Par
Henri Wilno* près les soubresauts de 1997-1998
A (crises asiatique, brésilienne et russe), la croissance économique se maintient aux
USA (qui ont maintenant effectivement connu le cycle de croissance le plus long depuis l'après- guerre) et, malgré ses limites, paraît à peu près consolidée en Europe de l'Ouest. Il y a, par ailleurs, un certain redémarrage en Asie du sud-est tandis que la conjoncture demeure incertaine au Japon. Cette situation conjoncturelle favorable ne dit rien en elle- même sur l'évolution du
« cycle » long, contrairement aux argumentations triomphalistes sur la « nouvelle économie » aujourd'hui de mise. D'autant que l'on ne peut exclure un ralentissement de la croissance sous l'impact, par exemple, d'une chute des marchés financiers.
Les économistes qui se réclament de notre courant sont depuis une dizaine d'années, à des degrés divers, hésitants sur la caractérisation de la situation. Jusqu'ici, a été maintenue l'idée que la « sortie de crise » était « devant nous » et que les politiques néo-libérales étaient impropres à jeter les base d'un régime de croissance viable sur le moyen terme. Le texte qui suit avance un certain nombre d'éléments de nature à modifier cette analyse
Quel cadre d'analyse ?
Le cadre d'analyse de l'histoire du capitalisme défini par Ernest Mandel est fondé sur la succession de mouvements pluridécennaux, les « ondes longues » dont chacune voit se succéder une phase ascendante
(expansive) et une phase descendante. La quatrième onde longue a connu sa phase
Un nouvel ordre
productif ?
expansive de la fin de la Seconde guerre mondiale (un peu plus tôt aux États-Unis) à la fin des années soixante. Au début des années soixante-dix, l'économie mondiale est entrée dans la phase descendante de l'onde longue. Ernest Mandel, à la suite de
Trotsky et en opposition à Kondratieff (1), insistait sur le fait qu'il n'y a aucun mécanisme endogène au capitalisme qui rende automatique le passage à une onde expansive après l'onde récessive. La compréhension du passage à une nouvelle phase ascendante nécessite donc la prise en compte de facteurs « extra-économiques » (la modification des rapports de force sociaux en Europe et la guerre pour les « Trente Glorieuses »).
Au vu des évolutions récentes, il convient d'examiner si l'économie mondiale est toujours dans la phase récessive de l'onde longue ou bien si elle est entrée dans une nouvelle phase ascendante. Les expressions « onde longue expansive » ou « phase ascendante de l'onde longue » prétent cependant à confusion dans la mesure où elles peuvent être interprétées comme s'identifiant forcément avec un rythme de croissance soutenu. D'autant que la référen* Henri Wilno, économiste, est membre du Groupe de travail économique (GTE) de la Ligue communiste révolutionnaire (section française de la IVe Internationale). L'article publié ci-contre représente un des points de vue en débat au sein du GTE. 1. Ct. L. Trotsky, Sur la dynamique a long terme de l'économie capitaliste (1921) et L. Trotsky, Sur la théorie des " cycles longs " du prof. Kondratieff (1923), dans Inprecor n° 449-450 de juillet-septembre 2000, pp. 51-52.
Débat
Secteurs 1950-2à 1972-2
Ensemble
(hors agriculture) 2,63
Industrie 2,56
Informatique
Industrie (hors biens d'équipement) 2,96
1999. Cité dans P. Le Merrer, Cabiers français n° 295, 2000. ce implicite est partois la période des « Trente Glorieuses », pendant laquelle la croissance moyenne a été exceptionnelle au regard de celle enregistrée en longue période par le capitalisme.
Le terme « ordre productif » emprunté aux économistes français P.Dockès et B.Rosier (2) permet sans doute de désigner plus clairement l'enjeu présent de l'analyse : est-ce que le capitalisme a réussi à reconstituer des mécanismes de régulation dotés d'une stabilité de moyenne période qui seraient adéquats, et à la reproduction élargie, et au maintien du taux de profit à un niveau moyen considéré comme satisfaisant?
Rappelons que chaque ordre productif repose sur quatre types d'éléments 1. Un mode d'accumulation du capital dont 2. P. Dockès & B. Rosier, Rythmes économiques. Crises et changement social, une perspective historique, La Découverte/Maspero, 1983. La notion d'ordre productif est également présentée sous une forme résumée dans C. Barsoc, Les rouages du capitalisme, La Brèche, 1994. 3. Par ignorance de l'auteur, ne sont pas évoquées dans ce texte les biotechnologies et leurs 4. Le Monde interactif, 13 septembre 2000. 5. Dans le jargon de la nouvelle économie, « B to B » s'oppose à - B to C » (business to consumer), consommateur final est un individu. 6. Libération du 17 avril 2000. 7. Le Monde interactif, 13 septembre 2000. 8. P. Le Merrer, " A la recherche de la " nouvelle économie ", in Cabiers français n° 295, mars 2000. 9. Voir sur ce point les études américaines citées dans le rapport économique et financier du gouvernement français (octobre 1999). L'incorporation des nouvelles technologies a toujours mis un certain temps avant de se traduire en accélération du progrès technique au niveau macro-économique : ainsi (selon P. David, " The dynamo and the computer: an historical perspectived on the modern productivity paradox", American Economic Review, 1991) l'électricité aurait mis près de quarante ans avant d'exercer pleinement ses effets sur la productivité globale des facteurs.
