L'affaire Clinton-Starr ou de l'influence de la fellation sur la politique, la finance et la morale dans un monde médiatisé par Alain Tondeur* e moins qu'on puisse dire est qu'l - n'y a pas de quoi fouetter un chat dans la liaison entre Bill Clinton et Monica Lewinski... Monsieur le président a menti à sa femme - comme c'est original — et à la justice, mais il n'a pas commis d'abus de pouvoir. Il est ahurissant qu'une banale affaire de relation extra-conjugale entre deux personnes majeures, consentantes et du sexe opposé (que n'aurait-on entendu si Lewinski avait été un homme!) ait des conséquences aussi importantes, aux États-Unis et au niveau de la planète. Aux États-Unis
Aux Etats-Unis, qu'il y ait ou non impeachment - destitution - du président, le débat sur le sommet des institutions est ouvert. La fonction de procureur indépendant a été créée il y a quelques années pour contrôler la présidence et augmenter la légitimité de celle-ci. Ken Starr transforme cette institution en boomerang. Il déstabilise non seulement Clinton mais aussi la présidence en tant que clé de voûte de l'État. Car qui peut être certain d'être à l'abri d'un Ken Starr ?
Les porte-parole intelligents de la bourgeoisie, démocrates et républicains confondus, sont conscients du risque d'instabilité qui découle de cette situation. L'intérêt supérieur de la classe dominante serait d'en finir avec cette affaire. Mais la possibilité pour agir dans ce sens est limitée par le poids des lobbies conservateurs parmi les élus, dans les médias et parmi les élites en général. L'affaire Clinton-Starr offre donc un exemple de situation où la bourgeoisie éprouve des difficultés à régner à cause de la composition de son personnel politique.
Ce poids des conservateurs ne reflète nullement ce qui vit dans la société américaine. Les sondages à répétition le montrent : la grande majorité des Américains désapprouve le travail de fouille-merde de Ken Starr. Mais cette majorité n'a ni expression politique ni porte-voix médiatique : les trois-quarts des sénateurs ont voté la décision de mettre le rapport du procureur sur Internet, et des dizaines de quotidiens américains demandent la démission du président. Encore beaucoup plus forte qu'en Europe, la distorsion entre la majorité de la population et sa représentation est donc un élément important de la
NE VOUS OCCUPEZ PAS DE MON ENFANCE, CHARLATAN! MON PERE, A COUPS DE FOUET.
A SU FAIRE DE MOI UN HONNETE HOMMG! Crise
Cette distorsion est le produit de l'histoire politique des Etats-Unis. Contrairement à l'Europe, les USA n'ont jamais connu un parti politique de masse issu du mouvement ouvrier et syndical. Le combat "politique" se limite à la rivalité entre deux partis bourgeois. Soutenus tous deux par des secteurs du patronat, ils s'affrontent à coups de milliards de dollars dans des campagnes électorales dignes du cirque Barnum. Le résultat invariable est la formation de gouvernements totalement liés au big business. Comme le vote n'est pas obligatoire, la majorité des travailleurs n'y participe pas. C'est un système de domination politique très performant pour la bourgeoisie. Mais l'affaire Clinton-Starr montre que ce système aussi peut entrer en crise. Ce n'est pas une constatation anodine au moment où, en Europe, les partis social-démocrates s'imaginent pouvoir échapper à la désaffection de leur base ouvrière en se transformant en partis démocrates, dans le cadre d'une américanisation de la vie politique... Au niveau de la planète
Les aventures de Bill et Monica font des vagues dans le monde entier. L'affaiblissement politique du président des USA porte en lui le risque d'un affaiblissement du leadership US. C'est pourquoi les bombardements américains en Afghanistan et au Soudan, il y a quelques semaines, étaient bien plus qu'une manoeuvre de Clinton pour détourner l'attention de ses difficultés conjugales et rétablir son image de marque personnelle, comme certains l'ont écrit. Ces actes de terrorisme d'État étaient pour l'impérialisme US une manière cynique de faire savoir urbi et orbi qu'il est toujours le maître du monde, et qu'il entend bien le rester. De là le soutien que les Républicains ont apporté à ces attaques.
