Livio Maitan* e congrès des Démocrates de gauche
(DS), qui a eu lieu au mois de janvier Turin, mérite d'être analysé puisqu'il marque un nouveau jalon dans l'évolution d'une formation politique dont les origines historiques remontent au début des années 1920. Une telle évolution, qui a impliqué, sous différentes formes, tous les partis communistes ayant connu la dérive stalinienne, avait commencé en Italie en 1956 (alors que, par exemple, dans l'État espagnol elle date de la fin des années 1970). Au cours des années 1980, elle avait déjà comporté une social-démocratisation achevée du parti avant de déboucher, après la chute du mur de Berlin, sur l'abandon du vieux nom et la transformation en Parti de la gauche démocratique (PDS). Un projet qui a fait long feu
Il faut rappeler qu'à l'époque le projet — ou l'espoir — était de mettre fin à l'exclusion du gouvernement dont le Parti communiste italien (PCI) avait été victime depuis 1947, notamment en réalisant un accord avec le Parti socialiste qui aux élections législatives de 1987 avait remporté un succès non négligeable. Mais ce projet a été balayé par deux événements que les protagonistes du changement n'avaient absolument pas prévus. Le premier : déjà en 1992, dans le cadre de la crise du système politique italien et notamment après une cascade de scandales qui le frappait de plein fouet, le PS se dissolvait. Le deuxième : au moment de la proclamation du nouveau parti, une scission importante se produisait sur sa gauche aboutissant à la constitution du Parti de la refondation communiste (PRC).
Ainsi, un parti affaibli se lançait à la recherche d'un interlocuteur de centre-gauche ou centriste valable qui n'existait tout simplement pas. En même temps, il * Livio Maitan, dirigeant de la IV° Internationale, est membre de la direction du PRC italien.
Le congrès des
devait assez vite constater que le problème de sa nouvelle identité était loin d'être résolu. Il est vrai qu'Achille Occhetto, qui avait pris l'initiative du changement, n'avait pas hésité à proclamer que les clivages socio-politiques traditionnels étaient désormais obsolètes et qu'il fallait introduire un système bipolaire basé sur l'opposition de progressistes et de conservateurs. Une différenciation plus ou moins explicite subsistait quand même entre ceux qui ne cessaient de défendre l'idée d'un parti social-démocrate (dont Massimo D'Alema) et ceux qui envisageaient la transformation en un parti du style du Parti démocrate aux États-Unis (dont Walter Veltroni). Aux législatives de 1994 le bloc des progressistes était battu. Deux ans plus tard un nouveau cartel, baptisé l'Olivier, remportait une majorité relative et Romano Prodi pouvait former un gouvernement de centre-gauche avec le soutien du PRC. En octobre 1998, le PRC décidait de rompre avec le gouvernement Prodi qui devenait minoritaire à la Chambre des députés. Le secrétaire des DS, D'Alema, devenait a son tour premier ministre, son gouvernement se déplaçant davantage vers la droite (les voix des parlementaires du PRC étaient remplacés par des voix de députés centristes sinon de centre-droit).
Les difficultés économiques persistantes avec le maintien d'un taux de chômage très élevé, le problème majeur de la guerre au Kosovo, les divergences constantes au sein de la coalition gouvernementale elle-même, le recul aux élections européennes, la défaite essuyée à Bologne, la ville phare du réformisme du PCI et de son successeur, ne pouvaient pas ne pas provoquer un désarroi croissant parmi les militants et les électeurs. Cela d'autant plus que toutes les manoeuvres visant à donner un nouveau visage au parti par une convergence avec d'autres formations de gauche ou centre-gauche et avec des intellectuels ayant une certaine renommée n'ont donné que des résultats insignifiants. La crise d'identité
Walter Veltroni, devenu secrétaire du parti depuis l'élection de D'Alema au poste de Premier ministre rebondissait.
Walter Veltroni, devenu secrétaire du parti depuis l'élection de D'Alema au poste de Premier ministre, était chargé de rédiger un texte pour le débat préparatoire du congrès. C'était un texte d'une platitude affligeante qui permettait d'ailleurs à chacun de l'interpréter à sa guise. Pour donner quelques exemples, voilà la définition du « modèle européen » : « le modèle européen se base justement sur l'idée que la croissan-
Les DS en quelques chiffres
Les Démocrates de gauche (DS) ont annoncé au congrès de Turin 741 500 membres (enre gistrés en octobre de l'année dernière). Il faut supposer qu'un effort particulier a été fait en vue du congrès, s'il est vrai que les membres étaient 638 000 en 1997 et 613 000 en 1998. Le
PCI, encore en 1989, avait 1 million 421 000 membres. Après la scission du PRC, le PDS avait en 1992 769 000 membres. Ont participé au congrès des instances de base moins de
20 % des membres (moins de 10 % en Emilie, qui reste la principale forteresse des DS).