Évolution annuelle moyenne de la productivité horaire du travail aux USA (%) 1972-2 1995-4 1995-4à 1999-1
1,13 2,15 2,58 4,58 17.83 41,70 2,03 2,05 Source : R. Gordon, Has the " New Economy " rendered the productivity slowdown obsolete ?, 'analyse doit prendre en compte deux volets : les structures industrielles et financières et le rapport capital-travail; 2. Un type de forces productives matérielles; 3. Un mode de contrôle social assurant la soumission des forces de travail à l'ordre économique; 4. Un type de hiérarchie internationale
Nous allons donc reprendre les éléments qui nous paraissent caractériser les princi pales évolutions structurelles du capitalisme, en commençant (sans que cela implique que nous en fassions l'élément le plus important) par les forces productives matérielles : les nouvelles technologies et l'organisation du processus de travail. L'introduction des nouvelles technologies
L'analyse des nouvelles technologies et de leur impact implique de distinguer trois niveaux : les nouveaux produits (biens matériels et services), la transformation de produits existants et l'évolution des processus de production et de circulation.
Durant les années 1980 et le début des années 1990, les nouvelles technologies ont essentiellement concerné le dernier niveau et, plus accessoirement, le second. Les techniques permettant un traitement rapide et en grande quantité de l'information (3) permettent la réorganisation du processus productif (« juste à temps », « zéro stock ») dans le sens d'un ajustement plus rapide et moins aléatoire aux débouchés. Ainsi, c'est un cas extrême, le fabricant américain de micro-ordinateurs Dell a pu, dans certaines de ses usines, organiser la fabrication par tranches de deux heures, éliminant pratiquement tout stock (4). Cela s'explique par la conjonction de plusieurs facteurs : l'utilisation d'Internet pour prendre les commandes et gérer les relations avec les fournisseurs, la proximité entre les installations des fournisseurs et les usines, mais aussi la spécialisation des usines et sans doute (mais cela n'est pas dit dans l'article traitant de ce cas) des exigences fortes de flexibilité vis-à-vis de la main d'œuvre. Les nouvelles technologies peuvent également favoriser l'externalisation de certaines tâches
Les possibilités du commerce électronique permettant enfin de transformer les relations avec les fournisseurs (certains d'entre eux tout au moins) et réduire les coûts en accélérant les délais de transmission des informations et en les mettant en concurrence. La création d'une plate-forme d'échanges sur Internet « B to B » (business to business) (5) a été ainsi annoncée en mars 2000 par General Motors, Ford et DaimlerChrysler, elle a été rejointe en avril par Renault et Nissan. Les gains attendus par les constructeurs américans seraient de 10 % du coût d'un véhicule (6), Renault paraît plus prudent sur ce point. Ce type d'instrument permettra d'aller encore plus dans le sens du « zéro stock » et de l'adéquation à la demande . Par contre, la mise en concurrence généralisée des fournisseurs serait contradictoire avec le maintien de liens stabilisés dans la filière ; Renault a donc annoncé que la mise en concurrence ne concernera pas les fournisseurs de premier rang. Pour sa part, General Electric explique que l'achat en ligne de 2,1 milliards de dollars de fourniture aurait permis une économie de 234 millions de dollars (7).
De façon générale, « ce qui est en jeu pour les entreprises industrielles, c'est l'utilisation des NT/ [nouvelles technologies de 'information] pour réduire les stocks et les coûts afférents, raccourcir les délais de livraison des biens d'équipement, accélérer le cycle de développement de nouveaux produits, abaisser les coûts de distribution. Au total, l'objectif est une amélioration considérable de la rentabilité des activités industrielles » (8).
L'impact sur la productivité globale est cependant relativement limité pour l'instant, bien inférieur aux gains de productivité enregistrés avant 1972, même si, dans les toutes dernières années, un rebond est perceptible aux États-Unis, pays pionnier en matière de « nouvelle économie » . En fait ce qui apparaît, c'est un écart considérable entre les gains de productivité dans le secteur de l'informatique et dans le reste de l'économie (cf. le tableau ci-dessus).
Ce constat peut s' analyser de plusieurs façons: • Soit comme un décalage normal, qui ne serait pas sans précédents, entre la transformation du stock de capital et l'accroissement de la productivité (9) (les ordinateurs représentent une part encore limitée du stock de capital, de l'ordre de 2 % aux États-
Unis). Par ailleurs, certains économistes (10) soutiennent que le renouvellement rapide des technologies amène les entreprises à renouveler plus fréquemment leur capital productif : il faudrait mettre en œuvre davantage de capital pour produire • Soit parce que les nouvelles méthodes productives se traduisent par l'accroissement de coûts autres que les coûts productifs directs : avec le développement du transport routier de marchandises, par exemple. Il apparaît aussi évident que les effets des nouvelles technologies sont différenciés selon les secteurs ou selon les différents stades opératoires au sein d'un même secteur : ainsi, pour ce qui est du commerce électronique, les nouvelles technologies peuvent avoir un impact direct sur les conditions des décisions d'achat en élargissant les possibilités d'information des acheteurs ; mais, une fois le fournisseur choisi, on retombe sur des problèmes très matériels de gestion des stocks et de livraison qui ne sont pas différents de
L'envergure de Greenspan Balance des opérations courantes (en milliards de dollars) - 155 -21: 314-311-382-39: 199798 99 00 01 02
Balance des opérations courantes (en % du PIB)
Variation du PiB (en 96) 1995 96 97 98 ceux des entreprises traditionnelles de vente par correspondance (La Redoute, Les Trois Suisses, Quelle...). Tout au plus, peut-on penser qu'en élargissant les possibilités de mise en concurrence au moment de la décision d'achat, les nouvelles technologies appliquées au commerce ont un effet indirect pour pousser aux gains de productivité chez les fournisseurs. Il faut enfin tenir compte du fait que certains investissements dans les nouvelles technologies, réalisés parfois sans études suffisantes préalables, n'ont pas les effets attendus. • Soit enfin parce que la mise en œuvre des nouvelles technologies se fait dans un contexte où, malgré l'euphorie actuelle (qui succède à un discours sur le risque déflationniste), les débouchés restent bridés par les restrictions salariales.
