Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

COLOMBIE

De l'autonomie des organisations sociales en temps de guerre

· Inprecor n° 442, décembre 1999 · p. 31-33 · 2 791 mots

Syndicalisme

Document* Le conflit armé en Colombie est né du développement des luttes paysannes et de la solidarité avec les travailleurs. Pendant de longues années, son action dans les campagnes, sorte de complément des luttes urbaines, s'est centrée sur la riposte à la violence de l'oligarchie, avec pour objectif immédiat les occupations de terres et comme perspective programmatique la socialisation des moyens de production.

Les limites qu'a rencontrées son développement dans les zones les plus peuplées a conduit à urbaniser ses objectifs. Des arguments très recevables avancés par nombre de ceux qui ont quitté les rangs de la guérilla tournaient autour de cette question. Le défi représenté par la concentration des moyens de production dans les zones urbaines, et les difficultés du redéploiement des forces sur ce terrain ont conduit à des réactions diverses. Les FARC ont déplacé leur axe principal de développement dans la selva et les terres de colonisation. L'ELN a choisi de concentrer ses forces dans la zone pétrolière, autour de l'oléoduc, en prenant comme cible le secteur de l'énergie. Cette reconversion de leurs plans d'accumulation de forces politico-militaires leur a permis de prendre le contrôle de régions devenues stratégiques du fait des ressources naturelles ou du développement des cultures de coca.

Cette forte implantation dans des zones considérées comme des réserves, où le pouvoir institutionnel était pratiquement absent,

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2 HA Obsèques d'un humoriste assassiné par les paramilitaires a conduit le mouvement insurrectionnel à assumer les fonctions politiques, économiques et juridiques de l'État. Les paramilitaires nient l'autonomie des organisations populaires

Quand la croissance du mouvement insurrectionnel a commencé à inquiéter l'impérialisme et la classe dirigeante, et face aux pressions de la communauté internationale dénonçant les violations permanentes des droits de l'homme par les Forces armées, ils ont choisi de développer des forces paramilitaires. Elles sont nées comme un produit dérivé des affrontements entre cartels de la drogue, avec dès le départ un degré de barbarie dans les méthodes inconnu jusqu'alors dans les guerres de ce continent. Cette oligarchie violente et antidémocratique ne pouvait qu'engendrer un système paramilitaire à son image, mais en prenant soin de s'en démarquer honteusement en public, en niant toute paternité ou complicité.

De l'autonomie

en temps de guerre

Quand une force de gauche conquiert l'hégémonie politique et le contrôle territorial par la lutte armée, les rapports avec les mouvements sociaux dans ces régions rurales sont essentiels quant à la capacité à étendre ou non cette hégémonie dans les régions urbaines et sociales, nationales comme internationales. Sa légitimité révolutionnaire est déterminée par le niveau de soutien direct ou indirect que lui apportent les mouvements sociaux organisés et par la sympathie qu'engendre son action dans le pays. Pour les paramilitaires, la terreur fasciste, les massacres et les déplacements forcés, sont le moyen d'affirmer leur hégémonie et de préparer le retour ou la mise en place d'institutions militaires. Ils font le sale travail de nettoyage sur le terrain social et politique, et permettent aux forces armées de l'État de se prétendre à l'écart des violations des droits de l'homme intrinsèques à la stratégie de guerre antisubversive. Ils sont aussi l'expression politico-militaire la plus rétrograde des grands propriétaires terriens, éleveurs et narcotrafiquants, garants de la possibilité de maintenir leur pouvoir économique dans ces zones.

Sur le plan économique et social, les paramilitaires pratiquent le paternalisme distributif à l'intention de leurs adeptes à qui ils remettent une partie des terres des paysans déplacés, tout en créant de nouveaux propriétaires fonciers et en étendant leur * Nous publions ici des extraits d'un document adopté par l'organisation marxiste révolutionnaire colombienne "Presentes por el socialismo" ("Présents pour le socialisme"), membre du Forum de Sao Paulo, sous le titre : "Autonomie des organisations sociales confrontées à la guerre et à la globalisation".

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contrôle sur ces zones essentielles tant pour la production et l'exploitation de la drogue que pour des projets internationaux géostratégiques, en matière d'énergie ou de biodiversité Ces terres qu'ils accaparent aujourd'hui par la violence, ils les revendront cher demain aux multinationales en leur garantissant la paix sociale dans la région. Cette concentration de terre se fait en démantelant la résistance collective des communautés agricoles, et donc leur autonomie et leur indépendance politique.