Quant aux résultats électoraux, le PDS a totalisé aux élections législatives 6 millions 317 000 voix (16,1 %) en 1992, 7 millions 881 000 voix (20,3 %) en 1994, 7 millions 894 000 voix (21,1 %) en 1996. Aux élections européennes, le PDS avait rassemblé 6 millions 267 000 voix (19,1 %) en 1994 alors que les
DS sont tombés à 5 millions 279 000 voix (17,4 %) en 1999. Le PCI avait obtenu 26,7 % des voix aux législatives de 1987 et 27,6 % des voix aux européennes de 1989.
ce économique et de l'emploi est compatible, voire influencée d'une façon positive, par des niveaux élevés de cohésion sociale, garantis par des niveaux également élevés de tutelle des besoins et des droits ». Quant à la flexibilité, qui est un leitmotiv du gouvernement, Veltroni nous explique que « l'objectif est celui d'une flexibilité réglementée, d'un nouveau système de garanties et de pouvoirs, recoupé selon les besoins du travailleur comme individu plutôt que sur celles d'une classe travailleuse homogène ». Et voilà comment il résout le problème très débattu du rapport entre le concept de gauche et celui de coalition baptisée Olivier : « un grand Olivier où vit une grande gauche est une sorte de double appartenance. L'Olivier est la dimension du gouvernement, de la représentation, du réformisme, la gauche celle de l'Europe, du monde, des droits sociaux et humains, des valeurs. Cette double appartenance est une double dimension de la même identité ». Magistral ! Les vieux maîtres de la scolastique n'auraient pu faire mieux. Une gauche qui ignore le capitalisme
Ayant sans doute constaté que son texte ne mobilisait pas les militants (bien qu'adopté par 80 % environ des votants aux assemblées de base, celles-ci ont enregistré une présence de moins de 20 % des adhérents), Veltroni s'est efforcé de se rattraper par un rapport de plus grande envergure. Rien de nouveau ou de sensationnel. Mais il s'est donné la peine de rappeler les maux et les déséquilibres qui affligent un grand nombre de pays, du Bangladesh à l'Afrique, en déclarant qu'il se plaçait « du point de vue de ceux qui sont soumis, piétinés, exploités, offensés, violés, de ceux qui considèrent comme un scandale intolérable les inégalités d'un monde divisant entre eux les femmes et les hommes de notre époque ».
Nous serions tentés de nous féliciter pour ne pas être soupçonnés de sectarisme. Mais on ne saurait glisser sur un "détail" : ni Veltroni ni les autres ténors du congrès n'ont soufflé mot sur les origines de tous les maux qu'ils dénonçaient, sur les mécanismes qui le déterminent. Le quotidien /'Unità, qui malgré sa "privatisation" reste proche du parti, a publié une note au titre éloquent : « Mais 1. Le secrétaire national, qui est actuellement Walter Veltroni, est élu désormais par les congrès des instances de base et ratifié par le congrès national. Le président du Conseil des ministres, s'il est membres des DS, est en même temps président du parti. Le président est donc à l'heure actuelle Massimo D'Alema.
la gauche ne parle plus de capitalisme ».
Toujours est-il que la pensée des dirigeants des DS ne s'est pas limitée à cette omission. Veltroni, D'Alema et tous les autres ont confirmé explicitement leur adhésion inconditionnelle à « l'économie de marché » et aux idées néolibérales. En matière de privatisation, Veltroni a précisé que l'objectif du gouvernement n'était pas de se procurer de l'argent : « l'objectif doit être a-t-il dit — la construction de nouveaux marchés, l'accroissement de la compétition, l'irruption de nouveaux entrepreneurs dans l'économie italienne ». Il a en même temps rappelé aux entrepreneurs que le gouverne ment leur avait permis d'économiser 50 000 milliards de lires sur leurs dettes et que les profits des plus grandes sociétés étaient augmentés de 30 000 milliards. Pour sa part, D'Alema a pavoisé en expliquant qu'au cours de l'année dernière 300 000 nouveaux emplois avaient été créés. 80 % de ces nouveaux emplois sont-ils flexibles ? Notre appel « 25 000 franes pour les 25 ans In mai 1999 nous avons lancé un d'Inprecor ». Il ne s'agissait pas seulement de fêter un quart de siècle de votre revue d'analyses internationales et internationalistes. Il s'agissait aussi, plus prosaïquement, de permettre à Inprecor de renouveler son pare informatique devenu obsolète. En décembre 1999 nous avons crié « Au secours ! », car en six mois nous avions reçu moins du tiers des besoins estimés. Appel entendu au-delà de toute espérance : nous avons dépassé de plus de 14 % le but fixé ! A toutes et à tous, un immense merci
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Premier ministre le reconnaît, mais à ses yeux cela prouve que la flexibilité est rentable.