Par ailleurs, le discours triomphaliste, sur les créations d'emplois « high tech » apparaît peu fondé : selon les estimations de J. Gadrey (11), les emplois qualifiés liés aux nouvelles technologies ne constituent qu'une faible part des créations d'emplois aux États-Unis. La très grande masse des emplois créés entre 1986 et 1996, qualifiés ou non, ne correspondent pas à des métiers de l'informatique, des bases de données ou d'Internet. Les taux élevés de croissance de l'emploi dans ces activités correspondent à de faibles effectifs relativement à d'autres. Entre 1986 et 1996, le secteur de la restauration a créé 1,6 million d'emplois aux USA, celui de la santé 2,9 millions et celui des services informatiques moins de 700 000. Les prévisions vont dans le même sens : de 1998 à 2008, parmi les cinq types d'emplois qui devraient le plus progresser (en nombre de postes) aux États-Unis, on trouve certes les
Dette publique fédérale (en %% du PIB) Solde budgétaire fédéral (en 9% du PIB) 62.6 14 13 12 12 60.5 53.6 01 02 03 03. Source : EIL 02. 99 2000 01 analystes (accroissement de 577 000 postes) et les cadres dirigeants (« general managers », + 551 000) mais aussi les camionneurs (+ 493 000), les caissiers (+ 556 000) et les vendeurs de détail (+ 563 000) (12). Le nombre d'administrateurs de bases de données devrait progresser de 77 % mais cela ne représentera que 67 000 emplois supplémentaires. Par ailleurs, une partie des emplois dans les secteurs nouveaux de haute technologie sont des emplois productifs ou de commerciaux classiques ni plus ni moins qualifiés : les téléphones mobiles nécessitent des ouvriers pour être fabriqués, des livreurs pour être livrés et des vendeurs pour être vendus (voir ci-dessous les conditions de travail chez
Débat
Amazon.com).
L'élément nouveau des dernières années est la transformation de certains produits issus des nouvelles technologies en biens de consommation « de masse » : micro-informatique, téléphone mobile. Leur diffusion s'accompagne de celles de certains produits connexes (software, services). Il est à également remarquer que ces biens font l'objet de la part des producteurs et diffuseurs, du
« hard » aussi bien que du « soft », d'une obsolescence accélérée qui permet d'en élargir le marché, déjà devenu pour partie un marché de renouvellement alors que le marché de premier équipement est encore non saturé.
L'organisation du processus de travail
La segmentation du salariat est le fil directeur des réorganisations intervenues dans le processus de travail. Ces réorganisations ont deux dimensions complémentaires : l'une concerne les unités productives dont la taille est réduite et les relations agencées en réseaux, l'autre concerne la gestion des « ressources humaines ».
La taille moyenne des entreprises a eu tendance à se réduire sous l'effet des réductions d'effectifs dans l'industrie qui remettent en cause les grandes concentrations ouvrières. L'externalisation a d'abord concerné des activités périphériques, mais désormais la sous-traitance concerne non seulement certains « inputs » (pièces dans l'automobile) mais des segments de la production, de la gestion voire de la recherche (12 % de la charge de travail du centre de recherche et de développement de
Renault - le « Technocentre » — sont assurés par des prestataires extérieurs) (13). L'externalisation de la recherche est également constatée dans la chimie-pharmacie. De nouveaux centres de production automobile voient l'installation sur le même site du « constructeur » donneur d'ordres et de sous-traitants (Smart en
Lorraine, nouvelle usine Volkswagen au
10. P. Artus, " La face noire de la nouvelle économie ", Libération, 22 mai 2000.
11. J. Gadrey, Nouvelle économie, nouveau mythe ?, Flammarion, 2000 ;
12. Business Week, 28 août 2000.
13. Il faut par ailleurs remarquer que le
« Technocentre » avec 7000 salariés « fixes » (sans compter les intérimaires) est devenu le plus important des établissements de Renault.
Débat Brésil). Le phénomène de « déconcentration productive » s'accompagne en fait d'un renforcement de la concentration financière (14) : les PME, dont il est à la mode de faire l'éloge, sont souvent incluses dans des groupes : ainsi en France, en 1994, plus de 70 % du chiffre d'affaires des PME de 200 à 500 salariés étaient contrôlés par des groupes, contre 44 % en 1989.
Par ailleurs, les entreprises tendent à se scinder en filiales autonomes. Les établissements du groupe sont parfois mis en concurrence, il' arrive que les relations entre eux soient contractualisées. L'entreprise est décomposée en « centres de profit ». •Pour ce qui est de la main d'œuvre employée par l'entreprise elle-même, les modalités de sa segmentation peuvent varier selon les formes institutionnelles de chaque pays: CDD/CDV/intérim, temps plein/temps partiel, bénéficiaires de l'ensemble des avantages sociaux (fonds de retraite, assurance maladie)/autres.
