Le récit qui suit de l'insurrection de Téhéran des 9 au 12 février a été réalisé à partir des rapports d'une équipe de journalistes trotskystes opérant sur le terrain : Brian Grogan, de l'organe britannique Socialist Challenge, F. Eteffany, d'Information ouvrière et Michel Rovere, de Rouge (France) et de Cindy Jaquith du Militant (USA).
Téhéran - - C'est le dimanche 1l février que l'insurrection a culminé en Iran. Un soulèvement d'une ampleur sans précédent a renversé le gouvernement de la monarchie Palhavi. Les forces armées iraniennes - plus fortes en hommes et en matériels que celles de l'impérialisme britannique - se sont effondrées face au défi populaire et à la révolte des soldats.
Le tocsin a commencé à sonner pour le régime du Shah quand l'armée s'est révélée incapable d'interdire au leader religieux exilé, l'Ayatollah Khomeini, le retour au pays. L'arrivée en Iran, le ler février, de Khomeini, symbole du combat nationaliste, a précipité le soulèvement.
Cela faisait déjà près de cent jours que les travailleurs étaient engagés dans une grève générale. Les paysans avaient saisi les machines agricoles, le bétail, et quelques terres. La gendarmerie ou les postes de police étaient désertés dans les villages. Après
IRAN balayèrent le retour de Khomeini, les villes telles que la très industrielle Ispahan, passaient sous le contrôle de la population.
L'événement qui conduisit directement à l'insurrection de Téhéran fut la manifestation du 8 février, forte de plus d'un million de personnes, appelée par Khomeini pour soutenir Medhi Bazargan, le Premier ministre qu'il avait nomme a la tete du gouvernement provisoire. Des centaines de membres de la base militaire aérienne de Doshan Tatteh, participaient en uniforme à la manifestation.
Le jour d'avant, des représentants de l'Armée de l'air s'étaient rendus au quartier général de Khomeini pour déclarer leur allégeance à son gouvernement provisoire.
Face au mouvement ininterrompu le personnel de l'Armée de l'air et à l'effondrement rapide de la discipline sur les bases aériennes, les troupes d'élite de la Garde royale furent envoyées attaquer la base de Doshan Tatteh, le 9 février, afin d'éviter que l'exemple des aviateurs ne fasse tache d'huile. La bataille de Doshan Tatteh fut le début de ce qui devint un soulèvement d'ampleur nationale. Soutenu par la population de Téhéran, le personnel de l'Armée de l'air mis en échec l'attaque de la Garde royale.
Bien que ce soit dans l'aviation que les forces d'opposition aient été les plus visibles, les
Trois jours qui
l'ancien régime
trois jours qui suivirent montrèrent que c'était en fait l'armée tout entière qui se désintégrait. La terrible expérience consistant à tirer sur ses frères et sœurs, le puissant appel que rereprésentait les manifestations massives contre le Shah et la grève générale avaient eu un impact profond sur les soldats. Avant la demière insurrection, il restait des questions sans réponse sur ce qui se passerait quand l'armée serait placée devant une véritable épreuve de force. Ce qui s'est passé durant ces trois jours, ce fut l'effondrement de l'armée qui conduisit à la victoire du peuple iranien sur la monarchie. A minuit, le 9 février, le silence du couvre-feu était brusquement brisé par les cris de «Allah ho akbar!», « Allah est grand !». « Allah ho akbar!» était devenu le cri de bataille du peuple iranien. Il exprimait à la fois le défi des masses face au Shah et un cri d'alarme. Il provenait cette fois de la base aérienne de Doshan Tatteh, dont le personnel appelait à l'aide tous ceux qui vivaient dans les environs. Celui-ci avait en effet appris la venue de forces de la Garde royale des quartiers Nord de Téhéran. Le personnel de la base se prépara à la défense, les soldats élirent de nouveaux officiers pour diriger la bataille; des armes furent distribuées.
L'appel à l'aide provoqua un mouvement massif de solidarité révolutionnaire parmi les habitants du quartier. Ils sortirent par milliers de leurs habitations,
défiant le couvre-feu, accourant vers la base. Ils aidèrent le personnel aérien à construire des barricades et se massèrent dans les rues avoisinantes pour encercler la Garde royale.
