Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

V. RENOUVEAU DE L'INTERNATIONALE

Iran, la révolution interrompue

Inprecor n° 430-431, décembre 1998 / janvier 1999 · p. 46-47 · 1 374 mots

Iran

Extrait du rapport présenté au XIe Congrès mondial* La revolution iranienne offre une des manifestations les plus déroutantes de la loi du développement inégal et combiné

D'une part, nous avons assisté à une des mobilisations de masse révolutionnaires les plus impressionnantes du XXE siècle. Littéralement des millions de personnes sont descendues dans la rue à Téhéran, à flots continus. Cette mobilisation a fini par briser la capacité de résistance politique et morale d'une armée que le shah avait équipée de plus de 35 milliards de dollars d'armes ultra-modernes et qu'il avait choyée du point de vue des conditions d'existence. La victoire a été remportée malgré une répression qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de manifestants dans la seule phase culminante de la montée révolutionnaire.

D'autre part, nous avons vu un clergé, le clergé chiite, s'emparer de la direction politique et idéologique du mouvement. Un combat qui commença contre l'autocratie du shah, pour les libertés démocratiques, aboutit à l'adoption d'une Constitution qui restreint, elle aussi, les libertés démocratiques, fût-ce dans une mesure beaucoup plus limitée que sous le shah, et qui érige elle aussi une sorte d'autocratie, celle de l'ayatollah Khomeiny. Raisons de la légitimité de Khomeiny

La personnalité de Khomeiny est en quelque sorte la synthèse symbolique de cette contradiction. Nous avions déjà dit, à d'autres occasions, que le phénomène Khomeiny, unique dans l'histoire des révolutions bourgeoises pour ne pas dire dans celle des phases initiales des processus de révolution permanente, combine des traits d'un Danton avec ceux d'un Savonarole. Mais il faut comprendre que Khomeiny ne peut jouer le rôle de Savonarole que parce qu'il a joué le rôle d'un Danton, c'est-à-dire * Nous publions ci-dessus un extrait du rapport sur la situation mondiale, dont la ligne générale a été adoptée par le XIe congrès mondial, tenu en Belgique en novembre 1979 en présence de délégués de 48 organisations. Ce rapport a été publié dans un supplément spécial d'InprecorIntercontinental Press en 1979. Le titre et les intertitres sont de la rédaction d'Inprecor.

parce qu'il a fait preuve d'une fermeté, d'une intransigeance et d'une audace remarquables dans la lutte contre le shah, contre la dynastie Pahlevi et contre la monarchie. Voilà la source réelle de son prestige et de sa légitimité aux yeux des masses, qu'il cherche maintenant à renforcer et à renouveler par une agitation anti-impérialiste, dont

Iberté pour La répression Terana Bahrate f a brisé les organisations et Monavar Bhir ALlI se réclamant de la IVe Internationale l'écho est également puissant auprès

Fondamentalement, ce n'est pas l'emprise de la religion sur les masses qui explique le prestige du clergé chi'ite. C'est le prestige politique gagné par ce clergé dans la lutte contre la tyrannie du shah qui explique sa possibilité d'imposer pour le moment l'idéologie confuse et trompeuse de la « République islamique » et d'accroître l'emprise de la religion.

Certes, la composition sociale particulière de la population des grands centres urbains d'Iran, où prévalent encore des couches semi-prolétariennes d'extraction rurale récente sur la classe ouvrière proprement dite, explique en partie la facilité relative avec laquelle Khomeiny a pu manœuvrer jusqu'ici. Mais, répétons-le, la cause fondamentale de son ascendant est politique et non religieuse. Elle provient à la fois de l'absence de toute autre force politique de masse qui se serait en engagée à fond dans la lutte contre le shah, et du rôle d'organisateur et de coordinateur de la lutte anti-dictatoriale joué par le clergé chi'ite. Aux yeux de la majorité des masses, qui ne se trouvent encore qu'à la première étape de leur politisation, le clergé chi'ite apparaît comme la direction authentique et légitime de la révolution. Il y a un parallèle évident avec les directions nationalistes-populistes de révolutions (ou d'étapes initiales, de montée révolutionnaire) de plusieurs pays semi-coloniaux, notamment le Mexique, l'Argentine (Péron), la Bolivie

(MNR) et l'Égypte (Nasser), pour ne prendre que ces exemples parmi les plus typiques.

