Seconde guerre mondiale et début de reconstruction (1939-1948)
Le llème Congrès mondial et l'URSS
Thèses adoptées par le Congrès mondial (extraits)*
Il y a trente ans, les ouvriers et paysans pauvres de Russie, dirigés par le Parti bolchevik, renversèrent le pouvoir des capitalistes et des propriétaires fonciers, exproprièrent les exploiteurs et jetèrent les bases d'un bouleversement sans précédent de toutes les sphères sociales de l'ancienne Russie. Pour l'avant-garde ouvrière du monde entier, et plus particulièrement pour les dirigeants bolcheviks la révolution d'Octobre, celle-ci ne pouvait constituer qu'un point de départ pour un développement international de la révolution. Seule une jonction avec le prolétariat avancé des pays de l'Europe centrale et occidentale, disposant d'une base technique avancée et d'une éducation culturelle supérieure, pouvait permettre aux ouvriers russes de surmonter les difficultés inextricables issues de leur conquête du pouvoir dans un pays arriéré, retardataire du point de vue des forces productives, du poids spécifique du prolétariat dans l'ensemble de la population et du développement culturel de la classe ouvrière elle-même. L'alternative historique à cette victoire internationale de la révolution ne pouvait être pour les dirigeants bolcheviks que la restauration du capitalisme en Russie et la transformation du pays en une colonie de l'impérialisme mondial Une variante historique imprévue
L'évolution de ces trente dernières années a nettement montré que la construction d'une société sans classes dans un milieu national arriéré est une chimère. En Russie, il y a aujourd'hui plus d'obstacles pour la victoire du socialisme qu'il n'y en eut à aucun moment de son histoire depuis 1917. Mais, en même temps, la Russie n'a pas vu la restauration du pouvoir des classes expropriées à partir d'Octobre 1917 et, au lieu de devenir une colonie impuissante de l'impérialisme, elle a surgi comme la deuxième puissance militaire et économique du monde. Cette variante historique n'a été prévue ni par les bolcheviks ni par aucune tendance du mouvement ouvrier. Là réside la difficulté centrale pour une compréhension marxiste de la question russe.
Il est tout aussi difficile de résumer dans une seule formule l'orientation de l'évolution de l'URSS durant ces trente années ou de lui appliquer les normes abstraites de « progrès » ou de « recul ». Le développement monstrueux de l'Etat, la dictature policière la plus totalitaire de l'histoire, l'écrasement impitoyable du prolétariat, l'étouffement de toute indépendance d'esprit, l'abaissement désastreux du niveau intellectuel, l'oppression nationale des peuples allogènes et des minorités nationales, le nouvel essor de l'Église orthodoxe, le rétablissement de l'esclavage de la femme « égale » seulement à l'homme pour peiner dans les mines et sur les chantiers, l'introduction du I° Congrès mondial, en avril 1948, dans le local — alors clandestin et ancien théatre - de la section française, rue de l'Arbre sec, à Paris. A la tribune : Marcel Favre-Bleibtreu (France), Sal Santen (Pays Bas), Pierre Frank (France), Jack Haston (États-Unis), Colvin de Silva (Ceylan, debout), Munis et Nora Saxe (traductrice). travail forcé sur une échelle gigantesque, tout cela constitue certainement un recul énorme par rapport à la démocratie soviétique durant les premières années de la révolution. Mais la destruction radicale de tous les vestiges semi-féodaux, l'élimination complète de la mainmise de l'impérialisme mondial sur l'économie, l'essor extraordinaire de l'industrie, la transformation de millions de paysans arriérés et analphabètes en prolétaires industriels élevés aux besoins contemporains, le développement impétueux des vieilles villes et l'apparition accélérée de nouvelles cités, la pénétration de l'électricité et du tracteur à la campagne, tout cela constitue sans aucun doute un progrès par rapport à la Russie à demi-barbare des premières années de la révolution. Ce processus contradictoire oblige de s'abstenir soigneusement de tout jugement normatif pour pouvoir analyser de plus près la société soviétique d'aujourd'hui et pour pouvoir déterminer ses tendances internes de développement. Les couches sociales évoluent
L'histoire n'a pas encore porté un jugement définitif sur l'URSS. Son économie, son État et sa culture se trouvent au milieu d'un bouleversement qui est loin d'être arrivé à un terme définitif. La composition de ses couches sociales est soumise à des variations continuelles et rapides. Le prolétariat émergeant du régime tsariste et hanté par les souvenirs de la révolution d'Octobre qui se lança avec enthousiasme sur la voie de l'industrialisation, il y a vingt ans, a fait place à une classe ouvrière nouvellement constituée à partir de la paysannerie et dont l'immense énergie créatrice se trouve violemment comprimée par la dictature stalinienne. La paysannerie d'aujourd'hui porte avant tout les traces du tracteur, du kolkhoze et de la terreur des déportations et ne ressemble ainsi que très vaguement à la vieille paysannerie russe. La bureaucratie ouvrière composée de révolutionnaires « parvenus » s'est transformée en une caste plus ou moins fermée, voulant reprendre les mœurs et la tradition nationaliste des vieilles classes dominantes. Malgré sa complexité, cette image dégage deux traits saillants. L'ensemble des rapports de production légués par la révolution d'Octobre s'est avéré d'une capacité de résistance infiniment supérieure à tout ce que les marxistes avaient prévu. La signification historique décisive de cette révolution se trouve ainsi appréciée à sa juste valeur. Mais, en même temps, les possibilités de réaction et de recul sur * Extrait des Thèses L'URSS et le stalinisme, adoptées par le Ile congrès mondial qui s'est tenu à Paris, du 13 au 21 avril 1948, avec la participation de délégués d'Afrique du Sud, de l'Allemagne, de l'Argentine, de la Belgique, de Ceylan, de Chypre, du Danemark, de l'Espagne, des États-Unis, de France, de Grande-Bretagne, de Grèce, des Indes, de l'Indochine, de l'Irlande, de l'Italie, de la Palestine, des Pays-Bas et de l'Uruguay. Texte reproduit d'après Les Congrès de la Quatrième Internationale, vol. 3, PEC-La Brèche, Paris 1988. Les intertitres sont de la rédaction d'Inprecor:
sont ces deux facteurs qui doivent se dégager clairement de notre analyse.
