Inprecor 1974–2004

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AMÉRIQUE LATINE

« L'ordre » libéral en plein désordre

· Inprecor n° 441, novembre 1999 · p. 27-29 · 2 623 mots

Économie mondiale Argentine et Chili Syndicalisme Brésil

1979 1989 1999 Par Ernesto Herrera* n regard porté sur la situation politique de l'Amérique latine nous contraint à poser une question : les mutations à l'œuvre indiquent-elles l'émergence d'une nouvelle période dans le réagencement des rapports de forces socio-politiques ? Divers facteurs d'ordre politique, économique, social et militaire créent un cadre où s'affirme avec plus de force une crise de gouvernance. En quelque sorte, il est clair que le paysage socio-politique, taillé par les années de politique néolibérale, est en train de se déliter. Dans plus d'un pays, le « désordre » est à l'ordre du jour.

Cela se produit au moment où les États-Unis, après la guerre menee en ex-Yougoslavie, ont réaffirmé leur rôle de « nation indispensable » et de policier du monde. Or, l'instabilité politique et sociale en Amérique latine se développe dans une région où, à la différence des autres parties du monde, font détaut ces « pivots géopolitiques » — selon l'expression de Zbigniew K. Brzezinski — qui doivent servir à garantir la domination économique, politique et militaire des « acteurs stratégiques ». Déstabilisation

Les facteurs de déstabilisation les plus visibles résident dans les situations colombienne, vénézuélienne et équatorienne. De plus, ces développements s'opèrent au cours d'une année dont le calendrier est jalonné d'événements potentiellement déstabilisateurs. On peut citer : — le retrait partiel des Etats-Unis du canal de Panama et, dès lors, la nécessité pour la puissance impérialiste de disposer de « plates-formes » sûres de contrôle et d'intervention militaire dans la région ; — la réalisation du sommet ibéro-américain à La Havane et l'entrée de Cuba dans l'ALADI (Association latino-américaine d'intégration) ; — la crise dans le Mercosur et les négociations économiques régionales très tendues qui ont pour toile de fond la proposition de création d'une Association de libre-échange des Amériques ; — les accords entre le Mercosur et l'Union européenne, et, plus substantiellement, le démarrage prochain des négociations du millénaire de l'OMC où les pays dominés vont renégocier les termes de leur dépendance; - enfin, se dérouleront, au cours des derniers mois de l'année 1999, des élections en Argentine (qui seront marquées par la défaite certaine du péronisme), en Uruguay (avec une victoire possible du Frente Amplio) et au Chili; leur issue pourrait changer le panorama politique de ces trois pays.

Néanmoins, les éléments déterminant la phase présente de cette crise particulière des directions politiques bourgeoises s'enracinent dans les effets brutaux de la crise économique du capitalisme international. Ce d'autant plus que se manifeste une résistance sociale de masse, ample et radicale, certes ponctuelle, mais qui bouscule les contours des stratégies politiques et des propositions programmatiques des organisations de la gauche latino-américaine. Résistances

Nous assistons aujourd'hui à une vague d'explosions sociales, de grèves, d'occupations de terres, de marches de protestation, d'affrontements violents.

La situation que traverse la Colombie pourrait être caractérisée de pré-révolutionnaire : l'État est en pleine crise, pris en tenaille entre la force du mouvement de guérilla, les luttes syndicales et paysannes d'un côté, et, de l'autre, les forces paramilitaires, celles du narcotrafic ; tout cela prenant son essor dans un contexte de crise économique sans comparaison au cours des dernières décennies.

Au Venezuela, on assiste à un écroulement de l'ensemble des institutions politiques de l'ancien régime et à la naissance d'un nouveau régime politique qui reçoit un appui enthousiaste du mouvement de masse. Un populisme à double face entre en

Amérique latine

« L'ordre » libéral

en plein désordre

scène : d'un côté, il démantèle l'État clientélaire des partis traditionnels et modifie les relations avec les États-Unis, et, de l'autre, il applique un plan économique d'austérité qui garantit le flux des capitaux étrangers dans les secteurs stratégiques de l'économie vénézuélienne, entre autres celui de l'industrie pétrochimique.