Une enquête dans quatre pays européens sur la flexibilité chez les sous-traitants de l'automobile conclut, par exemple, que les heures supplémentaires, le travail temporaire et les CDD sont des solutions largement interchangeables (15). En Espagne, le recours aux CDD prédomine. En GrandeBretagne,, les équipementiers automobiles utilisent plutôt les heures supplémentaires (par ailleurs, le dispositif de protection légale contre les licenciements est peu contraignant). C'est en France qu'on recourt le plus à l'intérim qui, en raison des possibilités de détourner la réglementation limitant à 18 mois le recours à un intérimaire sur le même poste, n'est pas contradictoire avec une présence d'assez longue durée des salariés dans l'entreprise (16). L'intérim ainsi utilisé permet, d'une part, l'ajustement instantané de la main d'œuvre aux fluctuations de la production et, d'autre part, de faire pression sur le comportement individuel des ouvriers. Il est devenu le seul canal pour le recrutement des ouvriers de production et, après sélection, débouche éventuellement sur un CDD, 14. Thomas Coutrot, L'entreprise néo-libérale, nouvelle utopie capitaliste ?, La Découverte, 1998 15. Steffen Lehndorf, " La flexibilité chez les équipementiers automobiles en Europe ", Travail et emploi n°72, 3/97. 16. A. Gorgeu & R. Mathieu, " Filière automobile : intérim et flexibilité ", 4 pages, CEE [Centre d'étude de l'emploil, mars 1998. 17. Libération, 6 septembre 2000. 18. " La face cachée du modèle américain " Le Nouvel Économiste, 1ª au 14/09/2000. Il s'agit du titre d'un graphique sur l'évolution des salaires réels hebdomadaires des ouvriers. 19. Critique de l'organisation du travail, Thomas Coutrot, La Découverte, 1999.
puis sur un CDI. En Allemagne, les dispositions légales plus strictes (à l'époque où l'enquête a été réalisée) induisent un panachage des divers instruments de flexibilité. Il apparaît particulièrement intéressant de noter que dans les groupes transnationaux de sous-traitance, ce n'est pas le pays d'origine de la société mais la localisation de l'établissement qui détermine le choix de la forme de flexibilisation. Autrement dit, la flexibilisation est bien une tendance générale, mais ses formes restent déterminées par les structures institutionnelles nationales.
Par ailleurs, les gains de productivité de certains secteurs de la « nouvelle économie » renvoient à l'introduction dans de nouvelles sphères de méthodes de gestion classiques utilisées dans l'industrie : dans l'entrepôt de livres de Amazon.com (librairie en ligne) à Bad Hersfeld (Allemagne), les salariés travaillent six jours sur sept, de 7 heures à minuit et le temps mis par chacun pour assembler les commandes de livres est chronométré. Par ailleurs, telles des pièces à assembler, les livres ne sont classés ni par auteur, ni par thème, mais par nombre de commandes : les plus demandés sont les plus accessibles (17). Taux de profit et rôle des marchés financiers
Depuis le milieu des années 1980, le taux de profit (tel qu'il peut être appréhendé par le partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits) est revenu à des niveaux élevés dans les principaux pays d'Europe occidentale. En France, c'est non seulement l'impact du « choc pétrolier » mais celui des grandes grèves de mai et juin 1968 qui a été effacé. Par contre, aux Etats-Unis, la part des salaires n'a pas diminué alors que, bien qu'en hausse depuis 1995, les salaires réels ont longtemps reculé (« Les ouvriers gagnent autant qu'en 1958 ») titrait un magazine économique français (18). Cela renverrait à deux explications : le fait que les dirigeants ayant le plus souvent un statut de salarié, les statistiques de salaires incluent les rémunérations qu'ils se versent, les nombreuses créations d'emplois dont une partie sont des emplois de services tournés vers les besoins des catégories sociales à revenus élevés. La stabilité de la part des salaires masquerait donc une accentuation des inégalités de toutes natures.
La restauration de taux de profit élevés date de plusieurs années ; pendant longtemps, elle ne s'est pas traduite dans l'investissement : une partie des fonds disponibles ont entretenu la croissance des marchés financiers. Dans la dernière période, les
Un magasin sous haute surveillance
Souriez, on vous regarde ! Vigiles Faux plafond en vitre sans teint Magasin investissements ont repris d'abord aux États-Unis puis en Europe mais les entreprises restent globalement à l'aise pour les financer. On se trouve devant une situation apparemment paradoxale : le rôle affirmé des marchés financiers est considérable alors que les grandes entreprises n'en ont souvent pas besoin pour se financer. Le taux d'autofinancement des sociétés est supérieur à 100 % en France depuis plusieurs années et aux Etats-Unis les entreprises apportent globalement plus de capitaux aux marchés (sous forme de placements financiers) qu'elles n'en retirent (19). Plus qu'à financer les investissements, le rôle des marchés paraît donc consister à assurer la circulation du capital-actions et surtout à discipliner gestionnaires et travailleurs.
