Tony Cliff, dirigeant du Socialist Workers Party de Grande Bretagne
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est mort le 9 avril 2000, à l'âge de 82 ans. Il a consacré sa vie à construire le Socialist Workers Party (Parti socialiste ouvrier), devenu la plus grande organisation de l'extrême-gauche britannique. Malgré une série de désaccords politiques et analytiques, il est clair que Cliff a apporté une contribution importante à la politique révolutionnaire en Grande Bretagne. Son énergie et son inté1. L'Alliance socialiste de Londres (ISA) a été constituée par la gauche radicale britannique, originellement à l'initiative du Socialist Party (SP, ex-tendance "Militant" du Labour party) et sans l'engagement du SWP. Ce dernier a par contre joué un rôle essentiel pour relancer la ISA en août 1999 (cf. le dossier publié dans Inprecor n° 446 d'avril 2000). 2. Tommy Sheridan est député du Parti socialiste écossais (SSP) au Parlement écossais. Pour plus d'informations sur le SSP on se reportera à l'article de Murray Smith publié en p. 23. 3. Alain Krivine, porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale) est député au Parlement européen.
grité nous manqueront et sans lui le mouvement ouvrier sera un peu plus pauvre.
Cliff devint trotskiste dans sa Palestine natale dans les années 30. Il devint aussi un adversaire du sionisme et un défenseur des droits nationaux des Palestiniens. Après un séjour en prison en Palestine, il arriva en Grande-Bretagne peu après la fin de la deuxième guerre mondiale et rejoignit le principal groupe trotskiste de l'époque, le Revolutionary Communist Party (RCP). Même s'il n'en était pas le créateur il devint rapidement le principal défenseur de la théorie du "capitalisme d'État"— l'idée que l'URSS était un pays capitaliste dominé par l'État, et pas un État ouvrier dégénéré comme Trotsky l'avait développé dans "La révolution trahie". Ces idées ont été consignées, en 1948, dans un important travail intitulé "Le Capitalisme d'État en Russie" (publié en 1955). Après son exclusion du RCP, à la fin des années 40, il fonda le groupe appelé "Socialist Review" (Revue Socialiste), qui deviendra plus tard Internationalist Socialists (IS, Socialistes internationalistes) et ensuite, en 1974, prendra le
J'ai rencontré Cliff pour la première fois il y a environ 40 ans, quand j'étais un jeune délégué syndical (shop steward) dans l'industrie automobile d'Oxford et encore membre du Parti communiste, même si j'étais un dissident. A ce moment, il y avait deux organisations trotskistes à Oxford : la SLL, Socialist Labour League (healyste), et l'IS de Cliff. La SSL était en plein essor car elle venait de gagner la direction de l'organisation de jeunesse du Labour Party, les Young Socialists. Elle recrutait beaucoup de jeunes et son intervention syndicale était impressionnante dans certains secteurs de l'industrie. L'IS était beaucoup plus petite et cherchait à s'implanter dans l'industrie. Mon intérêt croissant, comme celui d'autres militants de l'automobile, pour le trotskisme, était stimulé par les contacts avec le groupe étudiant du SLL à l'université. Mais nous avions aussi des discussions avec Tony Cliff. On essayait d'organiser une réunion où il prendrait la parole. A ce moment, Cliff fut le promoteur d'une démarche "basiste'", dans le travail syndical, résumée dans la formule "le socialisme par en bas". Cela se traduisit notamment dans son refus de conquérir des positions dirigeantes dans l'appareil syndical. Nous avions une opinion totalement opposée sur ce point. Bien entendu, la clé de la tactique était de construire à la base. Mais faire et réussir cela et ensuite laisser la direction dans les mains de la droite, qui l'utiliserait pour combattre la gauche syndicale à la base, n'avait à notre avis aucun
Pas convaincus non plus par sa théorie du "capitalisme d'État", nous avons tenté d'organiser un débat contradictoire entre Cliff et Healy. Finalement, en absence de Cliff, ce débat eut lieu entre Healy et un membre local de l'IS. Une des conséquences les plus dommageable de cette dernière théorie fut la ligne politique que Cliff en déduisit "Ni Washington ni Moscou", ce qui amena l'IS a des hésitations et des ambiguités quand l'impérialisme s'engagea dans la guerre
Notre adhésion à la SLL de Healy, quelques années plus tard, était largement le fruit du désaccord avec les deux points-clé de Cliff : le "basis-
Tony Cliff,
1917-2000 me" et le "capitalisme d'État".
Lors de la chute du Mur de Berlin et de l'effondrement de l'URSS et des régimes staliniens à l'Est, Cliff y vit une confirmation irréfutable de sa théorie du capitalisme d'État. Cette position fut partagée par tout le SWP ; cela lui donna une forte confiance en soi au moment où les Partis communistes étaient en chute libre et où des secteurs de la gauche révolutionnaire tiraient des conclusions pessimistes de ces événements. Le SWP de son côté n'était pas affecté par ce bouleversement puisque « ces Etats étant de toute façon capitalistes, qu'est-ce qui avait changé ? ». Cette confiance en soi avait donné un avantage certain au SWP sur le plan militant.
Pourtant les difficultés immenses à "importer" dans l'ex-URSS l'économie de marché généralisée, c'est à dire... le capitalisme, devraient suffire à admettre que le mode de production capitaliste n'y avait pas dominé, jugement qui n'impliquait nullement un quelconque soutien à la direction bureaucratique.
Avec environs 5000 membres le SWP est devenu la principale organisation d'extrême-gauche du pays. Mais elle restait une organisation dogmatique, autocratique et "insulaire". Son objectif prioritaire était le recrutement, quitte à écraser les autres organisations radicales.
Au cours de la dernière période pourtant — celle qui a précédé le décès de Cliff — le tournant droitier du mouvement ouvrier britannique sous la houlette de Blair, a mis à l'ordre du jour la nécessité de l'unité à gauche, afin de trouver une parade politique. Paradoxalement, la lourde défaite du mouvement ouvrier des années 80 et le niveau historiquement le plus bas des grèves impulsent aujourd'hui une réorganisation de la gauche afin de dégager une alternative au blairisme
Une des conséquences de cette situation nouvelle est l'ouverture du SWP au dialogue et à l'activité commune avec les autres forces de l'extrême-gauche. Le SWP dirige aujourd'hui la London Socialist Alliance (1) qui participe aux élections municipales, et qui pourrait continuer à organiser des campagnes communes après les élections. Au meeting central de la LSA, le 15 avril, Paul Foot du SWP partageait le podium avec Tommy Sheridan (2) et Alain Krivine (3). Le sujet : comment reconstruire une gauche en Europe. C'était inimaginable, il y a un ou deux ans!
Tony Cliff a réussi à construire une organisation substantielle. Il y a consacré la majeure partie de sa vie. Si cette organisation poursuit son cours politique actuel, elle contribuera à un progrès sans précédent de la gauche en GrandeBretagne et ailleurs.
Alan Thornett