Pour les paramilitaires comme pour les forces de police ou l'armée, tout mouvement social ou syndical est un ennemi potentiel à combattre, en assassinant ses dirigeants les plus connus. Ils ne l'acceptent que s'il se soumet politiquement et leur offre ainsi une façade de légitimité sociale vis-à-vis de l'opinion publique. Revendiquer le pluralisme idéologique dans les zones sous leur contrôle est aussi risqué que de parler d'autonomie ou d'indépendance de classe. Leur changement d'attitude est éloquent face aux Communautés de paix. Comme elles défendent leur autonomie vis-à-vis de toutes les forces en armes, y compris l'armée, elles sont victimes d'assassinats dans le but de les soumettre au contrôle militaire de l'État prétendument neutre. Les forces paramilitaires représentent consciemment la classe à laquelle elles appartiennent. Elles cherchent à détruire le tissu social ouvrier et populaire qui réalise un obstacle historique face à leur stratégie d'accumulation de capital, une résistance souvent même plus effective que les forces armées insurgées. Les rapports entre les forces insurgées et le mouvement populaire organisé

Face à l'attitude brutalement antidémocratique des paramilitaires et de l'armée, les mouvements insurrectionnels de gauche n'opposent pas toujours une alternative claire. Ainsi, les dirigeants des mouvements de guérilla qui ont accepté de se démobiliser et se sont regroupés dans l'Alliance démocratique - M 19, une fois élus au parlement, ont passé outre l'autonomie politique et sociale de leur organisation. Au nom de la lutte contre les appareils staliniens et de la dénonciation des courroies de transmission, ils ont ignoré la volonté des militants et des sympathisants et pratiqué un autoritarisme politique qui n'a rien à envier à celui de n'importe quel parti bourgeois. L'autonomie dont ils se réclament consiste à défendre leur autonomie comme dirigeants, pour se répartir à leur guise les postes politiques et les subsides de la politique de réinsertion, et en priver toute personne qui ne fait pas allégeance. On ne peut pas se rassurer en affirmant que ce ne sont que des petits bourgeois ou des infiltrés, et que ceux qui ont décidé de poursuivre la lutte armée sont d'une tout autre nature. Il y a la déception politique qui conduit à ces attitudes capitulardes, mais aussi des méthodes et une éducation qui nourrissent ces comportements.

Les FARC et l'ELN, engagées depuis trente ou quarante ans dans la lutte pour la cause populaire et socialiste, sont les deux principales forces insurrectionnelles parmi la douzaine ou plus qui existent en Colombie. Mais une séquence continue d'erreurs dans les rapports avec les mouvements sociaux a terni leur image. Il ne s'agit plus seulement de cas isolés, de fautes individuelles secondaires, comme ce fut longtemps le cas. Aujourd'hui, ces pratiques sont devenues la principale arme de l'ennemi et la principale difficulté pour s'implanter dans le mouvement de masse, avant tout urbain. La question exige donc d'être abordée en profondeur, au-delà des difficultés que cela peut engendrer.

C'est là que l'État trouve matière pour l'essentiel à sa propagande contre le mouvement armé, aussi bien en direction de la communauté nationale qu'internationale. Très longtemps, les mouvements sociaux, paysans, indigènes, les ONG elles-mêmes ont fait silence sur leurs divergences ou leurs critiques avec les mouvements insurrectionnels au nom du soutien aux objectifs stratégiques que beaucoup de leurs membres partageaient. L'incompréhension du droit à l'autonomie des communautés indigènes, des communautés noires et d'autres mouvements sociaux présents sur les territoires où ils agissent est aujourd'hui préoccupante ; tout comme leur conception militariste du contrôle de ces territoires, qui s'impose au détriment d'autres choix sociaux ou politiques progressistes ou de gauche. Leur incapacité est patente, au-delà de savoir qui détient la vérité immédiate, à considérer que, des mouvements sociaux, peuvent surgir des options supérieures aux leurs. Il faut y ajouter, dans leurs territoires d'influence, les rapports complexes et erronés avec les classes possédantes dont ils exigent le paiement d'un impôt, avec souvent la contrepartie d'une paix sociale, du blocage ou du contrôle des luttes sociales qui les affectent.

