Par Mario Pieri* u mois de septembre aura lieu le
Congrès du Frente Amplio (Front large, FA). Les forces majoritaires - rassemblées autour du président du FA, Tabaré Vázquez - ont lancé une offensive en vue de redéfinir le programme et la stratégie frontiste aux élections de 2004. L'issue du débat est incertaine, bien que l'hégémonie de la gauche « modérée » soit indiscutable, notamment à cause de la fragmentation de ce qui était, il y a quelques années, le courant radical capable de contester les rapports de forces, tant dans le cadre de l'unité de la gauche qu'au sein des mouvements sociaux.
Le Frente Amplio a changé. Aujourd'hui, sa politique d'alliances estompe ses limites au sein du Rassemblement progressiste, le groupement de centre-gauche qu'il a lui-même créé (1) II s'agit d'un changement qui place le combat avec la droite sous une nouvelle optique : la lutte des masses est subordonnée à l'option électorale. Ses Comités de Base n'ont cessé de céder du terrain au profit d'une politique de communication et d'un encadrement de la participation militante. Pourtant, aux yeux de la classe dominante, le Fente Amplio reste l'invité forcé du système et, pour le camp populaire, l'unique espoir. La dernière campagne électorale l'a de nouveau mis en évidence, non seulement parce qu'on a pu voir la virulence de la droite, mais aussi un soutien populaire de plus en plus décidé, aussi bien à Montevideo, la capitale, que dans l'ensemble du pays.
Mais le Frente Amplio - « l'admirable * Mario Pieri, militant du 1. Le Rassemblement progressisCorriente de Izquierda (Courant de Gauche, un regroupement de la gauche radicale à l'intérieur du Frente Amplio), fait partie de la Commission programmatique du Frente Amplio.
Frente Amplio
De la « contre-société » à la
« re-formulation idéologique » alarme de 1971 » — n'apparaît plus aujourd'hui dans l'imaginaire collectif comme cette
« contre-société » décrite si clairement par l'historien et sociologue Carlos Real de
Arzúa : « II n'est pas osé de caractériser d'une manière dialectique le Frente Amplio, front de forces d'opposition formé à la fin de l'année 1970, comme une synthèse (...).
Et, en vérité, quiconque ayant perçu la façon dont des secteurs sociaux entiers et des couches de la jeunesse se sont appropriés le projet Frente Amplio, ne pourra le définir comme étant une option politique parmi d'autres, que l'on choisit ou que l'on délaisse. Bien au contraire, de ce point de vue, il ne pourra que le concevoir comme l'expression la plus large, à tous les niveaux, de l'activité collective pratique, d'une radicalisation de certains secteurs de la société, le résultat d'un phénomène par lequel ces secteurs, dans une aliénation définitive vis-à-vis du système, sont parvenus à formuler une véritable contre-société. » (2)
Sa politique actuelle vise l'opposition institutionnelle et la préparation, dès à présent, du scrutin de 2004. Dans ce contexte, la politique de la gauche réformiste glisse dans une zone où convergent la collaboration et le dialogue avec le gouvernement, l'affrontement avec le « néolibéralisme économique » et une attitude envers les initiatives populaires qui va du soutien franc à l'hésitation voire à l'opposition, selon l'intensité et la direction du vent de la lutte de classes.
L'influence contradictoire, et même le rôle de frein, du Frente Amplio sur la dynamique des luttes et d'accumulation des forces sociales permet que des militants qui
Lors des élections de 1999, le
Rassemblement est devenu la te (Encuentro Progresista) est la formule sous laquelle le Frente première force politique du
Amplio se présente aux élecpays.
tions. En font partie, en plus du
2. Carlos Real de Arzúa,
Frente Amplio, le Parti chrétien-
Partidos, Política y Poder en el démocrate et quelques petits
Uruguay, de
Facultad groupes qui se sont séparés des
Humanidades y Ciencias, partis bourgeois traditionnels.
