La gauche révolutionnaire et populaire aux Philippines a
, été longtemps hégémonisée par le courant maoïste. Sa principale organisation, le Parti communiste de Philippines
(PCP) avait été fondé en 1968 sous l'impact de la Révolution culturelle en Chine. Ce parti est entré en crise au milieu des années 1980, lorsqu'il s'avéra incapable d'adapter son orientation à la nouvelle situation politique marquée par la montée du mouvement de masse urbain, puis la chute de la dictature de Ferdinand Marcos. En 1992-1993, la direction du PCP autour de José Maria Sison a refusé d'organiser le second congrès du parti (le premier remontant à 1968) et de débattre du changement d'orientation. Un double processus d'expulsions et de scissions s'est engagé, plusieurs organisations régionales et divers commissions nationales rompant avec la direction.
Les scissions ont notamment concerné les structures régionales du parti à Mindanao Central (au sud de l'archipel), dans les Visayas (au centre de l'archipel) et dans la capitale (Manila-Rizal). A partir de ce moment ces organisations ont entamé un processus de discussion avec l'ensemble des composantes issues du PCP, en vue d'une fusion, tout en tissant des liens avec d'autres forces populaires — telle l'organisation socialiste indépendante BISIG — non issues de l'éclatement du PCP.
Le Parti révolutionnaire des travailleurs - Philippines (PRT-
P) fondé en 1998 est le plus large regroupement réussi issu de ces discussions. Sa fondation, rendue possible en parti-
• En quoi votre stratégie révolutionnaire diffère-t-elle du passé maoïste ?
Jona : Auparavant, c'était la lutte armée qui déterminait tout le reste.
Nous avions une conception rigide des étapes militaires, copiée sur les écrits de
Mao Tsétoung. Nous essayions d'imposer les développements politiques selon notre schéma des étapes : défensive, prolongée, offensive et révolution.
Maintenant, nous avons un cadre stratégique plus flexible. Nous ne forçons plus les développements dans ce cadre militaire.
Harry : Nous pensions que l'accumulation de force militaire se traduirait par une accumulation de potentiel révolutionnaire. Nous réalisons maintenant que c'est l'inverse qui est vrai. Les développements révolutionnaires ne dépendent pas uniquement de la force armée.
Il existe aussi de nombreux facteurs influencant l'essor ou le recul de la conscience révolutionnaire et des mobiculier par le rapprochement des positions des organisations de
Mindanao et de
Visayas, ne met pas fin au processus de regroupement, qui se poursuit toujours
(comme se poursuit la crise du PCP, très affaibli aujourd'hui, après de nouvelles scissions en 1998).
senter leur parti.
lisations.
Nous reconnaissons maintenant l'importance des mouvements de masse ouverts, du travail électoral et même des parlementaires.
activités
L'importance de ces facteurs varie selon la localisation et le temps. Un autre élement essentiel est le développement et la consolidation des organes de pouvoir politique des opprimés tels que l'autogouvernement territorial des peuples indigènes dans les régions de Mindanao où opère notre guérilla.
• Ceci doit signifier de grands changements pour votre branche armée ?
Harry : Nos forces armées (l'Armée
Révolutionnaire Prolétarienne, ARP)
jouent désormais un rôle défensif. Elles font un travail de police, défendent les gains réalisés dans les zones où nous sommes relativement forts. Auparavant, nous avions assujetti nos intérêts politiques à nos objectifs militaires. Nous
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CÉLÈBES
Au cours des cinq dernières années, les groupes qui formèrent le nouveau parti se sont éloignés de manière décisive de leurs origines mao-staliniennes et ont développé une forme dynamique et pluraliste de marxisme révolutionnaire.
Le PRT-P a décidé de demander le statut d'observateur permanent au sein de la Ive Internationale. Nous avons demandé à trois représentants du PRT-P — Harry, de la direction nationale, Ricardo, du secrétariat national et Jona, de la direction régionale de la capitale Manille — de pré-
/J. M.] attaquions surtout pour capturer des armes, sans considération des conséquences pour les populations locales.
Maintenant, nous choisissons nos objectifs bien plus soigneusement, par exemple des chefs militaires ou des propriétaires fonciers particulièrement réactionnaires.