La visibilité médiatique des conflits de classes à l'œuvre, sous des formes diverses, en Colombie et au Venezuela ne doit toutefois pas cacher d'autres affrontements.

Ainsi, au Brésil, des dizaines de milliers de paysans et de travailleurs organisent des marches dans le pays et exigent la démission du président Fernando Henrique Cardoso.

En Équateur, il n'est pas exagéré d'affirmer que des soulèvements à caractère insurrectionnel, certes sans débouché politique défini, marquent la vie du pays ; ce à quoi s'ajoute une nouveauté pour l'Amérique latine : le moratoire de la dette extérieure déclaré par le gouvernement équatorien, qui a suscité une réaction très tactique de la part du FMI. Cela laisse pressentir l'explosivité régénérée du thème de la dette dans la majeure partie des pays latino-américains.

Au Mexique, la grève de la plus grande université, la UNAM, se prolonge et les mobilisations des populations indigènes et zapatistes restent d'actualité.

Dans le Chili de la « concertation », les luttes des paysans Mapuches et de divers syndicats convergent avec les revendications des organisations de défense des droits de la personne humaine qui maintiennent leur exigence d'un jugement de Pinochet.

Au Pérou, le rejet populaire des tentatives de Fujimori de prolonger son mandat présidentiel s'approfondit. Il se produit simultanément à une montée des mobilisations syndicales et paysannes.

Lorsque l'on examine ces divers mouvements, ressortent, dans tous les cas, des revendications communes : une opposition aux programmes d'ajustement et de privatisation imposés par le FMI, la Banque mon* Ernesto Herrera est membre du Secrétariat unifié de la IV° Internationale.

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Amérique latine diale et la Banque interaméricaine de développement (BID) ; la résistance au processus d'expropriation accentuée des droits qui se traduit par une flexibilisation sans limite du travail, une montée du chômage et de la précarité, des baisses salariales. Ces luttes que nous appellerons anti-néolibérales, à dynamique anticapitaliste, se sont aussi développées, avec plus ou moins d'intensité, en Argentine, en Bolivie, au Panama, au Nicaragua, en Uruguay.

Certes, une identité revendiquée « de classe » ne s'exprime pas sous la forme empruntée lors des décennies précédentes. Ces luttes incorporent une multiplicité de « sujets sociaux » Mais un examen plus fin indique que le sujet « travailleur » — urbain ou rural - reste l'élément charnière de ces résistances. Évidemment, ces dernières incluent des segments sociaux nouveaux qui ont souffert des contre-réformes néolibérales. Ce n'est donc point un hasard si, comme jamais au cours des décennies précédentes, petits entrepreneurs, commerçants, petits producteurs agricoles, secteurs ruinés desdites classes moyennes, rallient ces diverses protestations. Pour résumer : la crise de domination des classes dirigeantes, dans de nombreux pays d'Amérique latine, s'insère donc simultanément dans un processus de transition politique et de crise économique. Toutefois, le second élément joue un rôle prédominant. Récession

Avant qu'éclate la crise brésilienne de janvier 1999, la CEPAL (Commission économique pour l'Amérique latine) estimait que, pour l'ensemble du continent, la croissance du PIB dépasserait de peu le 1 %. La déroute du plan real brésilien a aggravé les perspectives dans la région. La Banque mondiale, dans des projections réalisées en avril, indiquait que l'Amérique latine connaîtrait une récession impliquant un recul du PIB de 0,8 %. Le rapport de l'ALADI en mai est plus pessimiste. Le recul du PIB est estimé à 1,6 %. Que ce soit du côté des économistes, des « experts en sciences politiques » ou des syndicalistes, un accord se dessine sur la possibilité d'une crise qui s'approfondisse.

