Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : ISRAËL ET PALESTINE FACE À LA SECONDE INTIFADA

Ainsi se développe un régime d'apartheid

· Inprecor n° 453-454, décembre 2000 / janvier 2001 · p. 44-47 · 2 609 mots

Palestine et Israël Afrique australe Liban

| semble que les événements récents conduisent à la mise en œuvre d'un régime d'apartheid à la fois à l'intérieur de l'État d'Israël et entre ses frontières et les Territoires occupés. En ce qui concerne le traitement appliqué par les forces de sécurité, c'est déjà fait ! Les forces de police ont institutionnalisé deux modes clairement différents de répression des manifestations et deux formes différentes de détention et d'emprisonnement : une pour les Juifs et une autre pour les Palestiniens qu'ils soient citoyens israéliens ou sujets des territoires occupés. Et cela en accord avec ceux des médias israéliens qui ont été mobilisés au service des forces de sécurité pour exciter la communauté juive contre les Arabes, définis comme l'ennemi. Les représentants de la gauche semblent avoir avalé leur langue. La majorité de la population israélienne (à en croire les sondages) exprimant un sentiment de compréhension envers ces attaques contre les Arabes, les conditions de l'établissement d'un régime d'apartheid se mettent en place.

Ainsi les contradictions secondaires au sein de la société israélienne et ses divisions partisanes apparaissent comme inconséquentes. Elles passent à l'arrière-plan à cause du « problème arabe ». Lorsque l'État n'est plus celui de tous les citoyens, lorsque la citoyenneté n'est plus au centre de l'Etat, l'égalité devient une illusion si ce n'est une fraude. Quand un policier ou un garde-frontières est confronté à un manifestant arabe,

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Ainsi se développe

un régime d'apartheid

il n'emploie pas contre lui des « moyens discriminants » ; il se comporte simplement comme face à un ennemi. La gauche et la brutalité contre les Arabes en Israël

Le fait est que chaque fois lorsque des citoyens Arabes étaient assassinés en Israël, la gauche (ou ce qui est appelé ainsi) était au gouvernement et la droite était dans l'opposition : le massacre à Kufr Qassem (1956), la Journée de la Terre (1976) comme les événements actuels ont tous eu lieu sous des gouvernements travaillistes. Cette soi-disant gauche a toujours appuyé les forces de sécurité, les a renforcées et leur a abandonné les citoyens arabes. Depuis des années les citoyens arabes se sont plaints du comportement d'Alic Ron, commandant de la police dans les districts septentrionaux, mais personne de la gauche ne les a écoutés. Le prof. Ben Ami, ministre de la sécurité intérieure, lui donne aujourd'hui l'accolade et lui assure son plein soutien....

Les récentes manifestations à l'intérieur d'Israël, au cours desquelles 14 personnes ont été tuées et des centaines de jeunes blessés, ne constituent pas le premier cas où le feu a été ouvert au cours des dernières années. Auparavant il y avait eu les manifestations d'Al Ruha, UM-Al-Sahali et d'autres. Et bien qu'il n'y ait pas de manifestations qui ne doivent affronter le feu dans le secteur arabe, tout reste tranquille en Israël. Les récents événements ne constituent donc pas un tournant, mais seulement un moment où la quantité s'est transformée en qualité. Au cours de tous ces événements la gauche israélienne a brillé par son absence. Son silence était sépulcral lorsque le feu a été ouvert à Lydd, où j'ai été blessé personnellement. De plus aucune condamnation ne fut entendue lorsqu' Alic Ron eut recours à la violence pour réaliser sa politique de démolition des habitations.

C'est le paternalisme de la gauche israélienne qui la conduit à recommencer sans cesse ses comportements extrémistes. Non seulement elle adopte des positions fausses, mais — et c'est la différence avec la droite — elle espère que les Arabes vont les accepter. C'est pourquoi la gauche devient déçue et se fâche et c'est la raison pour laquelle elle cherche des « agitateurs » qu'elle pourrait blâmer. Ainsi nous, qui sommes en faveur de l'égalité des citoyens et qui adoptons une attitude libérale opposée à la politique identitaire, autrement dit, qui luttons pour une société civique, démocratique et égalitaire, nous sommes soudainement devenus des agitateurs extrémistes aux yeux de l'État d'Israël.