Pour nous, le caractère bourgeois de l'État et du gouvernement, ainsi que le caractère foncièrement réactionnaire du cléricalisme islamique, ne font pas le moindre doute. Mais ce qui est clair pour nous ne l'est pas pour 80 % des masses iraniennes. En outre, nous ne confondons jamais le mouvement de masse avec sa direction temporaire. Il serait donc absurde et sectaire de croire que la révolution iranienne est déjà battue, ou qu'elle est déjà en plein reflux, seulement en fonction de l'idéologie réactionnaire des dirigeants actuels du processus revolutionnaire. Pour nous, le critère fondamental est celui de la dynamique du mouvement de masse. Certaines tendances de notre mouvement (pour ne pas parler des PC et de la social-démocratie) ont commis cette erreur, aux conséquences politiques catastrophiques, entre 1944 et 1950 en Argentine en jugeant la situation et la nature du mouvement syndical dirigé par les péronistes d'après l'idéologie ou les origines de Péron, et non d'après la trajectoire et la nature sociale du mouvement de masse. Les contradictions du khomeinisme

Le khomeinisme est manifestement porteur d'une triple contradiction.

Il est venu au pouvoir sur la crête d'une formidable mobilisation de masses socialement déshéritées. Celles-ci se sont insurgées contre la tyrannie du shah non seulement pour conquérir des libertés démocratiques ou le droit à l'autodétermination des nationalités opprimées, mais aussi et surtout pour mettre fin à leur misère, ce qui implique une série d'objectifs socio-économiques précis : un emploi pour des millions de sans-travail ; un logement décent pour des millions de sans-logis habitant aujourd'hui des taudis ; des salaires décents, voire le contrôle ouvrier, pour des millions de travailleurs ; la fin de l'inflation accélérée, notamment par un accroissement de la production nationale de vivres ; une véritable réforme agraire, une existence supportable pour des millions de petits paysans ; la fin de l'oppression séculaire des femmes, soumises à des charges insupportables.

Khomeiny ne peut pas satisfaire ces aspirations profondes, pas plus d'ailleurs que n'importe quel autre politicien bourgeois ou petit-bourgeois. Le crédit politique dont il jouit auprès des masses est pour le moment la seule digue qui protège la bourgeoisie ira-

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nienne contre une nouvelle phase de mobilisations révolutionnaires prenant cette fois-ci une tournure anticapitaliste directe, la nature d'une véritable révolution sociale. C'est pourquoi la bourgeoisie tolère Khomeiny et utilise l'influence du clergé chi'ite et la confusion de la « République islamique », voire du « socialisme islamique », afin de retarder au maximum la conquête de l'autonomie politique et organisationnelle du prolétariat.

Mais la patience des masses a des limites. Devant l'incapacité du régime khomeiniste à satisfaire leurs aspirations matérielles et nationales, des brèches s'ouvriront, des différenciations s'approfondiront au sein même du clergé ; son débordement n'est plus qu'une question de temps. Dès lors, il faut réprimer, comme on a commencé à réprimer les Kurdes et l'extrême-gauche, surtout à partir d'août 1979. Mais les masses sont militantes, mobilisées, pleines de confiance en elles-mêmes. Pas mal de comités d'entreprises commencent ou continuent à défier l'autorité du patron et du gouvernement. Le souvenir de la répression du shah est tout proche. Attaquer de front un tel mouvement serait suicidaire. Il s'agit donc d'une répression tatillonne, limitée, sélective, qui est souvent obligée de faire marche arrière.

D'ailleurs, une répression frontale nécessiterait un instrument efficace à cette fin qui, en Iran, ne pourrait être que l'armée. Or, l'armée est divisée, désarticulée, peu sûre d'elle-même, surtout après le choc traumatique qu'elle a subi au cours des dernières semaines de la tyrannie du shah. Il faut du temps pour la reforger comme instrument adéquat de la contre-révolution. Ce n'est pas Khomeiny qui peut remplir ce rôle jusqu'au bout. Il peut tout au plus l'initier.

Finalement, pour la bourgeoisie iranienne, l'élimination du régime du shah avait surtout pour but de rationaliser l'économie iranienne, d'éliminer ou du moins de réduire le népotisme, le gaspillage, la mégalomanie, la ruine de l'agriculture, tout ce qui entrave une croissance organique de l'accumulation du capital, rendue en principe possible par les revenus pétroliers considérables. Ce n'est pas Khomeiny qui peut rationaliser quoi que ce soit du point de vue de la bourgeoisie — sauf le contrôle du mouvement de masse. D'où les divisions continuelles au sein de cette même bourgeoisie, au sein du bazar, au sein de l'appareil d'État, au sein du commandement de l'armée lui-même, quant à la voie à suivre.

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