La bataille dura toute la nuit. Même la troupe envoyée en renfort, ne put tirer la Garde royale de son mauvais pas. Le personnel aérien et les civils agirent de concert. 63 personnes furent tuées, la plupart membres de la Garde royale.
Samedi, le personnel de la base avait pris le contrôle des quartiers environnants. Il distribua des armes aux civils. Toupersonne carte d'identité prouvait qu'elle avait servi dans les Forces armées re cevait une arme. Par milliers, ils des tranchées et à construire des barricades. La population prit position sur les toits.
A ce moment, la ville tout entière avait commencé à se mobiliser. Les voitures sillonnaient les rues, klaxonnant pour jeter l'alarme, Les gens agitaient des bandes de tissu blanc-un moyen symbolique pour récla mer des produits pharmaceutiques et du matériel médical. Des affiches étaient placardées partout, décrivant les types de sang et de sérum dont les blessés avaient besoin.
Des jeunes qui avaient participé au service d'ordre des récentes manifestations commendiriger le trafic automobile de façon à permettre la circulation rapide des ambulances et des véhicules chargés d'insurgés. Certaines rues étaient fermées pour protéger la population des tirs. Des appels étaient lancés pour que tous aident activement à l'approvisionnement des hôpitaux.
Nous étions sur la place Ferdowfi à 13 heures. Les gens étaient réunis là par centaines. Dans un va-et-vient incessant, des voitures apportaient des nouvelles de la bataille qui se déroulait un kilomètre et demi plus loin. Brusquement, Il y eut des applaudissements. Un motocycliste arrivait, transportant sur son porte-bagages un soldat qui rejoignait les rangs du peuple. Il brandit sa mitraillette et fit le signe de la victoire avec ses bras en direction de la foule. Peu après, un autre soldat arrivait.
La ville tout entière était en mouvement. En désespoir de cause, l'état-major annonça à 14 heures que le couvre-feu serait établi à 16 heures 30; il espérait encore isoler le personnel des rues la population civile. Dans un quartier ouvrier du sud de Téhéran, la réaction immédiate fut de défi. Un appel arriva alors, lancé au nom de l'opposition religieuse, par
Téhéran - Kevons Hematianpour, un trotskyste de vingt ans, a été tué par la Garde royale durant l'insurrection.
Il a reçu une balle dans le dos durant l'attaque de masse caserne Efrataba, le 11 février. Hematianpour était un étudiant de l'université de Melli. Il appartenait à un groupe en Iran qui avait affirmé son soutien à l'égard de la IVe Internationale. Ce groupe a maintenant fusionné avec d'autres forces trotskystes en vue de construire le
Parti socialiste des travailleurs.
l'ayatollah Taleghani, demandant aux gens de rentrer chez eux et aux soldats de retourner dans leurs casernes. De nombreuses personnes quittèrent alors les rues.
Peu avant 16 heures 30, cependant, Khomeini appela la population à briser le couvre-feu et à protéger les membres des Forces aériennes. Aussitôt, aussi bien dans les quartiers ouvriers que dans les quartiers petits-bourgeois et dans les secteurs les plus riches de la ville, la population est descendue dans la rue, allumant des feux, dressant des barricades. Les gens avaient soin de jeter dans les flammes de quoi provoquer une épaisse fumée, afin de chasser les gaz lacrymogènes et d'interdire aux hélicoptères de l'armée d'observer la situation.
Dans le sud de la ville, là où se déroulaient les principaux combats, pratiquement l'entièreté de la population manifes tait dans les rues. D'énormes barricades étaient construites au moyen de voitures et de sacs de sable.
L'armée était paralysée. Il n'y eut que des tentatives isolées d'éléments de la Garde royale pour forcer la population à obéir au couvre-feu. En fait, dès samedi soir, l'armée s'était effondrée. Le gouvernement évacuait des troupes hors de la ville pour éviter que les soldats n'entrent en contact avec la population. Cette dernière commençait à occuper, durant la nuit, des postes de police, saisir les armes et les archives qui s'y trouvaient. Sur l'avenue Shah Reza, les arbres et les bascôtés étaient couverts de rapports de police et de documents qui avaient été jetés par les fenêtres d'un poste de police.