La même complexité apparaît également dans la situation actuelle de l'URSS, telle qu'elle est issue de la guerre et des premières années de « paix » impérialiste. Bien que l'Union soviétique soit sortie de la guerre comme la première puissance militaire sur le continent européen, elle n'a amélioré ni sa situation intérieure ni sa situation internationale par rapport au capitalisme Sur le plan international, la politique de pillage et d'expansionnisme bureaucratique ne réussit nullement à changer les rapports de forces devenus plus défavorables par la constitution d'un seul bloc impérialiste. Sur le plan intérieur, la reconversion de l'économie a été réalisée à travers une série de collisions violentes qui prirent la forme d'une véritable crise. La bureaucratie ne s'est maintenue que parce que l'équilibre instable entre le prolétariat et les tendances restaurationnistes en Russie même d'une part, et entre le prolétariat mondial et la bourgeoisie mondiale, d'autre part, n'a pas encore été bouleversé dans un sens ou dans un autre. Mais la bureaucratie s'est avérée plus incapable que jamais d'éliminer seule des contradictions qui sapent son pouvoir. Plus que jamais, le l'URSS dépend du sort de la lutte de classe à l'échelle mondiale ; et l'alternative fondamentale pour l'État ouvrier dégénéré reste : en avant vers le socialisme ou en arrière vers le capitalisme... Les contradictions de l'économie russe
Les contradictions fondamentales de l'économie russe actuelle sont les suia) Contradiction entre les rapports de production d'une part (« la propriété collective des moyens de production »), dont le maintien exige impérieusement le rétablissement du contrôle et l'introduction progressive de la gestion ouvrière sur la production, et, d'autre part, la gestion bureaucratique de l'État et de l'économie, qui mettent de plus en plus en danger le maintien de cette propriété collective, menacée par le pillage de la bureaucratie (« la bureaucratie puise dans la propriété collective comme dans ses propres poches ») et par la stagnation de plus en plus accentuée du développement des forces productives. Cela s'exprime concrètement par une diminution de plus en plus nette du taux
Mb) Contradiction entre la tendance à la centralisation, à la coordination et à la planification consciente de l'économie, inhérente aux rapports de production, et la tendance à l'accumulation primitive, à la cristallisation d'une économie « parallèle », et à l'anarchie résultant de la non-satisfaction des besoins par l'économie bureaucratiquement gérée « La tendance à l'accumulation primitive, née du besoin, se manifeste à travers tous les pores de l'économie planifiée » (Trotsky). Plus la bureaucratie s'efforce d'englober dans son plan d'ensemble les forces productives du pays et plus celles-ci lui échappent. Le vol sur une échelle gigantesque, la migration de millions de travailleurs, de paysans et même de techniciens, le développement du marché libre, paysan et artisasont les manifestations nettes de cette tendance. contrecarrer, la bureaucratie plus avoir recours à l'appel à l'intérêt, mais seulement à la terreur. Le travail forcé sur une vaste échelle, la régimentation de toute la vie sociale, la fixation coercitive de toutes les normes de la vie et du travail donnent à la société russe de plus en plus un aspect de société de castes. Ce trait résume le caractère réactionnaire de la bureaucratie et en même temps son incapacité à tenir réellement en échec les forces dissolvantes qu'elle a elle-même provoquées. Dans ces conditions, le caractère progressif des rapports de production ne signifie pas autre chose que le fait qu'un changement dans les rapports de propriété n'est nullement nécessaire pour renverser la bureaucratie. Mais le caractère progressif de l'économie russe - dans laquelle les rapports de production et la gestion bureaucratique sont de plus en plus inextricablement liés —, déterminé par sa capacité d'assurer un développement, même non harmonieux, forces productives, tend de plus en plus à être éliminé par la bureaucratie. Ce processus doit être suivi avec la plus grande attention.
