Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EDITORIAL

Arrêter le martyre du peuple irakien !

· Inprecor n° 432, février 1999 · p. 36 · 1 090 mots

Golfe et Irak États-Unis

es nouvelles attaques des États-Unis contre l'Irak au mois de décembre dernier et les menaces d'autres actions meurtrières ne sauraient être enregistrées avec un esprit de résignation, comme des événements routiniers contre lesquels on ne peut rien faire. En réalité, elles reflètent de la manière la plus crue quel est, pour ainsi dire, l'état du monde à l'heure actuelle.

Au risque de répéter des choses que nos lecteurs savent déjà, il faut encore une fois se lever contre les mystifications par lesquelles on a voulu justifier, voire glorifier, des entreprises littéralement criminelles. D'abord, contrairement à ce que prétendent William Clinton et Antony Blair, il est absolument faux que l'Irak continue de représenter une menace militaire, notamment pour ses voisins. Comme l'ont souligné de nombreux commentateurs, ce pays a été dans une large mesure désarmé et ne saurait se lancer dans des actions militaires un tant soit peu importantes, que l'irresponsable dictateur Saddam Hussein puisse le rêver ou non. En fait, c'est plutôt l'Irak qui doit se préoccuper du potentiel militaire, y compris nucléaire et chimique, dont disposent les pays qui lui sont proches, comme l'État d'Israël, l'Iran, la Turquie et même la Syrie.

Deuxièmement, c'est tout à fait contestable que le projet « pétrole contre nourriture » ait amélioré substantiellement la condition des Irakiens. Il suffit de rappeler que l'Irak, à cause de l'état de délabrement de son appareil de production, n'a pas pu exporter, selon les termes de l'accord, l'équivalent de 5,2 milliards de dollars de pétrole tous les six mois, en fait, en 1997, l'accord n'a été réalisé que dans la mesure de 52 %. Par ailleurs, 32 % des revenus perçus par l'Irak ont été affectés aux compensations de dommages de guerre et aux frais des Nations Unies sur place.

Quoi qu'il en soit, les conséquences d'une guerre, qui n'a pas touché à sa fin depuis désormais huit ans, pèsent de plus en plus lourd sur la société irakienne, sur la très grande majorité de sa population. Les données statistiques en la matière sont innombrables et personne ne les conteste. Dans un appel récent pour la levée des sanctions contre l'Irak, Noam Chomsky, Edward Herman, Edward Said et Howard Zinn ne rappellent qu'un seul "détail" : « Selon des études des Nations Unies, au cours de ce mois [janvier 1999] la politique des États-Unis tuera 4500 enfants en dessous de 5 ans de même qu'elle l'a fait le mois dernier et tous les mois précédents depuis 1991. Après la fin de la guerre du Golfe, au moins des centaines de milliers — sans doute, plus d'un million — d'Irakiens sont morts comme conséquence directe des sanctions imposées par l'ONU, qui sont le résultat direct de la politique des Etats-Unis. » Voilà une barbarie qui se passe de tout commentaire..

Est-ce que les attaques ont atteint leur but, du point de vue des criminels qui les ont lancées ? Quelles pertes ont été effectivement infligées à Saddam et à son régime ? Un bilan crédible reste à faire en ce qui concerne aussi bien la perte de vies humaines que les destructions matérielles. Mais il est quand même incontestable que des objectifs n'ayant rien de militaire ont été atteints et que de nombreux civils ont été tués. Le Pentagone a prétendu que 1000-1500 prétoriens de Saddam ont été tués. sans avoir la moindre indulgence à l'égard de ces prétoriens, il faudrait quand même se demander de quel droit les Etats-Unis peuvent procéder à une pareille purge.

Veulent-ils écrire une nouvelle page en matière de droit international ? Dans tous les cas de figure, personne ne saurait prétendre que Saddam sort affaibli de l'épreuve : au contraire, il a pu redorer son blason en apparaissant comme l'ennemi numéro un d'un impérialisme qui martyrise son peuple. Personne ne saurait croire, par ailleurs, qu'une opposition irakienne plus impuissante que jamais, malgré les 100 millions de dollars que le Congrès des États-Unis lui a octroyé, ait tiré un quelconque béné fice de la nouvelle agression.

En fait, la seule explication de la décision des EtatsUnis de frapper à nouveau l'Irak et de projeter de nouvelles agressions est la même qui s'imposait lors de la guerre du Golfe. Les États-Unis veulent démontrer, d'un côté, qu'ils contrôlent à leur gré une région cruciale du point de vue aussi bien économique que politique et, de l'autre, que ceux qui n'acceptent pas leur diktat, ne peuvent espérer échapper à leur vengeance. Toutes les autres considérations rapports avec leurs alliés, en Europe et ailleurs, et le rôle de l'ONU — sont relégués au second plan.

Ils peuvent d'autant plus se permettre un tel choix que leurs alliés privilégiés, les autres puissance de l'OTAN, soit s'associent de gaieté de cœur à l'aventure comme le fait le misérable Antony Blair, soit se limitent à grogner dans l'impuissance. Quant à l'ONU, elles s'est avérée encore une fois incapable de prendre quelque mesure que ce soit qui aille à l'encontre des intérêts de l'impérialisme hégémonique. Faut-il rappeler, pour faire un exemple récent, que l'illustre aréopage n'a pas répondu à la demande d'enquête avancée par le Soudan après la destruction de l'usine pharmaceutique de Khartoum ?

Dans une interview au Monde (20 décembre 1998), Ronald Neumann, sous-secrétaire d'Etat adjoint, a posé aux pays européens une question pertinente : « Si vous n'aimez pas notre politique, en avez-vous une autre ? »

Une telle question ne peut évidemment pas gêner sous quelque forme que ce soit des révolutionnaires et des militants anti-impérialistes. Notre réponse va de soi : il faut arrêter toute attaque contre l'Irak et mettre fin immédiatement à l'embargo. Il faut être solidaires avec toutes les forces populaires susceptibles d'entamer une lutte pour le renversement du régime dictatorial et exploiteur de Saddam sans aucune complaisance a l'égard d'"opposants" soutenus par les États-Unis ou d'autres puissances impérialistes. Il faut tout faire pour mettre fin à la résignation et à la passivité affligeante qu'on a enregistré dans la grande majorité des pays lors des agressions récentes.

Mais les gouvernements européens eux-mêmes, désormais dans leur majorité à direction social-démocrate, s'ils ne partagent effectivement pas le choix de Washington, pourquoi n'expriment-ils pas leur condamnation dans les termes les plus explicites, en se désolidarisant sans se cacher derrière des formules byzantines ? Pourquoi ne demandent-ils pas que l'ONU se prononce ne fût-ce que pour déplorer les initiatives prises dans son dos ? S'ils n'entreprennent même pas de telles démarches, ils démontrent qu'ils n'ont aucune intention d'inaugurer un cours nouveau.

Livio Maitan

----- photo credits and running heads -----

L

Une erreur sur cette page ?