Sertains policiers resisterent mais la plupart d'entre eux avaient disparu, ils s'étaient depuis longtemps cachés. Dans la banlieue ouest de la ville, des barricades immenses étaient dressées sur l'autoroute menant à Karaj - une ville distante d'environ quarante kilomètres -
afin d'interdire l'arrivée de forces armées. A Karaj, c'est par milliers que les gens encerclaient les caseres, afin de prévenir tout mouvement de troupes.
Dimanche matin, la population a envahi en masse les bases militaires et les postes de police de Karaj, encerclant parfois des • groupes de gardes royaux. Dans la plupart des cas, les casernes étaient désertes. Les gens s'emparaient de tout ce Sur quoi l'on peut mettre la main - fusils mitrailleurs, bayonnettes, casques, talky-walkies. Ils conduisirent camions militaires et tanks hors des caseres, dans la rue.
A dix heures du matin, d'importants groupes de personnes, parfois armées de couteaux ou de matraques, parfois agitant des bandes de tissu blanc, se réunirent place Ferdowfy et marchèrent en direction de la place Fowfieh, près
L'atmosphère était alors moins tendue.
sentait que l'histoire basculait. A douze heures trente, il y eut une explosion de joie. On nous expliqua que la radio venait d'annoncer qu'elle se rangeait du côté du peuple. La radio, comme la télévision, avait été sous contrôle gouvernemental. A quatorze heures, on apprit que l'état-maavait déclaré qu'il ne résisterait plus à la population. On pouvait voir, à nombreux carrefours, des centaines de personnes en armes : soldats rebelles, membres des forces aériennes en uniforme bleu, jeunes sanglés dans des battle-dress verts de l'armée US. Quelques blocs au-delà d'un de ces carrefours, la bataille faisait toujours rage. Les ambulances ne cessaient d'aller et venir. Un poste de police était attaqué. Ces attaques étaient spontanées, des membres de deux groupes de guérilla urbaine, les Fedayins et les Moudjahidins, participaient à ces attaques et le facteur décisif restait l'intervention massive de la population et l'incapacité des militaires de résister effectivement. Il n'y avait pas de réelle direction ou organisation de l'insurrection.
De nouveaux bâtiments et symboles de la monarchie tombèrent - la centrale, quartier général de la SAVAK, le palace Gholestan, où le Shah présidait certaines cérémonies manifestants libérèrent les trois milliers de prisonniers de la prison Quasr, qui furent rapidement ramenés chez eux. D'autres manifestants marchèrent l'ambassade d'Israël, un symbole particulièrement haï de l'impérialisme. Les gardes et le personnel diplomatique avaient déjà quitté les lieux. A l'intérieur du bâtiment, les gens recherchèrent les archives. Ils saisirent quelques documents en anglais, bien que la plupart aient été déjà récupérés par les autorités israéliennes. Une banderole fut suspendue en travers de la façade : « A bas Israël, victoire pour les Palestiniens». Le tout fut rebaptisé «ambassade de l'OLP».
Pendant ce temps, à l'université de Téhéran, les étudiants se rassemblaient en masse. Un groupe de femmes saient des barricades. Un carnet de notes scolaire circulait, attribuant au Shah un zéro en Droits de l'Homme et un vingt sur vingt en stupidité. Il y était présidé qu'étant donné que le père du Shah n'était pas là pour signer son carnet de notes, c'est Jimmy Carter qui avait
L'ambiance de fête populaire dura tout l'après-midi. Des voitures, des balcons, des trottoirs, les gens faisaient le V de la victoire. Les occupants de nombreux automobiles agitaient les armes qu'ils avaient capturées. Des camions militaires circulaient, parfois occupés par une centaine de personnes, souvent armées. Il y eut un défilé de tanks croulant sous les civils et quelques soldats le long de la rue principale. Les soldats souriaient et brandissaient des portraits de Khomeini. Un bus rempli de marins au poing levé arriva. Devant l'hôpital militaire, un groupe de soldats se joignit aux festivités. Nous les interrogeâmes. nous regardeavec suspicion parce que nous étions des étrangers. Mais l'atmosphère se détendit après que nous ayions expliqué que nous étions contre Carter et pour la révolution. «Nous sommes très heureux d'être avec le peuple», déclara avec soulagement l'un des soldats. "Je ne peux exprimer ma joie». «Dites au peuple americain la vérité».