L'an dernier j'ai tenté d'intéresser trois r quotidiens israéliens de premier plan à la question de la violence policière croissante, mais aucun ne manifesta d'intérêt. Les libéraux israéliens ne sont choqués que lorsque c'est une foule de droite qui se mobilise pour tuer les Arabes. C'est ainsi que la gauche ne s'est réveillée qu'à la fin des massacres de Nazareth (qui ont commencé avec une mobilisation des Juifs de Nazareth-llit, les horreurs l'ont traumatisée et puis, après que la police se fut livrée à des violences brutales anti-arabes, elle a oublié son émotion. La seule chose que la gauche a alors été capable de faire c'est de rendre visite aux familles endeuillées. Car elle s'interdit de choisir un camp contre l'autre et juge même un tel choix inacceptable.

Le comportement brutal à l'égard des citoyens arabes est le reflet des valeurs qui autorisent une brutalité sans limites dans les Territoires occupés. Ce sont ces mêmes valeurs qui imposent un silence absolu — voire un soutien explicite - sur toutes les mesures prises par les Forces de sécurité, un silence qui dure alors que l'on dénombre des centaines de tués et des milliers de blessés au cours des récentes manifestations dans les Territoires occupés. Là encore les événements ont commencé lorsque la police a tiré sans aucune raison sur des gens qui priaient à la mosquée Al Agsa. Le soutien de la gauche à Barak

Ces mesures d'une brutalité sans précédent, auquelles s'est ajouté plus tard l'emploi des hélicoptères de combat et des chars, furent généralement acceptées par le public israélien, qui accepta également la version israélienne en ce qui concerne le processus de paix (« Nous n'avons pas de partenaires pour faire la paix ») et le comportement de l'armée dans les Territoires occu-

Nasser Soumi, Assemblage, 1989

pés Tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Knesset nous avions dit que le programme de Barak, porté aux nues après sa victoire aux dernières élections, ne pouvait être une base pour la paix. Nous l'avions répété avant que Barak ne se rende à Camp David et naturellement après. Mais personne ne voulait écouter car tout le monde était si heureux que Netanyahu ait perdu les élections. Ainsi la gauche israélienne a contribué à renforcer la ligne anti-arabe. Elle a parié sur une paix fondée sur le rapport des forces existant et non sur les principes d'égalité et de justice. C'est pour cette raison qu'elle n'a pas affronté l'opinion publique israélienne en exigeant une paix juste et, au lieu de critiquer les initiatives de Barak, elle a soutenu les accusations contre les Palestiniens qui avaient le tort de refuser un accord fondé sur un État d'apartheid divisé en cantons. C'est aussi pour cela que la gauche israélienne non seulement s'est limitée au programme de Barak, mais encore a accepté les * Azmi Bishara est député palestinien (arabe de citoyenneté israélienne) à la Knesset (parlement israélien) depuis 1996. Il dirige le Rassemblement national démocratique (Balad). L'article que nous reproduisons ci-contre est repris de la revue mensuelle israélo-palestinienne Between the Lines, publiée par Tikva Honig-Parnass et Toufic Haddad (Between the Lines, P.O. Box 681, Jérusalem. Abonnement annuel : 45 USD).

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délais que ce dernier a imposés pour voir « s'il y a ou non un partenaire pour la paix ». Avec l'argument de sécurité écrit sur ses drapeaux, la gauche a propulsé les militaristes au pouvoir et n'a pas consacré une seule pensée à la signification que prenaient les mesures « politiques » décidées au cours des derniers mois. Aujourd'hui nous pouvons voir les résultats de cette attitude. Et tout cela après qu'aucune voix ne se soit élevée contre la politique de colonisation massive, contre la démolition des habitations, contre la déportation des personnes ni contre les restrictions continuelles de leurs déplacenents et de leur travail. Ces procédés taient au-delà des aires d'intérêt des gouvernements de Barak au cours de sa première année.