Une diminution de la productivité sociale du travail est en même temps aussi l'expression du mécontentement massif des masses laborieuses résultant de leur niveau de vie extrêmement bas. Incapables d'exprimer à l'étape présente leur mécontentement d'une façon ouverte, les masses protestent contre les privilèges de la bureaucratie et contre leur propre misère en consacrant seulement un minimum d'effort physique à la production, en négligeant l'entretien des outils de travail, en désertant autant que possible le lieu de l'emploi. Quelles modifications de l'analyse de Trotsky ?
En 1936, Trotsky donnait de la nature sociale de la Russie la définition suivante : « L'URSS est une société inter-
Seconde guerre mondiale et début de reconstruction (1939-1948)
médiaire entre le capitalisme et le socialisme, dans laquelle : a) les forces productives sont encore trop insuffisantes pour donner à la propriété d'État un caractère socialiste ; b) le penchant à l'accumulation primitive, né du besoin, se manifeste à travers tous les pores de l'économie planifiée ; c) les normes de répartition, de nature bourgeoise, sont à la base de la différenciation sociale ; d) le développement économique, tout en améliorant lentement la condition des travailleurs, contribue à former rapidement une couche de privilégiés ; e) la bureaucratie, exploitant les antagonismes sociaux, est devenue une caste incontrôlée, étrangère au socialisme ; f) la révolution sociale trahie par le parti gouvernant vit encore dans les rapports de propriété et la conscience des travailleurs ; g) l'évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la société vers le capitalisme ; h) les ouvriers marchant vers le socialisme devront renverser la bureaucratie. La question sera tranchée en définitive par la lutte des deux forces vives sur les terrains national et interna-
Révolution trahie, p
Quelles modifications faut-il apporter à cette analyse par suite de l'évolution des dernières onze années ? La différenciation sociale résulte, comme auparavant, des normes bourgeoises de répartition ; elle n'a pas encore pénétré dans le domaine de la propriété des moyens de production. Mais la bureaucratie a de plus en plus essayé de stabiliser, et de maintenir dans le cadre d'une caste fermée, l'ensemble de ses privilèges. Cela se déduit clairement des lois nouvelles sur l'héritage, de la nouvelle législation familiale et de l'effort pour exclure définitivement les enfants d'ouvriers et de paysans de l'enseignement supérieur. L'introduction du système des obligations d'État est à considérer comme un moyen d'augmenter et de stabiliser les privilèges de la bureaucratie et n'indique nullement une tendance vers le « partage » d'un profit rapporté par un capital réel, correspondant au capital fictif constitué par ces obligations.
Le penchant à l'accumulation primitive s'est puissamment développé dans la paysannerie et a pénétré à nouveau ouvertement dans les villes à travers l'industrie et le commerce des coopératives. L'embauche privée de salariés se fait sur une échelle de plus en plus grande, à la ville et à la campagne, mais sa fonction reste limitée à la satisfaction privée des besoins de consommation des éléments privilégiés et à une production artisanale pour le marché.
L'introduction d'un système de travail forcé sur une vaste échelle apparaît comme l'ultime moyen dont dispose l'Etat pour obliger la main-d'œuvre à utiliser toute sa force de travail dans le cadre du secteur étatique. Le dévelopéconomique n'améliore plus mais aggrave la condition des travailleurs et ne peut plus que maintenir les privilèges de la bureaucratie. Non seulement la propriété collective n'a pas en Russie un caractère socialiste, mais elle devient de plus en plus insuffisante pour garantir à elle seule, c'est-à-dire renversement politique de la bureaucratie, un nouveau progrès économique. Le recul des forces productives résultant de la guerre, ne fait qu'accentuer la tendance inhérente à la de devenir de plus en plus un frein absolu du progrès économique. Reculs de la conscience prolétarienne
La révolution sociale vit encore dans ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre d'avant-garde. Mais la bureaucratie a réussi à extirper des masses les souve nirs de la révolution véritable, en liquidant physiquement toute la génération révolutionnaire d'Octobre et de la guerre civile. Le nouveau prolétariat, qui s'est développé d'un milieu paysan dans les conditions de dictature stalinienne conscience instinctive de ses intérêts immédiats, combinée à une haine sans borne pour les usurpateurs bureaucratiques. Une nouvelle sélection révolutionnaire, portée par une nouvelle montée des masses, ne peut résulter que d'une vague révolutionnaire puissante en dehors de la Russie. C'est elle seule qui est capable de rendre au prolétariat soviétique une conscience claire de sa mission historique.
Si nous continuons à appliquer à cet organisme social la formule « État ouvrier dégénéré », nous sommes parfaitement conscients de la nécessité de la compléter par des précisions détaillées. En réalité, aucune définition exacte de la société russe actuelle n'est possible sans longues circonlocutions La supériorité relative de cette formule, par rapport à toutes les autres proposées jusqu'ici. consiste en ceci : elle met à la fois l'accent sur le caractère non capitaliste de l'URSS et sur la non-stabilité de ses rapports sociaux, qui n'ont pas encore acquis et qui n'acquerront sans doute pas pendant les années prochaines une physionomie historique définitive. (...)