Les FARC ont vu leur image internationale, construite au prix de longs efforts, gravement détériorée par l'erreur grossière de l'exécution sommaire des trois indigénistes nord-américains. S'ils avaient respecté l'autonomie des indiens Uwas, une communauté à qui son long affrontement dans une quasi solitude avec les transnationales du pétrole a donné une autorité qui lui permet de revendiquer son indépendance face au pouvoir de l'État, pareille calamité n'aurait pas eu lieu. La lutte des Uwas, leur expérience héroïque, mérite le plus grand respect du moindre des combattants. Pour autant il n'est pas question d'entrer dans le jeu de la presse bourgeoise qui accuse les FARC de souhaiter au fond l'installation des trusts pétroliers dans cette région pour pouvoir leur soutirer un impôt, sans se préoccuper des dégâts écologiques et culturels que cela implique.

Du point de vue de l'objectif stratégique, gagner le soutien de la population, l'enlèvement des passagers de l'avion de la compagnie Avianca par l'ELN n'est pas plus compréhensible. On peut comprendre leur volonté de démontrer qu'ils ont une capacité intacte et que le gouvernement conservateur, contrairement à son prédécesseur libéral, ne doit pas les traiter comme une force de second rang. On peut partager leur dénonciation des effets du "Plan de développement" sur la santé et l'éducation, leur refus des privatisations, alors que ces questions ne semblent pas être abordées dans les négociations entre le gouvernement et les FARC, mais personne ne peut comprendre que les supports de ces messages soient des passagers séquestrés arbitrairement. Cela alimente la propagande de ceux qui veulent mettre sur le même plan les disparitions violentes de militants des mouvement sociaux et politiques et les enlèvements à caractère politique et économique perpétrés par la guérilla.

D'importants revers l'ont aussi affectée sur le plan de sa stratégie militaire, là où des actions isolées des masses lui ont fait perdre le contrôle de régions ouvrières et paysannes acquises depuis longtemps à sa cause. Le bilan autocritique n'en a pas été fait sérieusement, tout au moins publiquement. C'est encore vrai pour les exécutions sommaires de collaborateurs des paramilitaires, où l'opinion publique ne voit pas de différence avec celles que ceux-ci commettent contre la population civile. Il y a rarement jugement populaire, ou le souci de démontrer la supériorité morale d'un projet militaire face à l'autre

Cette attitude vis-à-vis du mouvement social est apparue clairement pendant les 21 jours de grève organisés par les syndicats nationaux, et les affrontements sans précédent dans la rue avec les forces de répression. En pleine phase préliminaire de négociations avec le pouvoir, les FARC et l'ELN ignoraient ou mentionnaient à peine ces luttes populaires héroïques. Ce n'est pas

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qu'elles en contestaient la validité, mais qu'elles avaient toujours sous-estimé la capacité du mouvement syndical à impulser de telles luttes. En outre, d'une certaine façon, ces luttes perturbaient à leurs yeux la politique de négociations de paix qu'elles avaient réussi à mettre en place. Tout au contraire, c'est justement de cette séparation entre conflits sociaux et lutte armée que le gouvernement a fait l'axe central de sa politique.

Ce comportement de la guérilla s'est manifesté dans les décisions de sommet, au sein du mouvement social, visant à repousser les urgences de la lutte syndicale et populaire pour qu'elles puissent s'accorder au calendrier des négociations de paix. Jouer les pompiers des luttes sociales en pensant en tirer un bénéfice politique supérieur est une arme à double tranchant qui peut engendrer démobilisation et démoralisation. Cela ne se justifie que s'il y a parfaite unité de vue et respect de la volonté de lutte surgie des masses, et pas quand il s'agit d'accords de sommet qui repondent aux intérêts d'une force déterminée, sans que puisse être garantie l'issue de cette lutte.

Nous défendons cette position tout en nous opposant à d'autres forces politiques qui ont commencé par critiquer très violemment la guérilla, pour n'avoir pas soutenu le mouvement de grève des syndicats, mais ont ensuite maintenu que le mouvement syndical, au nom de son autonomie, ne devait pas s'asseoir à la table des négociations de paix. L'autonomie et l'indépendance de classe vis-à-vis des processus politiques et de paix doit s'affirmer sur le plan programmatique, mais pas en maintenant le mouvement à l'écart des terrains politiques essentiels. Nous rejetons l'idée que la solution politique du conflit armé est une tâche extérieure au mouvement ouvrier et populaire, qui relève du domaine des partis politiques.