Jona : Nos troupes s'ajustent avec soin à leur nouveau rôle. Auparavant, nous faisions tout ce que nous pouvions pour donner l'impression d'une guerre civile entre le peuple et le pouvoir. Nous disions alors que l'armée révolutionnaire était le produit du mouvement de masse, mais elle ne l'était pas. En fait, le facteur essentiel pour le recrutement était la réaction populaire devant la nature fasciste du régime. Ce n'est plus le cas.
Ricardo : Nous réorientons et réorganisons la branche armée. Nous essayons de la consolider. Nous voulons que l'armée soit au service du mouvement de masse et non le contraire.
Harry : Mais comme nous augmentons l'auto-organisation des minorités opprimées, nous dobservons un net accroissement du nombre de personnes désirant rejoindre l'aile militaire. L'autodéfense est une partie intégrale de la construction de ces nouveaux organes de pouvoir politiques. Particulièrement depuis que la question de la terre est au centre des préoccupations des peuples indigènes et des paysans pauvres. Les propriétaires fonciers et les chefs de guerre ont leurs propres armées. Les Forces armées des Philippines fonctionnent aussi comme une armée privée pour n'importe quel capitaliste local disposé à les payer.
Nous transformons les rapports entre l'armée révolutionnaire, le parti et les organisations de masse. De même, nous consolidons les organes de pouvoir populaire et assistons le peuple dans la création de toute forme d'administration.
L'armée révolutionnaire se distingue du parti mais elle répond aux organes d'auto-gouvernement. Ces organes prennent soin du recrutement et des familles des combattants. Ceci libère le parti d'un lourd fardeau organisationnel. Celui-ci peut alors se concentrer sur la formation idéologique des guérillas. Il aide aussi en donnant une orientation globale et une direction politique à la lutte.
• A propos du travail de masse ?
Harry : La révolution ne signifie pas uniquement détruire l'État réactionnaire. Nous avons besoin de commencer à construire l'alternative comme les organes de pouvoir populaire. Construire la révolution nécessite de semer en même temps que d'avancer. Les marxistes, comme nous-mêmes, doivent combiner leur travail avec celui fait par les ONG de développement, les organisations populaires et les églises.
Nous avons commencé à développer un travail électoral et parlementaire. Nous sommes une organisation clandestine, nos candidats se présentent donc sur d'autres listes plus larges. Nous soutenons aussi activement des candidats progressistes extérieurs à nos rangs. A Mindanao, nous présentons des listes communes avec un Front de Libération Moro.
Depuis les dernières élections, nos représentants et contacts parlementaires ont été capables d'orienter l'aide au développement vers les régions où les organisations populaires sont fortes et même quelquefois vers des municipalités où l'autorité locale est révolutionnaire ! A ce jour, cette combinaison de travail parlementaire et extraparlementaire a été un facteur positif pour l'amélioration continue de la vie des populations.
Ricardo : Les stratégies de développement alternatif sont au centre de notre programme transitoire, de la stratégie du parti qui consiste à combiner des réformes concrètes avec des revendications qui portent le mouvement populaire en avant.
Le gouvernement a une stratégie officielle de développement "Philippines 2000". Nous ne pouvons pas simplement la dénoncer comme une stratégie néo-libérale. Nous avons besoin de proposer des alternatives adéquates pour les besoins courants des populations et les ressources disponibles. Tous les aspects de notre travail révolutionnaire doivent être cohérents avec ce programme transitoire.
La réforme agraire est au centre de nos propositions pour un système agricole rationnel. Ces propositions sont adressées particulièrement aux organes de pouvoir populaire ou au organisations représentant les pauvres ruraux comme les travailleurs des plantation de sucre et de banane.
Nous sommes en train de consulter les mouvements de masse à propos des questions prioritaires pour nous dans les prochains changements constitutionnels et les élections. Nous espérons élaborer un programme législatif et constitutionnel qui guidera tout notre travail en ce domaine. Ce n'est pas seulement une question de propagande : il peut déjà être appliqué et nous le ferons là où nous sommes suffisamment forts.
• Quels sont vos principaux succès récents?
Harry : Nous avons passé cinq ans à essayer d'analyser nos erreurs et de nous purifier du poison mao-stalinien. La grande scission du Parti Communiste a été le début d'un long et pénible processus pour "repenser et rééquiper" Les groupes du parti ont travaillé de manière isolée. Cependant, lorsque nous sommes entrés dans la phase pré parti et avons finalement fondé le parti, nous avons réalisé que nous avions tous suivi le même processus.
