Inprecor 1974–2004

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RUSSIE

Un échec majeur du capitalisme

· Inprecor n° 427, septembre 1998 · p. 3 · 861 mots

URSS et Russie

Victor Tchernomyrdine à la Douma le 31 août (D.R.) par Livio Maitan

La crise en Russie bat son plein aussi

bien sur le terrain économique que sur le terrain politique. Il est possible quand même d'esquisser un bilan, fût-il sommaire, sinon des événements en cours, tout au moins de la période qui a suivi le coup d'août 1991.

Le projet des dirigeants qui se sont succédé sous l'hégémonie d'Eltsine était explicitement formulé : le but était de mettre fin au régime existant, c'est-à-dire à une société de transition bureaucratisée, et de reconstruire une économie dite de marché, en d'autres termes de restaurer le capitalisme. Sept ans plus tard on peut affirmer que les mécanismes socio-économiques et à plus forte raison les structures politiques de la société bureaucratisée — par ailleurs déjà profondémernt déchirée depuis la moitié des années 1980 — ont été, pour l'essentiel, balayés. Mais il n'en découle pas que la restauration capitaliste ait été parachevée.

En fait, un processus de restauration ne pouvait se réaliser qu'en combinant les trois niveaux économique, social et politique. Du point de vue économique, c'est une accumulation de capitaux substantielle qu'il fallait réaliser pour opérer toutes les restructurations nécessaires d'une large partie aussi bien des structures industrielles que de l'économie agricole. Ces capitaux n'existaient tout simplement pas. Certes, des secteurs privés s'étaient développés en marge de l'économie " officielle" , mais étaient tout à fait insuffisants face aux besoins d'une accumulation capitaliste "normale"

En principe, une impulsion majeure aurait pu être donnée par un afflux massif de capitaux étrangers. Mais il existait quand même deux obstacles majeurs. II était difficile aux nouveaux dirigeants de brader une grande partie de l'économie du pays avec toutes les conséquences sociales découlant de restructurations imposées sans pitié. Qui plus est, les investisseurs étrangers n'étaient pas prêts à projeter des opérations de grande envergure dans un contexte socio-politique de toute évidence instable. Ces messieurs n'hésitaient pas à dresser les louanges du "démocrate" Eltsine, malgré le bombardement du parlement et toutes sortes de pratiques antidémocratiques, mais cela ne les empêchait pas d'être prudents en matière d'argent.

Deuxièmement, il n'est pas possible de sortir de son chapeau, du jour au lendemain, une classe sociale. Des capitalistes existent incontestablement en Russie, mais on ne saurait dire qu'ils constituent déjà une classe capable de gérer l'ensemble de l'économie selon les mécanismes du capitalisme. Dans une très large mesure, les nouveaux capitalistes sont des dirigeants qui avaient des responsabilités au niveau économique et/ou politique dans l'ancien régime et qui se sont reconvertis à l'économie dite de marché. Certes, leur rôle social n'est plus le même : toujours est-il que leur origine et leur tormation rendent extrêmement difficile l'accomplissement de tâches qualitativement différentes. Vide politique

Finalement, les institutions politiques de la société bureaucratique ont volé en éclat, mais sans être remplacées par de nouvelles institutions en état d'assurer une reconstruction économique et une réorganisation sociale dans un cadre d'ensemble un tant soit peu stable. Le mythe selon lequel l'économie de marché va de pair avec la démocratie a été encore une fois démenti. Le pire pour les nouvelles classes dominantes est qu'à l'heure actuelle elles n'ont même pas les instruments nécessaires pour instaurer une dictature, "civile" ou militaire. D'où les processus de désagrégation qui se sont dramatiquement accentués au cours des dernières semaines et qui ne seront pas arrêtés par la visite de l'intortuné Clinton.

Un échec majeur

du capitalisme

La crise actuelle représente incontestablement une défaite majeure pour les dirigeants politiques russes et les couches capitalistes dont ces dirigeants se sont efforcés d'exprimer les intérêts. Mais c'est une défaite majeure également pour le capitalisme à l'échelle mondiale.

Après la dissolution de l'Union Soviétique les défenseurs du capitalisme non seulement avaient proclamé la victoire historique irréversibile de leur système, mais ils avaient en même temps misé sur la restauration en Russie pour une relance de l'accumulation à l'échelle mondiale, voire pour une sortie de l'onde longue de stagnation qui dure désormais depuis presqu'un quart de siècle. Cette restauration en Russie, qui leur était apparue comme une planche de salut, est en train de devenir un multiplicateur explosif de toutes les tensions et contradictions qui bouleversent aujourd'hui l'économie mondiale

Le plus dramatique de notre point de vue est qu'aucune alternative démocratique-révolutionnaire et socialiste ne se dessine pour l'instant. Ce vide retlète, en dernière analyse, aussi bien la fragmentation du cadre politique qu'une véritable décomposition sociale. Par ailleurs, un parti comme le Parti communiste de la Fédération de Russie dirigé par Ziouganov peut tout au plus exprimer le mécontement et l'indignation légitimes d'une partie de la population. Mais, d'un côté, il est loin d'avoir réglé les comptes avec le stalinisme et continue de se réclamer du passé non seulement de l'Union Soviétique mais aussi de la Grande Russie. De l'autre, dans la mesure où il a une stratégie, c'est une stratégie qui implique l'acceptation d'une restauration capitaliste où l'Etat joue un rôle économique important, et non pas la construction d'une économie socialiste Seule lueur d'espoir : des luttes ouvrières, comme celle des mineurs, qui pourraient se développer et se radicaliser davantage dans le cadre de la décomposition actuelle du régime instauré en 1991.

le 31 août 1998

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