Cependant, les entreprises liées aux nouvelles technologies (télécommunications, biotechnologies et surtout commerce électronique) ont largement recouru aux marchés financiers pour financer leur développement et le rachat de concurrents (payés en actions). Des capitaux importants ont pu être levés sur des espérances de développement plutôt que sur des données concrètes (certaines des entreprises de la « nouvelle économie » ont jusqu'ici accumulé les pertes). C'est un autre des paradoxes de la situation actuelle : d'une part, les normes de retour sur investissement et de rentabilité auxquelles doivent satisfaire les entreprises sont de plus en plus élevées (les fameux 15 % des rentabilité nette), d'autre part, des projets incertains trouvent assez facilement
des financements : Boo.com (vente de vêtements en ligne) a, avant de mettre la clef sous la porte en mai 2000, « brûlé » en deux ans 135 millions de dollars apportés notamment par des investisseurs aussi avisés que le Français Bernard Arnault, la famille Benetton, etc. (20) Des réajustements boursiers importants sont intervenus en 1999 et au printemps 2000 sur le Nasdaq américain. En août 2000, l'action Amazon.com avait perdu 72 % de sa valeur par rapport à son niveau record de décembre 1999 (21). Il est difficile de savoir si ces évolutions annoncent des évolutions marquées par une prudence accrue des marchés et l'obligation pour les entreprises de la « nouvelle économie » de recourir à des financements bancaires aux critères en principe plus stricts.
Pour expliquer le rôle accru des marchés financiers et des actionnaires, certains parlent d'alignement des capitalismes européens continentaux sur un modèle anglo-saxon. Ce type d'analyse est contestable. Comme le fait remarquer F. Lordon (22) « Que le capitalisme américain ait été de longue date un capitalisme actionnarial est bien certain mais cela n'entraîne pas qu'il ait été depuis toujours sous la coupe d'un pouvoir actionnarial ». Lordon rappelle à ce propos les analyses de l'économiste américain J.K. Galbraith dans les années soixante sur le pouvoir des « managers » dans les entreprises américaines et la « technostructure ». Pour discutables qu'aient été ces analyses, il est peu contestable que les USA aussi ont connu, mais antérieurement à l'Europe, un basculement des mécanismes de décision rendant plus direct le pouvoir des actionnaires (« corporate governance »). Le basculement paraît désormais général : en témoignent les rapports Viénot en France (sur les modes de direction des entreprises) et, surtout, la remise en cause des liens banquesentreprises en Allemagne et au Japon.
Ce renforcement du pouvoir direct des actionnaires sur la gestion du capital industriel s'appuie sur la mise sur pied de dispositifs d'information, de contrôle et de production de normes. Les grands cabinets d'audit et de conseil sont largement internationalisés, mais leur centre de gravité se trouve pour l'essentiel aux États-Unis. Il en est de même pour les agences d'information financière. Tous ces organismes sont producteurs de normes de comportement qui encadrent la gestion des « managers ». Il convient également de remarquer la tendance à l'homogénéisation des règles de présentation de leurs résultats par les grandes entreprises ce qui permet aux gestionnaires financiers de se faire plus facilement un point de vue sur l'évolution des multiples entreprises dans lesquelles ils détiennent des participations.
Certains points méritent d'être éclaircis. Ils tournent autour d'une question centrale : où est le pouvoir dans ce « nouveau » capitalisme ? Il n'y a pas de difficulté à démontrer que la démocratie actionnariale n'est qu'un leurre et « qu'au-delà de l'octroi symbolique à l'esclandre en assemblée générale, le pouvoir du petit actionnaire n'a que l'alternative de l'inexistence ou de la captation par les grands intermédiaires » (F. Lordon). II n'y a pas non plus de difficulté à montrer que ni les fonds de pension syndicaux, ni les fonds dits « éthiques » ne constituent (malgré les illusions de certains) des instruments susceptibles d'infléchir en quoi que ce soit la logique du système
Reste à analyser un peu plus précisément : • l'articulation entre capitalisme institutionnel (qui peut être géré par des salariés) et capitalistes au sens strict du terme (personnes tirant une part prédominante de leur revenu de la propriété du capital) : familles bourgeoises traditionnelles ou nouvelles, d'une part, et cadres salariés « transmutés » par la grâce des stock-options et autres formes possibles de participation au capital. • le regain du capitalisme familial constaté en France : le contrôle familial concerne, en 1999, 23 % des 50 premières entreprises contre 11 % en 1984. Certes, durant la période la part de l'État a diminué des deux tiers (de 74 % à 25 %), mais certains groupes familiaux se sont renforcés à travers les privatisations (cf. le groupe Lagardère). S'agit-il d'une spécificité française ? D'une tendance durable ?
Le premier point apparaît particulièrement important pour aller au-delà des analyses sommaires, assez présentes dans le Monde diplomatique, qui ont comme ligne de force la « domination des fonds de pension » (23). Analyses contestées par Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues spécialistes de la bourgeoisie, qui écrivent dans un ouvrage récent : « les discours sur les managers, puis celui sur les investisseurs institutionnels (fonds de pension et mutual funds anglo-saxons) tendent à escamoter les bourgeois et leurs familles
Débat en tant que véritables bénéficiaires des prélèvements sur les richesses produites. Tout est fait aujourd'hui pour occulter les intérêts attachés à tel ou tel patronyme au bénéfice d'organigrammes abstraits qui laissent penser à une diffusion sans principe et sans limites de la propriété du capital » (24). L'évolution du rapport salarial
C'est un domaine où les configurations institutionnelles nationales restent importantes. Mais le sens général des évolutions en cours apparaît clair : l'individualisation des conditions de travail (la part des travailleurs à plein temps avec des horaires flexibles a presque doublé aux États-Unis entre 1991 et 1997, passant de d'environ 15 % à près de 30 %) et celle de la relation salariale qui s'exprime par le recul des contrats de travail « traditionnels » devant les contrats « atypiques » et, dans les cas les plus extrêmes, la substitution de rapports régis par le droit commercial à ceux relevant antérieurement du code du travail.