Le parti mao-stalinien est toujours fort. A Mindanao, nous sommes plus ou moins entourés de zones qu'ils contrôlent. Ils sont très hostiles envers nous.
Notre existence est donc déjà un de nos plus grands succès.
En fait, comme nous développons la nouvelle base idéologique pour un parti des travailleurs refondé, nous avons trouvé une nouvelle force interne. Bien que le "big bang" de 1992-93 ait coûté cher, nous avons réussi à élargir le courant qui rejette la ligne mao-stalinienne.
Après avoir été confinés pendant des années dans un schéma étroit et dogmatique et dans une culture politique antidémocratique, nous pouvons maintenant définir notre propre projet dans une atmosphère ouverte et dynamique. Ceci est extrêmement vivifiant.
Ricardo : Nous avons maintenant le parti que nous voulons. Les différents groupes qui se sont rassemblés pour former le nouveau parti sont arrivés à un consensus sur des documents de base couvrant tous les secteurs de notre activité et traitant des forces et faiblesses de notre propre histoire.
Nous avons consolidé un parti national avec une base dans les trois principaux groupes d'îles : Luzon, Visayas et Mindanao. De nombreux autres groupes ayant scissionné du Parti Communiste sont en phase pré-parti ou alors confinés dans une région particulière du pays.
• Et vos principales faiblesses ?
Ricardo : Nous sommes toujours en train de consolider et d'approfondir la nouvelle conscience dont nous avons parlé. Nous avons besoin de "rehausser" la compréhension au niveau des cadres et de propager les nouvelles idées au niveau de notre base de masse. Transformer un parti maoïste avec trente ans de stratégie de "guerre populaire prolongée" est une tâche énorme.
Jona : Nous avions l'habitude de nous considérer comme un parti monolithique et hégémonique, intervenant comme la boussole pour l'ensemble de la gauche. Le mouvement communiste des Philippines est confronté à une nouvelle période. Il existe de nombreuses organisations radicales et révolutionnaires, certaines sont maoïstes d'autres proches de notre propre pensée
Il reste à voir comment ces groupes vont travailler ensemble. Le parti maoïste reste toujours le plus important -même s'il continue à scissionner. Parmi ceux qui rejettent la ligne maoïste, nous passons d'une phase de fragmentation à une phase de regroupement.
Harry : Le processus de consolida-
parti sont maintenant stabilisées. Nous avons besoin de regarder chaque secteur d'action, de créer les réseaux entre les camarades des différentes régions, d'articuler une stratégie nationale et disséminer la meilleure pratique et les idées nouvelles. Dans certaines zones, notre travail syndical est bien développé. Dans d'autres, comme Visayas, il l'est moins.
La faiblesse du nouveau parti deviendra apparente alors que nous essayons d'intervenir dans les différents secteurs et régions. Comme l'a dit Jona, le pluralisme est un nouveau phénomène dans le mouvement communiste des Philippines. La question de ce pluralisme, au sein et à l'extérieur du nouveau parti, peut représenter un grand défi pour nous.
Dans la vision maoiste, les organisations sectorielles étaient davantage des courroies de transmission avec une politique uniforme et appliquée d'en haut. Nous avons maintenant trois différentes organisations de jeunesse du parti dans les trois principales îles du pays. Comment unifierons-nous ces groupes ? Formeront-ils une même organisation ou une fédération large ?
• Existe-t-il un fossé des générations dans le nouveau parti ?
Jona : Je ne le pense pas. Il y a eu un élan continu dans le mouvement révolutionnaire. La chute de la dictature Marcos a signifié l'assouplissement de certains des éléments fascistes de l'État. Il n'y a pas eu de changements radicaux dans le système éducatif par exemple. Il existe un espace démocratique plus large mais les problèmes fondamentaux auxquels est confrontée la population sont les mêmes. Le recrutement aux groupes communistes s'est donc maintenu malgré les changements.
Harry : Il y a peut-être eu une sorte de fossé entre les générations. Après la chute de la dictature Marcos, de nombreux camarades sont retournés de manière enthousiaste aux secteurs d'action légale. Parmi ceux-ci, une pensée institutionnalisée s'est développée. Ceux qui travaillaient dans les ONG sont de manière croissante devenus préoccupés par leur propre carrière. Les services qu'ils fournissaient devenaient de manière croissante bureaucratiques. Certains ont ainsi rejoint les classes moyennes. D'autres ont été contrariés par le niveau de travail pour le parti que nous attendions d'eux. Certains sont devenus des éléments anti-parti.
