératifs internationaux » (Financial Times, 15 juillet).
Le bulletin du camp des mineurs daté 8 juillet a publié un « appel aux citoyens de Russie par des représentants des collectifs de mineurs qui participent aux piquets devant le siège du gouvernement de la Fédération russe et le Comité de coordination des syndicats et des associations sociales des universités et des instituts scientifiques » Cet appel dit, entre autres : « Aujourd'hui en Russie, les mineurs, les travailleurs, les enseignants des instituts supérieurs et des écoles, les médecins, les étudiants, les ingénieurs et les cadres techniques, les savants sont en grève et s'engagent dans des actions de protestation massives. Ils exigent qu'on arrête le cours des réformes anti-populaires et la démission de Boris Eltsine. Nous leur exprimons notre solidarité totale. Nous demandons que les deux chambres de l'Assemblée fédérale de la Fédération russe changent la constitution fédérale dans le but de mettre fin à un régime présidentiel dictatorial, de rétablir un véritable gouvernement populaire et le contrôle du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif. Nous demandons que soient payés à temps aussi bien les salaires que les dettes de l'État et que le salaire de base ne soit pas inférieur au minimum vital. Nous demandons qu'on mette fin à la destruction et à la liquidation des ressources intellectuelles et technologiques du pays (...) Nous demandons l'annulation de la privatisation des secteurs-clé de l'industrie, de l'énergie et des communications et une révision scrupuleuse de tous les actes de privatisation sous l'angle de la légalité. Nous demandons que toutes les propriétés qui ont été pillées soient restituées à l'État ».
Il s'agit de revendications radicales qui touchent aux causes fondamentales de la condition des travailleurs et représentent un
Les mineurs sur la place Rouge le 31 août 1998 (D.R.) pas en avant évident pour le mouvement ouvrier russe qui ces dernières années s'est limité à la revendication pitoyable et sans perspective de recevoir les salaires qui leur
Toutefois, une sérieuse faiblesse du mouvement réside dans l'absence d'un programme clair et d'un parti ouvrier qui puisse le défendre. Alors qu'il existe une volonté croissante de lutter ensemble contre le régime de Eltsine et sa politique, il n'y a pas de conception commune d'une alternative. Ce n'est que récemment que les participants aux "piquet" de Moscou ont commencé à se poser la question de savoir qui devrait accéder au pouvoir après Eltsine et quelle devrait être une nouvelle stratégie de réformes. Certains ont avancé l'idée d'un pouvoir politique parallèle, basé sur des comités de grèves élus. Au moins au campement de Moscou, très peu de gens se sont exprimés pour un "homme fort" sauveur, même si une telle option est présente dans la population y compris dans des organisations ouvrières. Quant à la direction syndicale, elle ne s'est pas penchée sérieusement sur la question d'une alternative à Eltsine et à sa politique.
Un autre problème réside dans l'absence d'une appréciation réaliste du rapport de forces. Les travailleurs les plus actifs deviennent de plus en plus impatients et ne se rendent pas compte que le mouvement ouvrier devra parcourir un long chemin. Il y a également une sous-estimation dangereuse de la volonté et de la possibilité pour le régime d'avoir recours à la violence contre le peuple. Il n'est vraiment pas évident de savoir de quelles forces de répression fiables dispose le gouvernement à ce moment. Pourtant, cette volonté a été clairement démontrée lors du massacre sanglant des défenseurs du Soviet suprême en octobre 1993 et ensuite par les actions terroristes de l'armée en Tchétchénie où des dizaines de milliers de personnes, la plupart non combattantes, ont été tuées. Si jusqu'ici des mesures policières n'ont été que rarement adoptées contre le mouvement ouvrier, c'est parce que le gouvernement ne se sentait pas menacé
Quoiqu'il en soit, le mouvement actuel a besoin du soutien international, Il est important que les travailleurs russes sachent qu'ils ne sont pas seuls. Il est important que le gouvernement russe et tous les gouvernements complices de ses crimes le sachent aussi (1). Post scriptum
Le "campement" devant la "Maison Blanche" continue ce 27 août. Sa notoriété et son influence ont continué à progresser parmi la classe ouvrière, bien que moins rapidement que l'on pouvait l'espérer. L'opinion publique lui reste favorable malgré les tentatives du gouvernement et des médias de discréditer l'action et de brandir la menace de la répression. De plus, les mois de juillet et août ont connu un niveau de luttes ouvrières inhabituellement élevé pour l'été (alors que les usines sont souvent fermées et que les travailleurs cultivent avec acharnement leur lopin de terre).
Le "campement" n'est pas pour autant devenu le centre d'un mouvement de protestation unifié à l'échelle nationale. Cela tient peut-être à la période estivale et maintenant, avec l'approche de l'automne et la phase finale du régime néolibéral de Eltsine, le mouvement pourrait rebondir. La principale fédération syndicale a appelé à une grève générale en novembre, mais le choix d'une date aussi tardive ne permet pas de douter que l'intention est de temporiser et d'affaiblir le mouvement.
L'un des aspects les plus positif du piquet devant la "Maison Blanche" est qu'il s'agit d'une tentative d'en bas d'unifier la lutte, adressée aux structures syndicales nationales et aux fédérations, dont les directions ont fait preuve de leur incapacité et de leur refus d'en prendre la tête. La Russie a atteint le point où ceux "d'en haut" ne peuvent plus gouverner comme avant et où ceux "d'en
', qui sont en train de voir leur souffrance "habituelle" atteindre un niveau qualitativement supérieur, ne sont plus prêts a accepter la même oppression qu'avant. C'était pour Lénine la définition même d'une situation révolutionnaire. C'est précisément dans une telle situation que le rôle de la direction politique devient crucial, si l'on veut aboutir à une solution positive pour les travailleurs. Cela reste pourtant le talon d'Achille du mouvement ouvrier russe. 1. Les messages de soutien peuvent être envoyés à l'adresse suivante : Syndicat indépendant des mineurs, Novyi Arbat 15, rm. 2401, Moscou 121910, Russie ; tel/fax : (095) 202 61 20 ; Email : <[email protected]>. Le site web des "piquets" est: <http://people.weekend.ru/antrazit>