Il s'agit en fait de reporter sur les salariés tous les aléas de la production. Dans le capitalisme des « Trente glorieuses », le chef d'entreprise avait le droit de décider des cadences et de licencier, mais, dans ce cadre, le salarié avait quelques certitudes quant à ses horaires et au montant de son salaire en fin de mois, voire pouvait bénéficier de certains avantages en fonction de son ancienneté (tout au moins dans les secteurs où un certain rapport de force collectif existait) Ces garanties sont désormais rognées. L'objectif central est d'obtenir la disponibilité maximale de la main-d'œuvre et d'en réduire le coût. La fidélisation du personne devient une préoccupation secondaire, sauf pour une minorité.
Il est à remarquer que cette évolution, dans sa globalité, n'a qu'un rapport très indirect avec la « révolution technologique » pour reprendre un vocabulaire en vogue (25) 20. " Hitting the wall at Boo ", Newsweek, 27 juillet 2000. 21. Des entreprises engagées (partiellement) dans la « nouvelle économie » et aux assises plus solides voient aussi le cours de leurs actions fluctuer de manière importante, c'est le cas, par exemple, de France Télécom. 22. F. Lordon, Fonds de pension, pièges à cons ?, Raisons d'agir éditions, 2000. 23. La formule est utilisé par Lordon qui caractérise les États-Unis comme un « capitalisme financiarisé sous la domination des fonds de pension ». 24. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, Repères, La Découverte, 2000. 25. Daniel Cohen, " La technologie nous enchaîne au travail ", interview dans l'Expansion du 6 janvier 2000.
Débat et qu'elle concerne l'ensemble des secteurs. Des cas extrêmes de remise du contrat de travail traditionnel se rencontrent chez les livreurs, les ouvriers du bâtiment, etc. Commentant la grève (victorieuse) des travailleurs de Verizon (un des plus importants opérateurs américains de téléphone local et portable) en août et septembre 2000, un éditorialiste de l'hebdomadaire américain Business Week résume de façon lucide la situation : « La distinction entre ancienne et nouvelle économie a toujours été un peu un mythe. Dans les télécommunications, les syndiqués lemployés dans les anciennes sociétés de la téléphonie traditionnelle] installateurs, techniciens et commerciaux font le même travail que leurs homologues non-syndiqués [des nouvelles sociétés] et emploient des technologies similaires. La grande différence est que les travailleurs syndiqués ont une plus grande sécurité de l'emploi, des conditions de travail meilleures et, dans beaucoup de cas, des rémunérations plus élevées » (26). L'auteur ajoute que la façon dont les gains de productivité récents de l'économie américaine se répartiront entre les dirigeants, les actionnaires, les clients et les travailleurs dépendra plus du rapport de forces politique que d'impératifs économiques et techniques.
Outre l'individualisation, il faut souligner le développement des inégalités de rémunérations, qui ne peuvent être pleinement appréciées qu'en prenant en compte le développement du temps partiel. De façon générale, les deux dernières décennies sont marquées par un renforcement des inégalités dans la plupart des pays capitalistes développés au profit des bénéficiaires de revenus du capital. Division internationale du travail et hiérarchie des puissances
La hiérarchie des puissances peut être très schématiquement résumée de la manière suivante: • Aux USA, la prédominance militaire et une puissance économique qui fait jeu égal avec celle de l'Europe des Quinze. Il y a indéniablement un « retour » des États-Unis et les hypothèses sur leur déclin ne se sont pas vraiment vérifiées. Si la croissance a permis le retour du budget US à l'excédent, le déficit courant reste considérable. Le taux 26. Business Week, 11 septembre 2000. 27. « L'Europe sera crédible lorsqu'elle pourra soutenir un effort de guerre pendant au moins un an », interview de George Robertson, secrétaire général de l'OTA N, Le Monde du 25/03/2000.
d'épargne des ménages est particulièrement bas et le taux d'endettement des agents privés très élevé (140 % du PIB). L'absence de contrainte externe sur l'économie des États-Unis est indéniablement un facteur favorable à la croissance : le dollar demeure une monnaie-refuge indépendamment du déficit courant américain. • L'Europe reste subordonnée sur le plan militaire (27). En matière de politique monétaire, de concurrence et d'échanges extérieurs, le consensus européen mis en œuvre par la Banque centrale européenne et la Commission (avec l'aval du Conseil) est plus dogmatiquement libéral que ce qui est effectivement pratiqué de l'autre côté de l'Atlantique. La croissance des « Quinze » est à la fois limitée et vertueuse ce qui permet de dégager des excédents courants mais n'empêche pas la dépréciation de l'euro • Quant au Japon, il semble bien être en train de passer d'un mode de régulation économique à un autre ou, du moins, d'éroder fortement les spécificités de son capitalisme. En témoignent l'évolution des relations banques-industrie et l'ouverture aux capitaux et, dans une certaine mesure, aux produits étrangers. La conjoncture macroéconomique reste incertaine, mais les excédents courants du Japon lui permettent, avec l'Union européenne, de financer la croissance américaine.
Avec la création de l'euro, ne subsistent plus que trois monnaies à statut international : dollar, yen et euro (la livre étant sans doute vouée à rejoindre tôt ou tard l'euro). Les mouvements des parités enregistrés depuis dix-huit mois ont montré que le degré de coopération internationale était insuffisant pour éviter des mouvements erratiques, mais cela ne préjuge pas de l'incapacité du G7 à mettre en place une coordination renforcée sur ce plan si la situation l'exige vraiment.
