Hone tein rest plus. il vient
de s'éteindre dans sa maison de retraite, le mardi 31 octobre, à l'âge de 95 ans. La veille il semblait encore lucide et en forme. Nous étions persuadés qu'il vivrait centenaire. Hélas, nous nous sommes trompés !
Né en 1905 d'une famille de paysans pauvres dans un petit village de la province de Ha Tinh (Centre Vietnam), il était venu en France en 1940 avec le contingent des travailleurs vietnamiens requis pour remplacer les jeunes ouvriers français partis pour le front.
Son itinéraire a été celui de ses 15 000 compatriotes requis comme lui. Sitôt arrivés on les envoyait travailler dans les arsenaux ou dans les poudreries aux quatre coins du pays. Mal adaptés au climat, mal logés, mal nourris, mal vêtus, astreints aux travaux les plus durs, beaucoup d'entre eux contractèrent des maladies et certains devaient même y laisser leur vie.
Après l'armistice de 1940, il était entendu que les 15 000 réquisitionnés regagneraient leur pays natal. Mais on les retint en France sous le prétexte qu'on manquait de bateaux pour les rapatrier et que la guerre continuait dans le Pacifique. Leur statut fut modifié : de travailleurs requis dépendant du Ministère des colonies ils devinrent des travailleurs placés sous la tutelle du Ministèrere du travail. La MOI (Main-d'Oeuvre Indochinoise), organisation qui les encadrait là, devint la DTI jusque (Direction des Travailleurs Indochinois) : les sigles changeaient mais ni les conditions de vie, ni l'organisation dans les camps. Ils étaient toujours encadrés par les anciens officiers et sous-officiers de l'ancienne armée coloniale qui faisaient observer une stricte discipline militaire. De ce fait, ils constituaient pour le marché du travail une main- d'oeuvre docile très appréciée des entreprises françaises. Avec des contrats avantageux celles-ci les louaient pour les travaux les plus divers : depuis la cueillette des fruits jusqu'à la construction du Mur de l'Atlantique pour l'armée allemande d'occupation.
En 1948, avec ses compatriotes de la 56º compagnie stationnée à Libos (dans le Lot et Garonne), Hoang Binh fut recruté par une
Hommage à un vétéran vietnamien récemment disparu Hoang Binh 1905 - 2000 entreprise qui fabriquait des briques. Il y resta comme manoeuvre pendant 5 ans. En 1954, las de la vie de caserne et profitant des accords de Genève signés entre la France et le Vietnam il obtint la levée de sa réquisition et monta sur la capitale. Aidé par ses camarades de Paris il se fit embaucher comme manutentionnaire chez Citroën et y resta jusqu'en 1970.
C'est à Libos, en 1948, qu'il adhéra au groupe trotskiste vietnamien de la IVe Internationale. Il y milita jusqu'à son entrée dans la maison de retraite.
De son vivant Hoang Binh fut estimé et aimé de tous ses camarades. Son attitude digne et réservée, aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie militante, inspirait le respect et la confiance. Célibataire endurci, il ne voulut jamais se marier ni même vivre avec une femme, ne serait-ce qu'épisodiquement. Ses amis et ses camarades lui tenaient lieu de famille, leurs enfants furent ses enfants à qui il n'omettait jamais d'offrir des cadeaux pour
Noël ou le Jour de l'an.
Binh fut un prolétaire dans tous les sens du terme. Il vivait modestement. Le peu d'argent qu'il gagnait de son vivant, il voulait le partager avec ceux qui en avaient davantage besoin, c'est du moins ce qu'il pensait.
Dans les années 50 il avait transformé son appartement du 6º arrondissement, rue Grégoire de
Tours, en véritable cantine où il servait des repas bon marché (et souvent gratuits...) à des camarades démunis ou chômeurs. Ce qu'on appréciait le plus en lui était sa générosité, sa droiture, sa fermeté dans ses convictions politiques, sa fidélité de tous les instants à l'idéal communiste et trotskiste. Le lendemain de sa mort, j'ai trouvé sur sa table de nuit un livre en vietnamien dont certaines pages étaient usées et froissées par les lectures : c'était
"La révolution trahie" de Trotski...
Hoang Binh n'est plus mais son souvenir restera en nous. A l'époque où les volte-face et les reniements politiques sont monnaie courante, il représente le symbole du courage et de la persévérance.
Hoang Khoa Khôi