Montevideo, 1988
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A
n'ont pas forcément une politique commune au sein du FA, comme le Movimiento de
Liberación Nacional Tupamaros (MLN) et le
Corriente de Izquierda (CI) (3), aient des analyses semblables :
« C'est l'existence même du Frente
Amplio, en canalisant, en calmant les esprits et en créant une espèce d'utopie sine die, qui joue en quelque sorte un rôle d'amortisseur social, non pas d'une manière délibérée mais par sa propre dimension politique. Il est paradoxal de constater que là où ne se dessine pas d'avenir politique il y ait une telle effervescence des mouvements sociaux » (4), écrit José Mujica, dirigeant du
MLN Tupamaros. « C'est une façon de faire de la politique qui en quelque sorte remplace le "batllismo" (5) dans le rôle de médiation sociale que ce dernier avait joué par le passé, en estompant la lutte de classes et en se plaçant comme un coussin d'air face aux conflits sociaux » (6), remarque pour sa part
Jorge Zabalza, qui a rompu sur la gauche avec les Tupamaros et fait aujourd'hui partie du Corriente de Izquierda.
Ce n'est pas seulement le rôle d'amortisseur du réformisme, ni sa fonction de
« pompier des conflits sociaux », ni ses engagements vis-à-vis des institutions, ni même l'horizon du scrutin de 2004, mais sa portée politique et programmatique qui est contradictoire. D'une part les pressions en vue d'une adaptation aux institutions bourgeoises (« raison d'État » et « culture de gouvernement ») augmentent. D'autre part le pouvoir d'exclusion du modèle néo-libéral pousse dans le sens de la résistance et d'une radicalisation des conflits, des nouvelles configurations de classe et des scénarios de reconstruction d'un programme alternatif, en augmentant ainsi les possibilités d'une confrontation plus aiguë.
Il ne sert pas à grande chose de recourir à d'autres catégories, telles que « troisième voie », « social-démocratisation », « nouveau centre », « social-libéralisme » ou un
« "batllismo" de nouvelle souche ». Le réformisme frentiste d'aujourd'hui implique non seulement l'acceptation de la logique
3. Corriente de Izquierda civilizatorio, Brecha du 29
(Courant de Gauche) est un décembre 2000.
regroupement de la gauche
5. Terme qui désigne un des radicale dont font partie le MPPprincipaux courants du Parti
Fundacional (Mouvement de
Colorado pendant les premières participation populaire
"origidécennies du XX siècle. Son nel", une des fractions issues de chef de file était José Batlle y l'éclatement du MPP, cf. note 9
Ordóñez. Ce courant rendit posen page 47), la Tendance marsibles les principales réformes xiste, le Parti Socialiste des sociales conduisant à ce que l'on connaîtra plus tard sous le
Travailleurs (section uruguayenne de la IVe Internationale) et nom d'Estado benefactor (Etat des militants indépendants.
4. José Mujica, Por un cambio
6. Jorge Zabalza, El Frente des institutions politiques et de l'État, mais aussi celle du paradigme de la société dominante: des rapports marchands qu'ils soient socio-économiques, culturels, familiaux, sexuels, etc. Mais ce réformisme reste limité non seulement par la brutalité de la crise mais aussi par la nouvelle hiérarchie que met en place la mondialisation capitaliste.
Il s'agit d'un réformisme faible, périphérique, touché par les effets dévastateurs des contre-rétormes libérales et qui doit se mouvoir dans le cadre des résistances et des interpellations permanentes du mouvement des masses. Selon le degré de pression et de radicalisation populaire, ce réformisme institutionnel se voit contraint par moments à faire des propositions de réformisme social, voire à tenir un discours - et de proposer des mesures - qui vont dans une direction anti-néolibérale ou sont la négation du programme néo-libéral. Mais les espaces qui lui permettraient de s'apparenter ou de se distancer de la logique néo-libérale sont de plus en plus réduits dans le cadre de la dépendance et du sous-développement.
Jusqu'à présent, et malgré ses allerretours, l'action du Frente Amplio a confirmé qu'il reste, avec l'ensemble des mouvements sociaux, un des piliers qui a permis de mettre un frein au néolibéralisme dans notre pays. Mais ce qui est en jeu au prochain Congrès va au-delà de cette constatation : il ne s'agit pas seulement de continuer à être cet obstacle aux privatisations - ce que dans d'autres pays la gauche n'a pas réussi à faire — mais d'empêcher la stratégie majoritaire d'aboutir à un réformisme sans réformes structurelles. Les effets du revers électoral de 1999
La croissance électorale du FA a été le résultat de l'affluence de vastes secteurs qui ont abandonné les partis bourgeois et ont ainsi contribué à leur affaiblissement sans que cela ait représenté pour autant une situation de radicalisation des masses. Une victoire du FA aurait eu une énorme signifi-
Amplio es un amortiguador de la lucha de clases un colchón contra la conflictividad, Trato becho du 10 novembre 2000. 7. La moitié de la population uruguayenne habite à Montevideo. 8. Le Corriente de Izquierda a perdu sa représentation parlementaire lors de ces élections, n'obtenant que 16 000 voix, ce qui a signifié, sans aucun doute, une défaite.