Veltroni l'a commenté par une nouvelle version de la philosophie du moindre mal : « Un emploi flexible est une occasion préférable au chômage ». Nous nous permettons de penser que les frères Agnelli, patrons de
FIAT, que Veltroni et D'Alema avaient reçus tout juste avant l'ouverture du congrès, auront partagé cette opinion éclairée.
Les votes à la conclusion du congrès, de même que les applaudissements prolongés qui ont salué les discours de D'Alema et de Veltroni, ont confirmé que la grande majorité des membres partagent les conceptions et les choix politiques qui ont caractérisé d'abord le PDS, ensuite les DS. Ils ont confirmé également un autre choix fondamental, celui du soutien à la guerre de l'OTAN au
Kosovo. Personne n'a exprimé non plus une opposition aux décisions sur les projets militaires adoptés par l'UE lors de la réunion d'Helsinki.
Souscription
Riki V.B., Belgique 40.00 Rita B., Martinique 40,00 Jaime P, Espagne 42,05 Ruben N., Uruguay 10,00 Michel S., Suisse 200,00 Jean-Paul P., France 90.00 André G., France 120,00 Paul K., Allemagne 640,00 David M., Canada 40.00 Michel G., Pays-Bas 100,00 Frank P., France 40,00 Jean V., France 40,00 Pierre A., France 40,00 Delphine M., France 100.00 Marie José R., France 40,00 Alain M., France 60,00 Denise G., France 30,00 Tasos A., Grèce 100.00 Basile P., France 40,00 Jakob M., Allemagne 40,00 Frédéric C., France 40.00 André B., France 240.00 Eric H., France 40,00 Bruno L., France 100.00 René G., France 70,00 Jean-Luc P., France 40,00 Alfred M.-J., Martinique 40,00 Guy P., France 590,00 Marcelo N., France 40,00 Joël F., Suisse 140,00 Marianne E., Suisse 640,00 Paul P., Suisse 40.00 Nouveau total au 28 février 28589,06
Il est vrai que le congrès a enregistré la présence d'une aile critique qui avait présenté un contre-texte pour le débat préparatoire. Ce courant, qui est favorable au projet de l'Olivier et qui, à quelques cas isolés près, exclut toute hypothèse de rupture, n'accepte pas l'idée de troisième voie, prône une relance des « valeurs du socialisme européen », condamne l'intervention au Kosovo et soutient le « défi du troisième secteur » en opposition aussi bien à la propriété publique qu'à la propriété privée.
Depuis le début un leitmotiv des DS a été la construction d'un parti "moderne". A l'occasion du congrès, de nouveaux statuts ont été adoptés. En fait, il est apparu encore plus clair que le but est de transformer davantage les DS en un parti fondamentalement électoral jouissant de l'aide "collatérale" de la Confédération générale italienne du travail (CGIL) pour s'assurer des assises sociales. Cette tendance se traduit par le fait que le fonctionnement du parti est de plus en plus dicté par les nécessités des mécanismes institutionnels où le parti est intégré. On a présenté comme une nouveauté allant dans le sens d'une plus grande démocratisation le changement statutaire à la suite duquel le secrétaire est désormais élu dans les congrès des instances de base, dont la décision est tout simplement ratifiée par le congrès national (1). En fait, on introduit une pratique de type plébiscitaire qui débouche sur une sorte de bonapartisme. Faut-il rappeler qu'une pratique similaire, sinon identique, avait été introduite dans le Parti socialiste par feu Bettino Craxi dont personne ne saurait prétendre qu'il prônait un épanouissement de la démocratie dans son parti.
