Les affrontements qui durent depuis 15 ans entre l'armée et le PKK peuvent être dissociés en gros en trois étapes. La première, entre 1984 et 1989 peut être définie comme la période d'accumulation de forces du PKK. La seconde, entre 1989 et 1992, est une période de développement tous azimuts du mouvement national et l'apogée de la puissance militaire du PKK. Durant cette période, les partis kurdes ont reçu un important soutien électoral et le mouvement s'est étendu à de larges masses, avec même un début d'intifada au moment des festivités du Newroz. A l'époque, le PKK et Apo avaient aussi accès régulièrement aux médias turcs et à la télévision, sur les nombreuses chaînes privées, étant considérés comme interlocuteur politiques de fait. C'est à ce moment là, en 1993, que le PKK a décrété un cessez-le-feu unilatéral pour pouvoir négocier (près de deux ans après avoir fait voter la confiance à un gouvernement, qu'il continuait pourtant à combattre militairement !). Mais ce cessez-le-feu a été rompu quelques mois plus tard par les militants du PKK, qui ont exécuté 33 soldats désaffectés et désarmés. Apo a d'abord déclaré que cette action avait été réalisée sous son contrôle et qu'elle était justifiée. Par la suite, il a reconnu que c'était une erreur et en a attribué la responsabilité à son lieutenant temps, était tombé en disgrâce et qui a été par la suite capturé par l'armée turque en Irak du nord, l'année dernière. L'armée turque a alors déclenché une vaste contre-offensive, avec de nombreuses incursions sur les bases arrières du PKK en Irak du nord, accompagnée d'une politique de la terre brûlée, et avec le soutien des "brigades spéciales de la police" (les "escadrons de la mort") pour briser le mouvement national dans les villes. L'armée a ainsi progressivement pris l'initiative militaire et s'est assurée le contrôle du terrain, arrivant à tourner totalement le rapport de forces en sa faveur. Le PKK est donc militairement en position de faiblesse extrême, se limitant à quelques actions individuelles (notamment des "attentats suicides" avec des "bombes humaines").
Les militaires déclarent aujourd'hui qu'ils ont « accompli leur travail » et qu'il appartient maintenant aux civils de réaliser des réformes économiques et sociales, voire même culturelles, pour « éradiquer définitivement le problème ». Ils n'hésitent plus à parler ouvertement de l'identité kurde. Un général disait récemment, dans un "briefing" aux journalistes : « 90 % de la population de la région de Siirt sont des citoyens turcs d'origine kurde » (Radikal,
Réfugié(e)s kurdes 27/11/1998). On comprendra mieux la portée de cette déclaration, si l'on se souvient que la thèse officielle de l'Etat turc a été pendant des décennie de nier purement et simplement autre général déclarait également, avec lucidité mais non sans cynisme : « Si la majorité des Kurdes avaient réellement soutenu le PKK, nous n'aurions jamais pu l'emporter et contrôler la région ». Les militaires n'hésitent plus à rendre public des sondages qu'ils ont effectués dans les villages pro-gouvernementaux, et qui font état de « 40 % de la population qui souhaite l'organisation d'un enseignement en kurde »
Mais malgré ces quelques
"ouvertures" verbales (et plutôt théoriques), l'État turc ne semble pas prêt à accepter d'interlocuteurs politiques. Il veut criminaliser le Hadep (ses dirigeants ont été arrêtés et condamnés à plusieurs reprises) - tout comme il le fait pour l'Association des droits de l'homme - en les considérant comme de simples émanations du PKK. Il est vrai que les militants du PKK au sein du Hadep donnent de nombreux prétextes à l'Etat pour agir dans ce sens (comme par exemple jeter à bas le drapeau turc et afficher à sa place un poster d'Apo et le drapeau du PKK, en plein congrès national du Hadep à Ankara, devant les caméras de la télévision et la police). Mais le comportement répressif de l'État s'étend également aux autres courants politiques kurdes. Autrement dit, tout porte à croire que l'État ne veut pas non plus qu'émerge une PKK et qui pourrait interlocuteur yeux. On peut dire que l'État s'applique à confiner le problèforme d'expression question est bloquée par les lois "anti-ter-
Avni Ozgürel, un éditorialiste du quotidien libéral Radikal (28/10/1998), critiquait cette attitude en écrivant : « Il est impossible de comprendre pourquoi l'Etat adopte un comportement encore moins tolérant qu'à l'égard du PKK envers ceux qui sont convaincus que l'on doit débattre et résoudre cette question dans le cadre unitaire de la Turquie, par la volonté propre de ses citoyens et sans plier devant les pressions extérieures. » Sahin Alpay, éditorialiste de Milliyet (3/12/1998), qui est l'un des principaux quotidiens bourgeois du pays, disait de même : « Il est évident que ce ne sont pas les spécialistes ou les dirigeants [de l'État] qui peuvent décider qu'il existe ou non une question kurde en Turquie C'est à nos citoyens d'origine kurde qu'il appartient d'en décider.... En fait, ceux qui permettent au PKK de se draper du manteau de la légitimité sont assurément ceux qui refusent de faire toute distinction entre la question kurde et le PKK len réduisant la question kurde aux seuls actes du PKK ». Le même éditorialiste disait également (à l'instar de nombreux autres éditorialistes de la presse bourgeoise) : « La reconnaissance par la Turquie des droits culturels et d'identité [collective] pour les Kurdes, ainsi que la possibilité qui leur soit donnée de défendre leurs revendications dans le cadre du démocratique nécessaire, tant pour la démocratie que pour avoir le droit de siéger parmi la communauté des nations civilisées.»
Dans ce domaine, il semble y avoir une convergence de fait entre la ligne du PKK et celle de l'État. Le refus de l'État de reconnaître un espace politique et d'accorder démocratique à tout parti kurde a pour conséquence paradoxale de faire du PKK la seule alternative. Le PKK œuvre aussi dans le même sens, en essayant d'imposer (y compris par la force) son hégémonie totale à toute autre formation kurde, y compris le Hadep. Le projet du PKK d'organiser un "congrès national" va aussi dans ce sens, puisqu'il est question de vouloir faire d'Apo le leader, non pas d'un simple parti, mais de toute la nation * Alors que nous soulignons sans cesse la nécessité du pluralisme et du débat démocratique. y compris au sein de la classe ouvrière et même du mouvement révolutionnaire, il nous est impossible de cautionner cette volonté de monopole et d'hégémonie totale, de surcroît sur l'ensemble d'une nation (qui est. par définition, encore moins homogène qu'une classe sociale I). L'heure n'est plus à T'auto-proclamation des "seuls et uniques représentants" de tel ou tel peuple.