Nous ne croyons pas que le seul fait de recourir aux armes dans la lutte révolutionnaire doive engendrer des comportements autoritaires. Mais nous ne pouvons pas considérer qu'il ne s'agit que d'erreurs accidentelles, alors que le lien est évident. Aussi difficile que cela soit dans les conditions de guerre, si l'éducation politique des combattants était fondée sur la nécessité de se comporter dans chaque acte quotidien comme les représentants de la classe ouvrière et des paysans et sur l'affirmation que le parti et l'armée populaire sont des détachements spécialisés de la cause des exploités et des opprimés, et en aucun cas une force qui se substitue à eux ou les opprime, alors nombre des erreurs commises auraient été évitées. Autonomie dans les zones de conflit

Les relations sont d'autant plus problématiques quand il s'agit de zones de conflit militaire, où l'autonomie se trouve relativisée. Mais cela devient un problème grave

Une colonne des FARC quand la même attitude se perpétue dans les zones sous contrôle de la guérilla et que ce qui devait être relatif et provisoire devient la règle permanente.

Dans certaines zones de combat, notamment en Uraba, des Communautés de paix ont vu le jour, sous l'impulsion principale de l'Eglise officielle et d'ONG internationales. Il s'agissait de montrer que la situation créée dans notre pays était une simple guerre entre forces armées pour le contrôle d'un territoire, assez proche des guerres féodales. Cela conduisait à ignorer les causes économiques, sociales et de classe à l'origine du conflit armé et à présenter la population comme étrangère à ce conflit dont elle est la victime. Les Communautés de paix affirmaient que la lutte de classe n'avait pas place en leur sein et se prétendaient neutres vis-à-vis des forces armées "illégales", autrement dit la guérilla et les paramilitaires. Mais dans la situation de guerre, cela conduit à une claire dépendance vis-à-vis des institutions étatiques, en particulier de l'armée, au détriment de l'autonomie et de l'indépendance de classe des organisations sociales.

Certaines ONG se sont attachées à « tirer le peuple hors du conflit ». D'autres ont défendu l'idée d'une « neutralité active », comprise comme neutralité vis-à-vis du conflit armé mais pas face au conflit social. C'était un pas en avant mais qui ne remettait pas en cause l'idée que ces deux conflits n'avaient aucun lien historique. Pourtant, cette vision s'est largement imposée dans les zones contrôlées par les paramilitaires ou en conflit, quand la guerre paraissait n'avoir plus de sens, du tait des assassinats barbares et arbitraires des paramilitaires, mais aussi, secondairement, du développement des conceptions militaristes dans les rangs de la guérilla.

Les forces insurgées ont du mal à comprendre que le peuple ne prend pas toujours parti pour leur cause et elles ont souvent cherché à passe outre. Elles n'ont pas compris qu'après des années de massacres répétés, les communautés qui avaient acquis une certaine autonomie sociale, avaient besoin de pouvoir souffler et de voir s'éloigner la menace d'assassinats indiscriminés. Cela explique l'écho rencontré, au-delà de leur discours officiel, par les Communautés de paix, notamment auprès des populations paysannes déplacées.

Il aurait fallu leur tenir un discours politique pour expliquer le piège tendu, mais se préoccuper aussi de partager leur lutte pour des revendications sociales, alors que la situation ne permettait pas de poursuivre des objectifs supérieurs. La guérilla a choisi de leur imposer une soumission politique. Les ONG et l'Église ont eu beau jeu d'appeler au respect de "l'autonomie" du mouvement des déplacés, ce qui signifiait en fait les placer sous leur contrôle sur le plan politique et sous celui de l'armée sur le plan militaire.

Mais les peuples réfléchissent et mûrissent. Les déplacés ont construit leur identité et leur autonomie en affirmant leurs revendications programmatiques spécifiques. Ils ont franchi les barrières que leurs imposaient l'Eglise, les ONG et l'Etat, et ont affirmé leurs positions de classe en partant de leur propre réalité. Cela s'est reflété au sein même des ONG, au point que l'armée, les paramilitaires et la droite ecclésiastique ont joint leurs efforts pour réprimer les communautés qu'ils avaient pourtant créées eux-mêmes à Uraba...

Au-delà de la sympathie qu'elle peut rencontrer au sein de ces communautés, la guérilla n'a pas compris les changements sociaux qui se produisaient dans leurs rangs ni la politique à suivre pour impulser leur développement autonome de classe.

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