Pourtant, ces exercices de musculation sont dérisoires face aux dangers qui planent sur le capitalisme international. La menace du terrorisme islamique n'est qu'une peccadille face au risque d'une crise économique géné* Alain Tondeur est membre du Bureau politique du Parti ouvrier socialiste, section belge de la IVe Internationale. Morris et Goscinny dans leur album La guerison des Daltons (Dargaud, Paris 1975) ont merveilleusement saisi la psychologie de l'extrême droite puritaine américaine. Nous n'avons pu nous empécher de citer leur contribution (en page 3, 4 et 5)
ralisée, voire d'une "Grande Dépression". Or les frasques de Clinton ont des répercussions à ce niveau-là aussi : sur l'électrocardiogramme instable des places boursières du monde, le rapport Starr a aggravé l'inquiétude née de la dévaluation du rouble ! Il va de soi que la politique du Tomahawk n'est d'aucune utilité pour faire face à la tourmente financière mondiale. Mais que voulez-vous, il est plus facile de lancer quelques missiles sur le Sud que de mettre George Soros au pas... Irrationnel ?
Journalistes et commentateurs bourgeois évoquent une situation surréaliste. Que les fellations à la Maison Blanche dépriment le Dow Jones, voilà qui semble en effet dépasser l'entendement. Mais il est trop facile de dénoncer « le caractère moutonnier des marchés financiers » ou leur « irrationalité », comme le font soudain tous ces journalistes économicofinanciers (qui semblent s'être donnés le mot au point d'employer les mêmes expressions, de New York à Paris en passant par Londres et Francfort). (1)
En réalité, ce comportement "des marchés" est hautement rationnel — dans le cadre hautement irrationnel de la course au profit capitaliste, s'entend. Les spéculateurs jouent de LE VAIS DANS NON BUREAU. BIEN JE NE DOIS BETTE DERANGE PROFPSSBUR
SOIS ALCN PRETEXTE. grosses sommes d'argent. Des variations même minimes des taux peuvent entraîner des pertes ou des gains importants en chiffres absolus. Sur des marchés mondiaux très dérégulés, où plus de mille milliards de dollars se baladent à la recherche de placements juteux, de telles variations peuvent être provoquées par des informations étrangères à l'activité économique
(sunspots). Comme chacun sait que les niveaux atteints en bourse n'ont qu'un rapport très lointain avec l'économie réelle, et que celle-ci reste la base de tout, il suffit qu'un investisseur important amorce un retrait pour que les autres soient amenés à suivre. Les progrès dans les technologies de l'information font le reste.
Ce n'est pas l'irrationalité des marchés qu'il faut dénoncer mais celle du néolibéralisme et du capitalisme en général. Sans oublier de mettre accusation les gouvernements qui ont pris les mesures de dérégulation débouchant sur la toute-puissance actuelle du capital financier. Le discours médiatique à la mode sur "l'irrationalité" des marchés escamote cet élément de bilan. Une fonction de ce discours est de toute évidence de "couvrir" le politique sans remettre en cause l'austérité. Instabilité croissante
La rocambolesque affaire Clinton-Starr met en lumière de façon tout à fait spectaculaire l'instabilité croissante du système capitaliste. Les deux aspects qui apparaissent au premier plan sont l'instabilité des institutions politiques/étatiques, d'une part, et l'instabilité financière, d'autre part. Il importe de souligner que ces deux aspects sont tous deux des conséquences de la mondialisation néolibérale
L'instabilité croissante des institutions bourgeoises est le fruit de la fragilisation des États-nations par la mondialisation et la dérégulation. Cette instabilité ouvre des failles dans le système de domination politique bourgeois, failles par lesquelles des individus de tout plumage, voire des aventuriers, peuvent se glisser et aspirer à jouer un rôle politique. Ken Starr est l'un d'eux. L'affaire Clinton montre que les États-Unis n'échappent pas à la déstabilisation générale.
K. Starr ne mène pas seulement un combat politique en faveur de la droite républicaine. Il est au-delà de la compétition entre partis. Il incarne un courant profondément autoritaire, qui tend à substituer le gouvernement des juges au suffrage universel. En ce sens, Starr est un produit de la pensée unique néolibérale : puisqu'il n'y a plus de choix possibles, la politique peut être remplacée par la "global governance" ; puisque la politique n'a plus de raison d'être, la morale prend sa place ; et pour faire respecter la morale, qu'y a-t-il de mieux que des procureurs ou des prêtres ? Robert Falony se trompe selon nous quand il écrit dans le Matin de Bruxelles que le combat de Starr est aussi un combat « contre l'État » : nous y voyons plutôt un combat pour une forme d'État fort. Ordre moral
Dans ce combat, le puritanisme sexuel teinté de voyeurisme de Starr n'est pas qu'une arme taillée sur mesure pour abattre Clinton. C'est un élément central de l'idéologie réactionnaire. Cet élément ne tombe pas du ciel. Le capitalisme est un système schizophrène : il excite le désir en l'avilissant et frustre le plaisir. Dans une société qui fait souffrir des millions de gens au travail alors que des millions d'autres n'ont pas de travail, la répression du plaisir joue un rôle important et la fonction du voyeurisme est d'apporter une compensation. L'un et l'autre doivent être vus dans le cadre du refoulement des besoins humains réels.