Finalement, un vote a été salué par beaucoup de gens y compris en dehors des ses rangs : le congrès s'est prononcé pour la dépénalisation des drogues légères. Mais Livia Turco, l'une des dirigeants du parti et Ministre la plus directement concernée, a déclaré qu'il n'est pas question que le gouvernement adopte une telle mesure! Une nouvelle formation politique ?
A la fin du congrès Fausto Bertinotti, le secrétaire du PRC, a écrit dans un commentaire qu'au « congrès de Turin une nouvelle formation politique est née (...). Nous constatons la naissance en Italie d'un parti de la gauche libérale, qui a achevé une séparation fondamentale par rapport à l'expérience historique, culturelle et politique de la gauche liée au mouvement ouvrier dans toutes ses variantes, communiste, socialdémocrate, travailliste (...) Du point de vue programmatique, la nouvelle formation politique nous ramène au début du siècle : on recommence en partant de l'Angleterre libérale, whig, avant le marxisme et avant la naissance du mouvement ouvrier organisé ». (2)
Rossana Rossanda est allée dans le même sens : « les DS se sont donnés une identité : en rompant les amarres avec la tradition aussi bien communiste que socialdémocrate, le congrès de Turin a tracé le profil d'une force démocratique modérée de gouvernement » (3). Comme nous l'avons déjà rappelé, il est incontestable que déjà Occhetto, il y a dix ans, avait voulu rompre avec le concept même de mouvement ouvrier. Mais la contradiction de sa créature, le PDS, était apparue dès le début. S'il voulait avoir des chances de maintenir son enracinent social ne fut-ce que dans un but électoral, il ne pouvait pas rejeter entièrement des conceptions, des méthodes et des réflexes propres à un parti social-démocrate. Nous avons à peine besoin de préciser que nous ne nous référons pas à un parti socialdémocrate de l'âge d'or ni des premières décennies après la Seconde Guerre mondia-
Si nous interprétons correctement ce que disent Bertinotti et Rossana Rossanda (avec le premier nous avons eu à ce sujet une discussion à la direction du PRC), cette contradiction serait désormais surmontée. Quelqu'un pourrait ajouter que justement pour cette raison les divergences entre Veltroni et D'Alema semblent estompées. Or, nous ne contestons absolument pas que les DS ont fait d'autres pas en avant importants vers leur transformation en une formation vaguement progressiste. Mais nous n'en tirons pas la conclusion que la contradiction surgie au lendemain du changement de nom n'existe plus.
Deux éléments factuels méritent d'être soulignés. Tout d'abord, les principaux orateurs du congrès, y compris Veltroni et D'Alema, ont insisté sur le fait que les DS font partie intégrante de l'Internationale socialiste. Qu'on le veuille ou non, en Europe, Internationale socialiste signifie continuité, même relative, avec la tradition et les comportements de la social-démocratie. Nous savons très bien, répétons-le, que la social-démocratie n'est pas aujourd'hui celle du début du XXeme siècle, ni même le SPD de Bad Godesberg, ni le PS du congrès d'Épinay. Mais subsiste une continuité de l'enracinement social, des approches politiques et culturelles et des questions organisationnelles.
En deuxième lieu, il y a le rapport collatéral avec les organisations syndicales. A côté de Veltroni et D'Alema un troisième larron été salué avec de très grands applaudissements : le secrétaire de la CGIL, Sergio Cofferati, qui a rappelé, entre autres, des thèmes sociaux brûlants. Il serait osé de prétendre que, du moins à l'étape actuelle, le rapport de la CGIL avec les DS est de même nature que celui de l'AFL-CIO avec le Parti démocrate.
Quoiqu'il en soit, il est évident que l'évolution ultérieure des DS pose des problèmes cruciaux au PRC lui-même. Disons qu'elle impose un changement qualitatit. La refondation avait commencé sous une forme assez timide, en s'enlisant par la suite. Le poids du passé, des traditions négatives est encore trop grand, il risque de devenir écrasant. La dérive des DS rend encore plus nécessaire une réflexion fondamentale d'une part sur une stratégie politique permettant au mouvement ouvrier de recommencer son chemin et, d'autre part, sur les instruments — partis, syndicats, différentes organisations de masse, etc. — dont le mouvement ouvrier a absolument besoin pour faire face aux attaques des classes dominantes, à l'heure de l'internationalisation croissante de l'économie et de la globalisation politique et culturelle. 2. Liberazione du 18 janvier 2000. 3. Il Manifesto du 16 janvier 2000.