Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NORVÈGE

Les travailleurs infligent une leçon à ceux d'en haut

· Inprecor n° 448, juin 2000 · p. 3-4 · 1 876 mots

Syndicalisme

Par Anders Ekeland* Le 3 mai dernier, 82 000 travailleurs du secteur privé sont entrés en grève. C'était la plus grande grève en Norvège depuis le lock-out de 1986 — qui se termina également par une défaite patronale. Et C'était une des plus grandes grèves depuis la seconde guerre mondiale. Au moment où nous écrivons, les négociations ont également été rompues dans le secteur public et il n'est pas exclu qu'on s'oriente vers une grande grève du public, dont les secteurs les plus combatifs sont ceux de l'enseignement et des hôpitaux, mal payés et dominés par la main d'œuvre féminine. Sur fond d'une inégalité illégitime

Bien que la Norvège soit une nation riche du fait de sa rente pétrolière, le patronat norvégien s'est appuyé sur l'attitude détensive de la classe ouvrière en Europe pour lancer des attaques contre les droits acquis, pour obtenir un consensus national sur une faible croissance des salaires — ou, plus précisément, sur une croissance des salaires « alignée sur celle de nos principaux partenaires commerciaux », comme le veut l'adage officiel. Après un accord salarial satisfaisant du point de vue des travailleurs en 1998, l'État à mis en place une commission tripartite (Etat, syndicats, patrons) pour déterminer la politique des revenus. sans surprise, le résultat fut que la direction centrale des syndicats a accepté un plafond particulièrement bas en ce qui concerne la croissance des salaires, expliquant qu'une partie des augmentations obtenues en 1998 devaient être considérées comme une « avance » sur les augmentations de l'année 2000.

Les différences entre le salaires industriel moyen et les salaires des cadres dirigeants étaient traditionnellement plus faibles en Norvège qu'aux Etats-Unis ou dans le reste de l'Europe, mais au cours des années 1990 la bourgeoisie a tenté de modifier cela. Elle s'est octroyée des augmentations de salaires généreuses, des primes et toutes sorte de stock-options. Récemment on a ainsi assisté à une série de scandales autour des « parachutes en or » — des primes exceptionnelles versées aux dirigeants d'entreprises. Le PDG de l'entreprise pétrolière de l'État fut notamment forcé d'abandonner son « parachute en or » pour calmer l'opinion publique. C'était d'autant plus significatif que le dirigeant de la Confédération syndicale LO (Landsorganisasjonen), Yngve Hagensen, membre du Conseil d'administration, avait voté en faveur du deal ! D'autres scandales du même genre furent révélés par la presse, le plus choquant étant le cas du PDG de Kvaerner qui s'était accordé 16 millions d'euros (1). Lorsque l'affaire fut révélée, Kvaerner tenta de corriger le tir en parlant de « seulement » 8 millions d'euros — comme si cela pouvait modifier le sens politique d'un tel fait ! Cette nouvelle culture de cupidité a aussi déteint sur les salaires des bureaucrates syndicaux. Le dirigeant de LO a obtenu en 1998 une augmentation de son salaire de près de 15 000 euros. Et le salaire moyen de la délégation syndicale qui négociait avec les patrons était plus que le double du salaire moyen de ceux qu'elle représentait.

Les bénéfices ont également augmenté de manière impressionnante depuis le début des années 1990, ce qui a multiplié par trois les dividendes distribués. Notons enfin que la modification de la fiscalité en 1992 a réduit l'imposition des revenus du capital. En finir avec l'austérité imposée

Il n'est pas surprenant dans ce contexte qu'une large majorité des syndicalistes du privé ait voté contre l'accord salarial négocié début avril. Habituellement un tel accord est conclu pour deux ans, cette fois-ci il devait être conclu exceptionnellement pour trois ans. Ce projet accroissait la flexibilité du travail et les augmentations de salaires prévues étaient infimes : 0,75 couronne par heure *Anders Ekeland, économiste, est membre de la Ligue internationaliste, un courant quatrièmeinternationaliste au sein de l'Alliance électorale rouge (RV), et conseiller municipal RV à Bærum. 1. Près de 105 millions de francs français (1 euro = 6,55957 francs).

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(soit autour de 0,1 euro ou 65 centimes). Il ne prévoyait pas de journée supplémentaire de vacances en l'an 2000, mais seulement une journée en 2001 et trois en 2003. Étant donné que cela fait 18 ans que les salariés norvégiens l'attendent, il ne furent pas impressionnés par la rapidité de l'octroi de la cinquième semaine de congés payés. Ils se souvenaient que leurs camarades danois avaient été en grève il y a deux ans pour leur... sixième semaine de congés payés !

Les dirigeants syndicaux avaient défendu ce projet d'accord, mais ils ne sont pas parvenus à convaincre leur base. Le résultat du référendum organisé parmi les membres du syndicat fut de 64 % des suffrages rejetant l'accord, avec une participation élevée, dépassant les 60 % des inscrits. Ce fut le rejet le plus fort à l'échelle nationale depuis la seconde guerre mondiale. Seize syndicats sur dix-sept ont majoritairement rejeté l'accord. Ce vote était une victoire politique de la gauche syndicale, dont les militants se reconnaissent dans les deux partis à gauche du Parti travailliste, le Parti socialiste de gauche (VS) et l'Alliance électorale rouge (RV). Ayant appelé à ratifier l'accord, les bureaucrates centraux furent incapables de formuler aucune revendication concrète, se limitant à dire après le vote que les patrons doivent revenir avec une nouvelle offre. Devant une telle passivité c'est la gauche syndicale qui a formulé les revendications et organisé la grève dont les dirigeants centraux ne voulaient pas. Une grève victorieuse