A quatre heures de l'après-midi, nous étions de place Ferdowfy. Quelques individus, perchés sur des camions, demandaient à ce que les armes soient rendues aux autorités religieuses. journée, quelqu'un s'était rendu à une entreprise de fabrication d'armes pour essayer d'arrêter le flot de personnes qui venaient y fournir. Personne n'y fit attention, chacun voulant garder ses armes. A huit heures du soir, dimanche, le programme télévisé commença de façon inhabituelle : «Bonsoir, ici la voix de la révolution». Le personnel de la télévision, qui avait engagé une grève quatre mois auparavant pour protester contre la censure militaire, avait pris le contrôle des locaux. Le présentateur appela la population à se rendre près de la station émettrice pour la protéger d'une attaque possible. «Nous voulons aider les blessés à être transportés dans les hôpitaux.». On apprenait que Javad Safed, nommé à la tête du Majlis (le Parlement croupion du Shah) avait donné sa démission et que ce dernier était dissous. Le présentateur annon ça que, selon des rapports non confirmés, Bakhtiar avait aussi donné sa démission. «S'il avait démissionné tôt, nous aurions eu moins de martyrs », commenta-t-il sèchement.
Ce fut autour de Bazargan de prononcer un discours: «Le commandement militaire unifié nous apporte son soutien», déclara-t-il. Il en appela à la population pour qu'elle cesse d'investir de nouvelles bases militaires. «N'encerclez pas le quartier général de l'état-major, ne laissez pas les perturbateurs abimer quoi que ce soit ». Il demandait au peuple, en un
leit-motiv de « faire preuve de patience», de s'en remettre au gouvernement et à «la bonne foi » des généraux.
Mais dans la rue, la population s'en remettait
Des combats se poursuivaient autour d'une école d'officiers. Le commentateur de la gens se rendent sur les lieux de la bataille pour porter aide aux combattants de la liberté. D'autres appels étaient lancés grâce à la télévision qui jouait alors en quelque sorte un rôle d'organisateur. Les employés des compagnies d'électricité demandèrent à la population d'économiser l'énergie afin qu'il y en ait assez pour les hôpitaux. Les pompiers prévinrent les habitants des quartiers environnants IRAN l'école d'officiers qui venait de tomber aux mains de la populavait s'étendre. Les pompiers s'étendre.
Lundi matin, 3500 prisonniers de la prison Ghezel Hesar et des milliers d'autres de la prison Edin étaient libérés.
prisonniers d'Edin avaient été sérieusement torturés. L'un d'entre eux avait eu sa langue coupée, et un autre était paralysé. L'un des derniers bastions de l'ancien régime, le complexe Saltatnad-Abad, qui comprenait le quartier général de la SAVAK, la caserne de la Garde royale et un ensemble de prisons, tomba. Quatre des principaux généraux trouvèrent la mort et bien d'autres furent capturés. La monarchie agonisante provoqua la mort, dans ses derniers soubressauts, de ran et dans d'autres villes du pays qui se soulevèrent aussi. Le grand soulèvement de masse insurrectionnel que vient de connaître l'Iran éclata de façon spontanée. Il ne représentait pas moins le sommet d'un extraordinaire mouvement de masse qui renversa la monarchie Palhavi et ouvrit une nouvelle étape de la révolution iranienne. Ces quelques mots d'un travailleur iranien résument bien l'importance majeure de cet épisode historique quand il nous déclarait : « Même l'Agah (Sir - à savoir Khomeini) n'aurait pu prévoir des événements d'une telle importance il y a seulement trois jours.»
Le dernier bastion de la monarchie Palhavi est tombé avec le gouvernement Bakhtiar,