C'est aussi le cas des questions syrienne et libanaise : il était possible de quitter la Syrie et le Liban avec un accord de paix. Mais la gauche israélienne a célébré le retrait unilatéral au lieu d'exercer une pression sur Barak pour lui imposer la réalisation d'un accord concevable, tout en ignorant constamment toute critique morale de son programme. La marche de Barak vers la guerre

La guerre déclarée par Israël à l'Autorité palestinienne c'est la poursuite de la même politique avec des moyens différents. Elle était tendanciellement inscrite dans la politique de Barak dès le début. Elle s'inscrivait dans l'ultimatum qu'il avait présenté aux Palestiniens : tout ou rien - ou bien Arafat signe immédiatement les conditions de Barak, ou bien rien, c'est-à-dire la guerre. Les « pressions physiques modérées » (qui incluent les menaces sur la vie d'Arafat !) sont la suite des pressions diplomatiques commencées immédiatement après le sommet de Camp David. Très peu nous ont rejoints durant ces mois ou nous tentions, encore et encore, de faire comprendre qu'aucun Palestinien ne pouvait accepter un tel ultimatum, qu'il s'agissait d'une politique dangereuse conduisant directement à la guerre.

En 1982, après la guerre au Liban, il y eut une tentative pour isoler Arafat de l'OLP. En 1987 l'Intifada vint comme réponse. Après le (dernier) sommet de Camp David on a assisté à une nouvelle tentative pour isoler l'OLP et la forcer ainsi à signer une paix injuste. Le résultat est visible aujourd'hui. Barak et ses soutiens n'ont pas vu venir le danger et se sont convaincus qu'il seront capables d'imposer leur accord aux Palestiniens. Barak était satisfait de ses réalisations diplomatiques et du succès qu'il a remporté en réussissant à faire passer Arafat pour une personne récalcitrante qui refuse ses offres « généreuses ». Mais sa générosité est un leurre : Barak reste attaché à son discours préélectoral, les « 4 non ! » : non à la souveraineté palestinienne sur Jérusalem-Est, non au retrait sur les frontières d'avant le 5 juin 1967, non au démantèlement des colonies (avec 80 % des colons sous la souveraineté israélienne) et un non définitif à

Nasser Soumi, L'âme du peuple (en cours de réalisation) 1997 tout débat concernant le droit au retour ou toute solution juste de la question des réfugiés. C'est pour cette raison que le soulèvement populaire était si prévisible.

La ruée de Sharon à la mosquée Al Aqsa n'est qu'un détail dans ces incidents, une modeste partie de changements bien plus amples en cours en Israël. Il est même difficile de dire si la visite de Sharon fut la cause directe de la révolte ou si Barak avait consenti à cette visite. Il est même plus plausible que ce fut la présence massive de la police autour de la mosquée et le massacre des gens qui priaient à Al Aqsa le lendemain, qui mit le feu aux poudres. Il faut se rappeler que Sharon ne cherchait pas à provoquer les Palestiniens. Son but était seulement de tester Barak, de mesurer s'il tient vraiment à préserver la souveraineté israélienne sur cette aire. Barak et Ben Ami ont envoyé des milliers de policiers pour escorter Sharon et le lendemain ils ont fait encercler la mosquée, préparant ainsi la tuerie qui devait se solder par la mort de sept hommes et par des dizaines de blessés. Ainsi ils passaient ensemble le test imposé par Sharon pour un gouvernement d'union nationale, mais ils échouaient complètement devant le test de la paix. L'unité réalisée entre la police de Ben Ami et Sharon pour envahir Al Aqsa demeure la seule base d'un tel gouvernement. Il n'y en a pas d'autre.