Les bureaucrates syndicaux et le patronat voulaient éviter une longue grève dure, celle-ci se termina donc au bout de huit jours, les syndicalistes de base ayant à peine eu le temps de formuler leurs revendications essentielles qui, à une exception importante près, servirent de base pour le nouvel accord. Ce dernier est conclu pour deux ans (et non trois). L'augmentation du salaire horaire sera de 2,5 couronne (la gauche demandait 3 couronnes), soit plus de trois fois plus que précédemment négocié. Par ailleurs, une augmentation supérieure a été obtenue pour les salaires en dessous de la moyenne. Il s'agit là d'une brèche importante dans le dispositif imaginé par la commission tripartite. Enfin, la cinquième semaine de congé sera accordée entièrement un an plus tôt : deux jours supplémentaires en 2001 et deux autres en 2002. Sur la question de la flexibilité, par contre, les patrons l'ont emporté, le dispositif négocié en avril étant maintenu. Il s'agit cependant d'une formulation générale, sa mise en œuvre devant faire état des négociations à l'échelle locale, beaucoup dépendra donc de la force des syndicats à la base. Un avertissement à l'establishment

Que la direction confédérale ait été mise sur la touche par la base syndicale est apparu clairement aux yeux de tous. Les bureaucrates centraux n'ont pas été capables de convaincre leurs membres d'accepter le résultat négocié. Ils se sont conduits comme s'ils croyaient que cela allait de soi et n'avaient que mépris pour la campagne contre l'accord de la gauche syndicale — « un gang de mécontents chroniques ». Il se peut qu'ils aient accepté le résultat négocié sous la pression de notre gouvernement d'inspiration blairiste, sans croire eux-mêmes qu'un tel accord pouvait être accepté par la base. Lorsque le vote contre l'accord fut connu, ils tentèrent d'expliquer qu'il s'agissait en fait d'une réaction contre les « parachutes en or » et la « culture de la cupidité ». Mais leur indignation morale fut remise à sa juste place lorsque la presse eut révélé que les représentants syndicaux au sein des conseils d'administration ont dans presque tous les cas gardé le silence lorsque ces « parachutes en or » étaient accordés.

La réaction immédiate de l'union patronale, après l'annonce des résultats du vote, fut de proclamer que l'idée de soumettre un accord à un vote de ratification était « vieux jeu », soulignant que dans la majorité des pays européens, et en particulier en Suède, de telles pratiques n'existaient pas. L'effet de ces propos fut de renforcer le sentiment des salariés que les patrons avaient besoin d'une bonne leçon pour que leur perception de la réalité soit restaurée.

Du point de vue de la gauche le résultat du vote, la grève et sa conclusion sont une série d'événements positifs. Ils montrent clairement que: — les propositions de la gauche politique et syndicale bénéficient d'un large soutien qui, pour peu que les forces de gauche soient mieux organisés, peut permettre d'obtenir plus encore ; - il y toujours de fortes aspirations égalitaires au sein de la population ; - la lutte pour un syndicalisme actif et démocratique est d'une importance capitale ; sans le droit de vote, il n'y aurait pas de grève, pas de nouvel optimisme, pas d'expérience collective mais seulement une accumulation des frustrations qui pourraient aisément servir de terreau pour l'extrême droite

Il est très important que les jeunes générations de salariés, qui n'ont pas connu le climat des années qui ont suivi 1968, aient pu mesurer la force de l'action collective Lorsque la grève est devenue un fait et que les étagères des supermarchés sont devenues vides il est devenu clair pour tous que le bla-bla sur la « nouvelle économie » ne peut changer le fait que les travailleurs « vieux jeu » doivent toujours cuire leur pain, brasser leur bière et se fournir dans les magasins. Et maintenant, le secteur public?

Nous ne connaissons pas encore le résultat des négociations dans le secteur public, mais il faut noter que depuis l'automne dernier le syndicat des enseignants et celui des infirmières ont adopté un profil haut et exigé des augmentations salariales substantielles, autour de 20 % pour la période des deux prochaines années. Ce fut même un thème important lors des élections de septembre dernier. Le Parti socialiste de gauche (VS) a vu alors son score électoral grimper largement en raison du vote des femmes salariées du secteur public. Ces femmes sont généralement plus à gauche que les mâles du même âge. Les élèves infirmières, qui ont récemment refusé de travailler dans les hôpitaux pour protester contre les bas salaires et les conditions de travail exécrables, indiquent l'esprit de combativité du secteur public. Leur action a durement frappé les hôpitaux, dans lesquels les élèves infirmières sont indispensables pour assurer la continuité des soins durant les week-ends et les jours fériés. Il s'agit d'une action d'un nouveau type, répondant au fait que toutes les grèves des hospitaliers ont été brisés par les interventions gouvernementales.

Du fait de la forte augmentation du prix du pétrole et partant, des ressources budgétaires, la question de l'augmentation des salaires des enseignants et des hospitaliers est pour la bourgeoisie norvégienne une question politique, un choix entre des concessions ou une ligne dure dans l'immédiat en fonction de sa stratégie à long terme. Un problème majeur pour elle tient au fait que les accroissements de salaires dans le secteur privé constituent traditionnellement une limite pour le secteur public. Les revendications du public étant plus élevées que ce que vient d'obtenir le secteur privé, il y a risque de briser la « règle d'or » que la bourgeoise a imposée. Mais en vouant à tout prix défendre sa « règle d'or » la bourgeoisie prend le risque d'accroître le radicalisme : le rejet de l'accord et la grève générale du privé témoignant clairement des limites au maintien d'une atmosphère de crise et d'austérité.

Oslo, le 18 mai 2000

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