Il n'est pas étonnant que ce mécanisme idéologique joue un rôle de plus en plus important dans la pensée politique de la droite conservatrice, dont Starr fait partie. En effet, la société capitaliste d'aujourd'hui voit s'aiguiser jusqu'à l'absurde la contradiction entre le fait que les préconditions matérielles d'une vie heureuse pour tous et toutes sont réunies, d'une part et que, d'autre part, des souffrances accrues résultent des exigences du just in time, de la flexibilité, de l'exclusion, du pillage du tiersmonde, etc. La morale puritaine aide à supporter ce grand écart. Ken Starr est un produit de la modernité, pas le remugle d'un passé révolu.
Quoi qu'il soit personnellement un liberal - dans le sens employé aux USA - Clinton s'est placé lui-même sur le terrain de l'ordre moral délimité 1. Les mêmes feignent d'oublier que, pendant des années, ils ont chanté les vertus du marché libre et de la dérégulation, dans les mêmes termes également. Comme quoi les plus moutonniers ne sont peut-être pas ceux qu'on pense...
2. Interview dans Le Soir du 21 septembre, par exemple.
3. Karl Marx, Manuscrits de 1844, Editions sociales, Paris 1969.p 101.
par Starr, par opportunisme politique et conformisme médiatique (ciel, mon image!). Bien avant l'affaire Lewinski, il a mené bataille dans le parti démocrate pour les valeurs de la famille bourgeoise traditionnelle. Cette bataille était cohérente avec son projet politique. A partir de là, la voie était balisée jusqu'à la pitoyable séance de contrition publique devant les autorités religieuses, au cours de laquelle le président a fait l'éloge de la soumission au dogme et de la mortification. Cosi fan tutti
La plupart des grands médias internationaux ont publié le rapport Starr ou ses extraits "croustillants" Les journaux dits "sérieux" ont tenté de se justifier : « Tous nos lecteurs n'ont pas accès à Internet », « Ce rapport conditionne l'avenir politique du président, nous avons le devoir d'en informer nos lecteurs », etc. Ces bredouillages ne trompent personne. Le fond de l'affaire est purement commercial : « s/ nous ne publions pas, d'autres publieront et ils nous prendront des parts de marché ». Cosi fan tutti, tout le monde le fait. Et on y ajoute le parapluie de l'irresponsabilité : « Ce n'est pas nous qui sommes responsables, mais les sénateurs américains qui ont mis le rapport sur Internet. »
On peut voir la photo de robe tachée de Miss Lewinski sur Internet. Par le truchement des médias, Ken Starr transforme toute la planète en un gigantesque peep show. C'est un résultat paradoxal pour un croisé de l'ordre moral. Mais en réalité ce résultat apporte de l'eau au moulin de la droite conservatrice et à ses discours sur "la pourriture" du monde moderne. A ce sujet, il est inquiétant de constater que des journalistes opposés à la publication du rapport plaident cette cause au nom des bonnes moeurs (2).
La médiatisation de l'affaire Clinton est significative du marais dans lequel le capitalisme entraîne chacun et chacune d'entre nous. Et on n'a pas encore touché le fond du marais. Car le tandem infernal du tabou et de l'obscène, de la morale et de l'absence de morale, est inscrit dans le mécanisme même de la production de marchandise, qui s'élargit sans cesse, déshumanise chacun et chacune et le transforme en chose. Comme le disait Marx il y a cent cinquante ans : « un eunuque ne flatte pas avec plus de bassesse son despote et ne cherche pas à exciter ses facultés émoussées de jouissance pour capter une faveur avec des moyens plus infâmes que ceux qu'emploie l'eunuque industriel, le producteur, pour capter les pièces blanches et tirer les picaillons de la poche de son voisin très chrétiennement aimé, - (Tout produit est un appât avec lequel on tâche d'attirer à soi l'être d'autrui, son argent; tout besoin réel ou possible est une faiblesse qui attirera la mouche dans la glu ; — exploitation universelle de l'essence sociale de l'homme, de même que chacune de ses imperfections est un lien avec le ciel, un côté par lequel le cœur est accessible au prêtre...) L'eunuque industriel se plie aux caprices les plus infâmes de l'homme, joue le rôle d'entremetteur entre son besoin et lui, excite en lui des appétits morbides, guette chacune de ses faiblesses pour lui demander ensuite le salaire de ses bons offices. » (3) Pas mal vu, pour un auteur complètement dépassé, non ?