Israël avait espéré que la police palestinienne serait une sorte de milice à ses ordres, dont le rôle serait de maintenir l'ordre israélien dans les Territoires occupés. Israël négociait avec l'OLP, mais attendait son soutien contre le peuple palestinien. Il espérait aussi qu'Arafat allait se comporter comme Anton Lahad (chef de l'Armée du Sud Liban qui avait collaboré avec l'occupation israélienne) et qu'il pourrait être instrumentalisé pour préserver intérêts israéliens dans Territoires occupés. Il semble que les autorités israéliennes espéraient que les policiers palestiniens se joindraient ceux qui tiraient sur leur peuple et non qu'ils réagiraient lorsque les manifestants tomberaient sous les balles. Lorsqu'il est devenu clair que l'OLP s'unirait avec son peuple au moment de la crise, que les victimes d'Israël n'enverraient pas les victimes de l'occupation en prison, le rêve s'est brisé et Israël a employé la force. Mais à la différence de la première Intifada, parce que la séparation géographique des forces entre l'armée israélienne et le peuple palestinien a déjà eu lieu, l'armée ne cherche pas seulement à briser les os de ses adversaires, mais elle tire et bombarde comme dans une Guerre du Golfe à échelle réduite. Et en même temps Israël feint la surprise devant le fait que les policiers palestiniens n'ouvrent pas le feu sur les leurs mais tentent de défendre les manifestants attaqués par l'armée israélienne.

Aujourd'hui les seuls lieux de contact direct entre l'armée et les manifestants sont Jérusalem et les points de contrôle. Comme l'armée n'a pas décidé de reconquérir les cités et les villages, elle les bombarde Lorsque, comme à Al Aqsa, l'affrontement direct se produit, il devient clair que l'occupation continue et qu'Israël reste Israël. Et peu importe que le ministre se nomme Ben Ami ou Sharon. L'affrontement le plus important a eu lieu à Al Agsa juste après la visite de Sharon. La police israélienne s'est comportée comme elle l'a toujours fait depuis 1967 : elle a tiré et tué. Rien n'a

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changé. Le choix de l'apartheid

Nous avons toujours dit qu'il n'y a que trois possibilité d'un accord : • La première, c'est la constitution de deux Etats, c'est-à-dire l'établissement d'un État palestinien dans ses frontières de 1967, incluant Jérusalem, avec le démantèlement des colonies; • La seconde serait la constitution d'un État démocratique et laïque, permettant aux deux peuples de vivre ensemble ; • La troisième, c'est une réalité d'apartheid

Quiconque refuse les deux premières solutions s'oriente de manière naturelle vers la troisième : l'apartheid. La gauche israélienne n'acceptait pas le principe de deux États, mais soutenait un accord fondé sur un découpage des Territoires occupés. Elle est toujours choquée par l'idée même d'un État démocratique fondé sur l'égalité nationale et citoyenne. Ainsi elle conduit elle-même à l'apartheid, autrement dit elle soutient la troisième solution.

La conclusion évidente que la gauche doit tirer des récents événements, c'est qu'au lieu de plonger dans un désespoir hypocrite, il lui faut commencer un examen de conscience réellement autocritique. Dans ce contexte nous appelons la gauche israélienne à se ressaisir et à exprimer clairement ses objections envers la politique du gouvernement, à lutter contre l'apartheid, contre l'oppression systématique de la population palestinienne et contre la « plan de paix » de Barak. La politique menée par ce dernier ne peut en effet qu'envenimer la situation et conduire à une escalade du conflit. Il ne suffit pas d'appeler « les deux parties à s'asseoir à la table de négociations ». La gauche doit clairement dire quelles sont les valeurs et les normes morales sans le respect desquelles il ne pourra y avoir de paix.

Mais la gauche israélienne n'est pas la seule à qui incombent de nombreuses responsabilités. Dans le monde arabe et dans la société arabe beaucoup de tâches nous attendent également. La déclaration de guerre à toute une nation a ouvert les portes à toute sorte de discours irrationnels, y compris celui d'une guerre religieuse. Ce discours n'a pas encore envahi l'insurrection nationale, mais un tel danger se profile dans l'opinion publique et dans certains médias arabes. Les forces nationales et démocratiques de la société arabe ne doivent pas ignorer ce phénomène. Aussi difficile que cela puisse être, nous devons lui tordre le cou dans le cours même du douloureux processus de décolonisation. •

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