Tout le processus qualifié de transformation extravertie des économies de la région, au cours des années 90, a non seulement mis face à face des économies dont les taux de croissance de la productivité sont très inégaux — avec les déséquilibres qui ne pouvaient qu'en découler sur le plan de la balance des comptes extérieurs — mais s'est aussi fortement appuyé sur les flux de capitaux étrangers. Toutefois, un simple examen de ces flux montre que les prêts et les investissements financiers ont pris le dessus sur les investissements directs (IDE). De plus, ces derniers se sont avant tout concentrés, dans la vague de privatisations, sur des opérations de rachat d'entreprises et de services publics. Il n'y a pas eu l'élargissement attendu de la base des investissements. La CEPAL elle-même estime que deux tiers des IDE dans la région se sont concentrés sur « l'achat d'actifs existants et non pas la création de nouvelles unités de production ». De plus, facteur aggravant, comme le souligne un économiste de la Fondation brésilienne Getulio Vargas, il y a eu « une concentration d'investissements dans le secteur des services, ce qui ne génère pas de devises ». Pour faire court, on a assisté à un transfert massif de la « propriété publique » vers le secteur privé sur lequel l'emprise impérialiste s'est accrue. Autrement dit, des secteurs stratégiques de nombreux pays d'Amérique latine sont directement contrôlés par un cercle restreint de groupes financiers ayant leur base dans les pays du G7. Et les revenus des privatisations ont servi au financement du service de la dette extérieure. L'Argentine représente l'exemple le plus frappant à ce propos : sur les 39,6 milliards de dollars résultants des privatisations au cours de la période 1989-1998, 57 % furent consacrés au paiement de la dette extérieure. Brutal transfert de richesses

Dans un tel contexte, les gouvernements bourgeois se présentent pieds et poings liés face à l'impérialisme et ont toutes les peines à manifester des traits d'une politique de souveraineté nationale. Il n'est évidemment pas exclu que, sous une pression forte du mouvement de masse, puissent naître des initiatives hétérodoxes, nationalistes pour sortir de la crise. On peut l'entrevoir en Équateur où le gouvernement Mahuad, le dos au mur face à une montée populaire, a été contraint de proposer de reporter le paiement des obligations Brady, du nom du secrétaire d'État au Trésor américain qui a redéfini les termes du refinancement de la dette extérieure du continent. Le gouvernement Chavez pourrait aussi prendre des initiatives dans la perspective de renégocier les termes de la dépendance. Toutefois, toute tentative sérieuse dans cette direction impliquerait une mobilisation et un appui populaires construits et déterminés, une volonté politique évidemment plus que difficile à trouver dans les cercles dirigeants actuels et même dans les oppositions institutionnalisées, car, à l'opposé, la détermination impérialiste pour consolider la plénitude de sa reconquête ne fait pas de doute

Les mécanismes de transfert de richesses des travailleurs de l'Amérique latine en direction du capital financier des pays impérialistes sont d'une brutalité extrême comme nous venons de le voir. A l'échelle de chaque pays, la même machinerie est à l'œuvre. Le dernier rapport de la Banque interaméricalne de développement, intitulé « Amérique latine : face à l'inégalité », le confirme sans détours : « L'Amérique latine et la Caraïbe est la région où se concentrent les plus grandes inégalités dans la redistribution des revenus et où les personnes les plus riches reçoivent la part la plus grande de la richesse produite... 40 % du revenu national est aux mains de 1 % de la couche la plus riche... » La BID peut multiplier les explications d'ordre technique, elle ne peut voiler les résultats sociaux d'un « développement économique du continent » soumis aux diktats du capital financier impérialiste : plus de 150 millions de Latino-Américains, c'est-àdire quelque 33 % de la population, disposent d'un revenu inférieur à 2 dollars par Jour. Aujourd'hui, le pouvoir d'achat des salaires minimums → pourtant une norme loin d'être respectée — est de 27 fois inférieur à celui du tout début des années 80 Dans le secteur dit informel, qui occupe une place très importante dans tout le continent, es études montrent un recul de 1 % des revenus durant la période de « récupération » de 1990 et 1998. Or, comme l'a confirmé l'étude de l'Organisation internationale du travail rendue publique à Lima en août 1999, l'essen• tiel des emplois créés durant les dernières années le fut dans ce secteur informel. Face à des inégalités aussi criantes, la réponse d'une économiste mexicaine de la BID, Diana Alarcon — publiée dans la revue Tres puntos (Buenos Aires) en juillet 1999 -, mérite d'être relevée : « De quel marché parlons-nous si plus d'un tiers de la population latino-américaine est exclu du marché par la pauvreté ? Le grand défi des politiques actuelles consiste à incorporer les pauvres au marché. Si la région ne veut pas voir perdurer les taux de croissance médiocres des dernières années, il faut faire des pas dans la direction d'une redistribution des revenus. » Ce discours, qui entre en syntonie avec celui de la Banque mondiale et du FMI, révèle le souci des institutions financières internationales de prendre quelques mesures préventives pour canaliser et freiner les luttes populaires qui prospèrent sur le terreau préparé par leur propre politique passée.

