Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Irremplaçable parce que sans pareille

· Inprecor n° 432, février 1999 · p. 30 · 787 mots

Nouvelles du mouvement ouvrier et de l'Internationale

Les nôtres

Irremplaçable parce que sans pareille « Je ne suis rien. Jamais je ne serai rien. Je ne peux rien désirer.

Mais j'ai aussi en moi tous les rêves du monde. » (Fernando Pessoa, Tabacaria) D imanche 3 janvier, notre camarade Brenda Silvara est décédée. C'était pour nous toutes et nous tous Marita, son nom de militante.

Institutrice, dirigeante du Parti socialiste des travailleurs et de la Quatrième Internationale. Combattante des années noires de la lutte clandestine sous la dictature militaire (1973-1985), détenue dans un camp de concentration pendant trois ans (1975-1978), sauvagement torturée, exilée au Brésil entre 1982 et 1984, organisatrice du syndicat de l'enseignement à l'époque de l'ouverture démocratique en 1985, militante infatigable dans les Frente Amplio et de son courant radical, féministe convaincue. Pour tout dire, une combattante.

Telle a été sa vie — comme en témoigne ce bref inventaire — toute de droiture et de passion, une vie qui rejoint aujourd'hui les archives de notre mémoire historique.

Avec sa disparition, c'est une évidence, nous perdons son engagement politique intransigeant, son expérience sociale, sa conviction théorique, sa capacité pédagogique. Mais que perdons-nous encore avec Marita ?

Lors du décès de notre camarade Ernest Mandel en 1995, Marita avait écrit un article d'hommage pour la revue des Tupamaros, Mate Amargo, qu'elle avait titré : « Comme tout révolutionnaire, irremplaçable. » On pourrait dire d'elle la même chose.

et s'en tenir là. Mais nous voudrions, en ces moments de brutale tristesse, exprimer d'autres sentiments, douleurs, souvenirs et

Le faire engagements.

tout en conduisant nos pas sur le chemin si éprouvant de son absence.

Elle n'est plus là dans le combat quotidien et nous perdons, indiscutablement, « un c a p i a révolutionnaire

», en tant que collectif de femmes et d'hommes dressés les contre hypocrites dominantes, engagés dans les luttes populaires et porteurs de l'utopie de l'émancipation sociale. Mais pas seulement cela.

Nous avons aussi perdu cette possibilité de nous appuyer, en toute confiance, à tout moment, sur cet « ultime recours » : celle qui ne fait jamais défaut, qui offre toujours une solution, une réponse, un témoignage de solidarité inconditionnelle, qu'il s'agisse du domaine politique strict ou de questions morales ou affectives.

Parce qu'elle n'avait jamais en contrepartie vue immédiate », ni aucun autre sentimesquin. Parce qu'elle ment avait à satiété ces qualités qui sont aujourd'hui si rares, même dans les rangs de la gauche : une transparence et une franchise (qui pouvait choquer) ; une intelligence vive et fine : une humilité et un détachement des questions matérielles (qui n'appartient qu'à ceux qui ont vécu et grandi dans la plus extrême pauvreté) : un courage téméraire (propre à celles et crent entière à briser des chaines).

C'est ce qui nous fait dire que nous avons perdu pièce clé.

une irremplaçable parce qu'humainement sans pareille.

de

Lors son séjour à l'hôpital, nous avons appris à l'aimer et à la respecter plus encore. Paraissant défense face à la cruelle sans maladie, affaiblie physiquement à l'extrême, elle continuait à se soucier de ses élèves de l'école, à partager avec les autres malades ses biens personnels, à apostropher vertement les médecins, à donner son appui aux employés et aux infirmières. Elle n'a jamais cessé, même en ces moments où l'issue fatale approchait, d'être Marita. Une femme pleine de vie. optimiste, sincère. fraternelle. solidaire.

Dans les tout derniers jours d'incertitude absolue quant au pronostic, elle nous a encore fait partager, à son chevet, une volonté farouche d'arracher à ce cancer le droit de vivre. Nous avons entretenu avec elle une flamme d'espoir. Mais cela n'a pas été possible. Le dimanche 3 janvier, à 21 h 30, nous avons enfin pu laisser libre cours à nos larmes sans craindre son regard questionnant, s'étonnant de nos faiblesses humaines. Avec la certitude qu'elle nous manquera terriblement.

Aujourd'hui il nous reste un souvenir ancré au plus profond et la volonté de lutter. Dans un monde sans illusions, accablé de cynisme, où rares sont les raisons d'être révolutionnaire, Marita en désintéressement, abnégation sont pour nous la preuve que les militants, comme dit le poète, « ont en eux tous les rêves du monde » et qu'ils se donnent entièrement à la tâche de les proje-

Brecht qualifiait d' « indispensables » ceux qui consacrent leur vie à lutter. Pour nous, cela veut dire que nous ne devons pas, que nous ne pouvons en aucun cas nous priver de personnes de cette qualité. Et nous sommes certains que la camarade Marita restera

Nous l'avons quittée comme elle le désirait et le méritait, sans manifestations solennelles, ni fastes rituels. Par de simples applaudissements de gratitude. Hasta la victoria !

Ernesto Herrera Montevideo, 8 janvier 1999

Une erreur sur cette page ?