Cette examen rapide du paysage international doit inclure les institutions internationales, dans lesquelles les USA jouent souvent un rôle majeur. Pour ce qui est de la régulation économique, au-delà des aléas (Seattle, crise russe), le triptyque FMI, Banque mondiale, OMC est loin d'être paralysé et inefficient, au regard naturellement de ses objectifs réels et non de la généralisation du bien-être à l'ensemble de l'humanité. Il en est de même du G7 (G8 avec la Russie). Sur le plan militaire, l'OTAN a survécu à la « guerre froide » et a même gagné de nouveaux membres avec les anciens alliés de 'URSS en Europe centrale et orientale.
À l'imperium américain des années 1950 et 1960, s'est pour l'instant substituée une coopération entre « égaux » où l'un (les USA) est sensiblement plus égal que les deux autres (Europe et Japon). Un recul de l'organisation des travailleurs
Les détaites partielles ou plus globales de la classe ouvrière dans plusieurs pays, les restructurations de l'appareil productif, les politiques des gouvernements à direction social-démocrate en Europe de l'Ouest et l'effondrement du stalinisme ont eu des incidences profondes sur le niveau de conscience des différentes classes ouvrières. On se bornera à énumérer ici quelques éléments du paysage : • Un recul d'éléments importants de la conscience de classe chez les dominés (notamment l'idée d'un espoir collectif) alors que les dominants, eux, n'ont pas d'état d'âme en la matière. Comme l'écrivent M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot à propos de la bourgeoisie : « Classe en soi et classe pour soi, elle est la seule aujourd'hui à prendre ce caractère qui fait la classe réelle à savoir d'être mobilisée ». • Un mouvement syndical globalement affaibli et désorienté bien que se manifestent quelques contre-tendances (direction plus combative de l'AFL-CIO américaine, mouvement de décembre 95 et création des
syndicats SUD en France). En Europe occidentale, par exemple, le degré de dépendance non seulement idéologique mais matériel, de l'essentiel des confédérations syndicales par rapport aux Etats, au patronat et aux institutions de Bruxelles est considérable. Cela crée une base matérielle pour un syndicalisme bureaucratique partenaire de la « modernité » patronale dont la CFDT française est un exemple particulièrement frappant. • Une coupure grandissante entre les masses populaires et les appareils politiques. Les partis communistes d'origine stalinienne ont subi un recul considérable et le lien entre les partis sociaux-démocrates et les couches populaires tend à se distendre de plus en plus (les membres des directions de ces partis ont d'ailleurs un profil de plus en plus technocratique et de moins en moins militant). Une des retombées de cette situation est un abstentionnisme électoral assez bien corrélé au revenu, qui peut, aussi, dans une vision plus optimiste, être interprété comme une prise de conscience diffuse de certains secteurs de la population que, dans la configuration actuelle des partis, les élections ne changeront rien ou pas grand-chose. Une autre forme de dépolitisation atteint les « élites » intermédiaires pour partie persuadées que les choix ne sont plus que techniques.
Ces évolutions ne vont pas sans contretendances. Outre les phénomènes déjà signalés au niveau syndical, il faut noter un début d'organisation des salariés, voire des luttes, dans certains segments de la « nouvelle économie », le développement d'une nouvelle radicalité anti-impérialiste, le renforcement de l'extrême-gauche révolutionnaire dans plusieurs pays européens (Portugal, Royaume-Uni, France...). Tout cela est essentiel, d'autant que c'est plus le produit des contradictions de la nouvelle période que le prolongement nostalgique des années 1970. Intégration et répression
Inégalement explicite selon les pays, le projet de la classe dominante en direction des dominés paraît s'ordonner en deux volets.
Le premier correspond à une visée d'intégration d'une fraction du salariat à la logique capitaliste par le biais de mécanismes faisant dépendre pour partie la rémunération ou les retraites des profits des entreprises : actionnariat salarié, épargne salariale, fonds de pension, etc. (28) Les motivations à la mise en avant de ces projets sont diverses : il peut s'agir de peser sur les comportements d'une fraction des salariés (pour leur faire accepter des hausses moindres des salaires, de susciter un « patriotisme » d'entreprise, etc. (29) ), il peut s'agir aussi de remplacer des systèmes fondés sur des garanties collectives par des instruments liés aux marchés financiers. Des nuances importantes existent par ailleurs dans les modalités de ces projets. Certains sont destinés potentiellement à de larges sections du salariat, d'autres concernent seulement les cadres supérieurs. Certains s'efforcent d'organiser une représentation spécifique des salariésactionnaires ou prévoient un rôle particulier pour les syndicats, d'autres non. Tout cela se combine en discours divers. Les libéraux mettent plutôt l'accent sur l'accroissement supposé de la motivation du salarié dont une fraction du revenu présent dépend des résultats de son entreprise et dont le revenu futur sera lié aux performances d'un fonds de pension. Certains idéologues (l'économiste français Michel Aglietta ou l'Anglais Robin Blackburn) ou certaines fractions de la social-démocratie insistent plutôt sur la participation aux décisions des salariés actionnaires ou cotisant à des fonds de pension (par le biais de représentants éventuellement issus des syndicats). Mais ces contradictions ne sont en fait que de second ordre et le discours social-démocrate a pour fonction essentielle de donner une légitimité « de gauche » aux projets libéraux (30).