L'ajustement structurel aux besoins des économies du centre reste toutefois la colonne vertébrale. Le président de la BID,

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Enrique Iglesias, le confirme dans un article de la Folha de São Paulo. Ainsi, pour le Brésil, il indique de nouveaux objectifs tels que : « La privatisation à l'échelle des États et des municipalités peut appuyer et compléter les réformes administratives, institutionnelles et financières. Cela libérera les énergies du secteur privé, attirant des ressources, des technologies et techniques modernes de gestion pour offrir des biens et des services. Cela contribuera à une relation plus équilibrée entre institutions publiques et société civile. Des gouvernements efficaces et disposant de ressources pourront faire face à l'autonomie fiscale [fédéralisme fiscal] et se concentrer sur les besoins de base tels que la santé et l'éducation. Renforçant les économies nationales et provinciales, la privatisation pourra se transformer en instrument de stabilisation macroéconomique et de développement à une longue échéance. Voilà les conditions essentielles pour réduire la vulnérabilité face à la volatilité d'un marché international moins prévisible et moins rationnel que nous ne l'imaginions. » Mais cette « seconde génération de réformes » doit s'accompagner d'initiatives ponctuelles de l'État « en interaction avec le secteur privé ». Ainsi, l'État et ses partenaires privés devront intervenir pour prendre des mesures telles que : la mise en place de programmes d'assistance sociale dirigés vers les secteurs les plus pauvres de la population ; la mise en place d'autorités de régulation « qui assurent la concurrence, parallèlement aux privatisations » ; le développement en lien avec les industries de « programmes de formation adaptés aux besoins technologiques des firmes ». Urgence

Il n'y a donc aucune illusion à avoir sur le contenu économique et social des nouveaux programmes popularisés par Joseph Stiglitz de la Banque mondiale. D'où l'urgence que les mobilisations populaires s'accompagnent d'un débat à l'échelle du continent ; un débat qui porte entre autres sur les programmes alternatifs à défendre. Les têtes de chapitre de tels programmes peuvent déjà être repérées dans les revendications portées par les divers mouvements sociaux : l'opposition aux programmes d'ajustement et de transfert accentué à l'impérialisme du contrôle sur les richesses nationales imposés par le FMI, la Banque mondiale et la BID; la remise en question de l'actuel service de la dette extérieure ; un ensemble d'exigences portant sur le système de santé, l'éducation, le logement, l'emploi, les salaires et la flexibilisation extrême du travail ; la défense effective des droits de la personne humaine conjointement aux droits sociaux, démocratiques et politiques, ce qui débouche sur une remise en discussion des rapports marchédémocratie ; la redéfinition du rôle de l'État face à l'ouverture du marché. L'ensemble des programmes mis en avant par des com-

Amérique latine & Nouvelles...

posantes diverses de la gauche aboutit à la nécessité d'une relance d'un

SADORER véritable débat sur les thèmes de la croissance,

MARCHA ca du modèle de développement dans le contexte de la mondialisation du capi-

Résistances tal et des projets de société dits alternatifs. Enfin, dans certaines plates- formes s'esquissent des éléments proposant, à l'occasion de la critique des processus d'intégration économiques régionaux, une « déconnexion relative », une rupture face au modèle présent d'accumulation du capital à l'échelle mondiale.

10 octobre 1999

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