Lorsque le grand débat sur la démoau sein du Parti Communiste, ces gens ont saisi cette chance pour abandonner l'activité politique. Ils rejetèrent l'orientation maostalinienne mais également toute alternative que ces courants, comme nous même, proposaient !
Au cours des cinq dernières années, de nombreux parmi les plus cyniques ou désillusionnés ont abandonné Heureusement, le nouveau parti sera capable d'assurer une intervention plus sérieuse et coordonnée dans les ONG et les sphères institutionnelles. Nous avons cependant perdu des camarades au cours de ce processus.
• Quelles sont les perspectives pour une plus grande coopération à gauche ?
Harry: Le développement interne du parti reste la question essentielle Pouvons-nous ouvrir notre propre organisation et devenir réellement désireux de travailler avec d'autres ? Pouvons-nous accepter que d'autres groupes soient meilleurs que nous dans un certain secteur de travail? Après tout, nous étions tormés à penser que nous étions les meilleurs, que nous possédions la ligne correcte. Comment désapprendre ce type de pensée ? C'est un processus très pénible.
Un certain nombre de facteurs externes amènent l'ensemble des groupes de gauche a envisager une plus grande coopération. Aucun d'entre nous n'est assez fort, nous-mêmes y compris, pour intervenir dans la convention constitutionnelle de 1999. Nous devrons travailler ensemble si nous voulons stopper le gouvernement et son approbation du nouvel « Accord des Forces Visiteuses ». Cet accord permet aux États-Unis d'utiliser à nouveau les Philippines comme une base militaire massive d'intervention en Asie.
A Mindanao, notre aile armée entretient de bonnes relations avec un Front de Libération Moro. Nous sommes unis dans des campagnes multi-secteurs. Ils acceptent graduellement la nécessité d'un travail de masse à côté de la lutte armée, nous les aidons donc. Nous avons aussi un projet électoral.
Comme dans d'autres pays, il est souvent plus facile de travailler avec la gauche large qu'avec d'autres groupes révolutionnaire issus de notre passé commun dans le PCP. Bien que les couanti-maoïstes soient encore très fluides, il existe toutes sortes d'irritants et d'obstacles à une plus étroite coopération. Nous avons cependant été capables d'intégrer certains groupes juste avant notre congrès d'avril.
Maintenant que nous existons, les autres groupes pré-parti devront se positionner eux-mêmes en conséquence.
• Qu'est-ce-qui vous a rapproché de la Quatrième Internationale ?
Harry : Nous avions abandonné le projet maoïste. Nous étions pleinement conscients que le projet révolutionnaire ne pouvait se limiter à un seul pays. Nous voulions nous lier à d'autres groupes révolutionnaires et progressistes de par le monde. A part la Quatrième Internationale, nous n'avons pas trouvé d'autre organisation jouant ce rôle nécessaire au niveau internatio-
Ricardo : L'Internationale a accumulé une richesse d'expérience de pays et périodes différents. Nous pouvons beaucoup apprendre en un court laps de temps en participant à ses discussions et programmes de formation. La tradition internationaliste pluraliste aide à élargir notre vision et représente un antidote à l'« unique et vraie » pensée
• En rejoignant l'Internationale vous la changerez...
Harry : Notre relation avec l'Internationale est symbiotique - les deux côtés échangent mutuellement et se transforment dans le processus.
Nous tiendrons notre second congrès juste avant que l'Internationale n'organise son propre congrès mondial. Les débats remonteront donc entre ces deux niveaux.
Concrètement, nous apportons une force à l'Internationale. Nous sommes un groupe large avec une longue histoire et une implantation solide dans notre pays. La Quatrième Internationale est faible en Asie. Nous pouvons y développer des réseaux avec des groupes révolutionnaires et radicaux.
Nous n'avons, bien sûr, pas d'objection à ce que l'Internationale maintienne des liens amicaux avec d'autres groupes aux Philippines partout où cela est utile.
Propos recueillis par Jean Dupont Cet entretien a été publié dans International Viewpoint n° 307 de janvier 1999.