Le deuxième volet est répressif. Il s'agit
Débat du traitement punitif de l'insécurité et de la marginalité sociale qui sont pour l'essentiel la conséquence des politiques néo-libérales Sur le modèle américain, les gouvernements européens, y compris « de gauche » tendent à pratiquer la « gestion policière et carcérale de la misère ». (31) Dans les quartiers pauvres des métropoles des pays développés, la présence de l'État et des services publics est souvent insuffisante ou inadaptée, sauf pour ce qui est des forces de police. Le recours aux « forces de l'ordre » est d'ailleurs parfois réclamé par une fraction des habitants qui subissent les conséquences de la délinquance et des « incivilités » de certains jeunes. Mais l'outil policier est susceptible d'autres utilisations en cas de fortes tensions sociales dans le futur. En guise de conclusion
Tout cela fait-il système et permet-il de conclure qu'un nouvel ordre productif s'est mis en place ?
La réponse apparaît positive, tout au moins à l'auteur de cet article. Un mode de régulation particulier, socialement régressif mais pas inefficace du point de vue capitaliste, a été instauré. En ce sens-là, on peut soutenir que le capitalisme est sorti de la « Crise », c'est-à-dire pour revenir à la terminologie d'E. Mandel, de l'onde longue récessive qui a commencé au début des années 1970. Le tacteur déclenchant de ce changement de période n'est pas constitué par les nouvelles technologies : quel que soit leur impact elles n'ont aucune capacité autonome pour modeler l'économie et la société de demain. Par contre, l'accumulation des défaites partielles subies par les salariés dans les principaux pays capitalistes développés a permis aux bourgeoisies non seulement de « faire payer la crise aux travailleurs » mais de jeter les base d'une nouvelle régulation. Il 28. Les stock-options ne concernent le plus souvent qu'une minorité de cadres (1 % des salariés des sociétés cotées au CAC 40 en France fin 1999) et elles sont, de toute manière, très inégalement réparties. 29. En France, la distribution d'actions aux salariés a aussi été un moyen pour donner une légitimité aux privatisations. 30. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas des débats importants sur les modalités des systèmes à mettre en œuvre car des intérêts matériels réels sont en jeu (qui prélèvera sa dime sur la gestion des fonds ?) et, par ailleurs, le patronat est très attentif à tout ce qui pourrait limiter son pouvoir, même de façon accessoire. Ce dernier facteur explique l'opposition du patronat suédois, il y a quelques années, à des fonds nationaux d'épargne gérés par les syndicats. 31. Loïc Wacquant, "Ce vent punitif qui vient d'Amérique ", Le Monde diplomatique, avril 1999.
Débat faut sans doute intégrer dans l'analyse deux autres facteurs majeurs : le déploiement d'un cadre d'unification de l'Europe occidentale structurellement agencé pour la mise en œuvre du projet néo-libéral et l'incidence de la chute de l'URSS qui, bien qu'il n'y ait aucune larme à verser sur ce qui ne constituait plus une alternative au capitalisme, a représenté une victoire idéologique considérable pour ce dernier et l'a affranchi de toute nécessité de prouver sa légitimité non seulement dans le domaine économique mais dans le domaine social (32).
La « nouvelle économie » se met en place sur la base d'un taux de profit élevé où la surabondance de capitaux en rend une fraction disponible pour des investissements présentant parfois un risque non négligeable. Pour éviter toute équivoque, il faut souligner que la fin de la « Crise » ne signifierait en aucun cas un retour aux « Trente glorieuses ». L'expansion actuelle des économies nord-américaine et ouest-européenne peut marquer un retournement mais est loin d'égaler les performances des années 1948-1970. Une éventuelle forte réduction du chômage en Europe si la croissance se maintenait, ce qui n'est pas garanti, n'entraînerait pas une réhémogénéisation du salariat mais, au contraire, passerait, sur le modèle américain, par le maintien de fortes disparités et de poches importantes de misère.
Il faut par ailleurs tenir compte des limites intrinsèques de cette nouvelle régulation liées aux conditions de sa mise en place : • Limitation des débouchés du fait de l'austérité salariale dans les pays avancés et de l'incidence des politiques « d'ajustement structurel » dans les pays du Sud (et de l'Est) : • Inadéquation entre l'offre de marchandises orientées par le profit et la demande 32. Il conviendrait également de prendre en compte le fait que la Chine, sous l'impulsion de la bureaucratie, a engagé un processus de restauration du capitalisme, certes non achevé mais qui en fait une destination importante de l'investissement international.
sociale ;
• Fragilité du bouclage macro-économique largement dépendant des marchés financiers
Tout cela laisse présager des soubresauts conjoncturels importants et des récessions du type de celle de 1992-1993. Les pouvoirs politiques et économiques sont conscients de la possibilité d'événements de ce type. Le début de campagne sur « l'irresponsabilité » de l'OPEP en témoigne : les pays producteurs de pétrole constitueraient un bouc émissaire commode en cas de perturbations prochaines.
Quels que soient les aléas, la faible légitimité sociale du modèle (aux yeux aussi bien des « laissés pour compte » et des " travailleurs pauvres " que d'une large partie des salariés bénéficiant d'emplois à peu près stables mais soumis à une pression permanente et incertains de leur avenir et celui de leurs enfants) offre un point d'appui à la reconstruction d'un anticapitalisme radical et fragilise à terme les réformismes gestionnaires.
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