cation, non seulement parce qu'elle aurait arraché la direction politique du pays à la droite - ce qui est en soi très important — mais surtout parce qu'elle aurait permis aux secteurs qui ont quitté les partis de la bourgeoisie de franchir de nouvelles étapes, d'avancer dans ce processus de rupture.
Entre octobre et novembre 1999 (premier et second tour des élections), des conditions pour initier une rupture avec le programme néo-libéral existaient dans notre pays Cela aurait pu être une possibilité historique d'entamer un combat politique, social et institutionnel grâce à une corrélation des forces, en termes stratégiques, susceptible de faire revivre la lutte pour la direction politique de la nation ouverte en 1971 avec la naissance du Frente Amplio. La défaite de Novembre 1999 a provoqué une modification du scénario ayant des effets tant sur les courants majoritaires que sur les minoritaires du FA. L'impact de la défaite a ouvert une période de réalignements et de débats tendant à provoquer des changements de cap dans la stratégie de la gauche, au sein d'un nouveau cadre caractérisé par l'installation d'un gouvernement de coalition des deux partis bourgeois. Le FA est devenu la première force politique du pays et a gagné une nouvelle fois la mairie de Montevideo (7) avec plus de 60 % des suffrages. Cela n'a fait qu'augmenter les distances qui existent entre le fait d'être une « option réelle de gouvernement » et un programme de radicalisation démocratique dans le cadre de « réformes structurelles » concevables seulement à partir d'une dynamique de transition anticapitaliste.
Que se serait-il passé si le Frente Amplio avait remporté les élections ? Seules les diseuses de bonne aventure pourraient y répondre. Nous ne pouvons affirmer que ce déplacement à gauche du mouvement populaire aurait rencontré au sein du Frente Amplio une partie de la gauche radicale exclue des sphères institutionnelles (8), avec sa légitimité érodée et avec les énormes difficultés pour pouvoir articuler les luttes sociales. De plus, les contradictions entre la défense d'un gouvernement de la gauche et celle de ses intérêts de classe, se seraient multipliées. Par ailleurs, la lutte pour la direction politique face aux courants majoritaires devenait de plus en plus complexe du fait de la modification de la politique d'alliances du MLN-Tupamaros, qui entamait son incorporation pragmatique à la stratégie politique des courants majoritaires à l'intérieur du FA.
La dispute entre réformistes et radicaux a donc lieu dans un autre contexte, où le rapport de forces est plus favorable au camp majoritaire que dans les années 1989-1995.
En effet, pendant ces années-là le Mouvement de participation populaire (MPP) (9) était capable de polariser les luttes et de se présenter comme une alternative au rétormisme. Bien qu'il y ait eu dans les années précédentes d'autres tentatives de « rénovation » de la part de plusieurs secteurs du FA, les rapports de forces en son sein ne le permettaient pas, ce qui a changé aujourd'hui.
C'est la première fois que ladite « rénovation » est menée par la force majoritaire du FA. Les tentatives précédentes avaient été faites par des secteurs forts en termes électoraux mais peu capables d'encadrer un processus de ce type. C'est le Parti Socialiste — et Tabaré Vázquez — qui détient l'hégémonie du camp réformiste et qui bloque la voie à d'autres forces plus modérées ayant embrassé cette politique (Asamblea Uruguay, Vertiente Artiguista).
Il ne fait pas de doute que la politique de Mariano Arana à la tête de la mairie de Montevideo exprime ce changement, y compris par rapport à la période 1989-1994, lorsque Tabaré Vázquez en était le maire (10). Bien qu'il existe un degré d'autonomie de l'équipe municipale de Montevideo (où la prédominance de la politique et des cadres de la Vertiente Artiguista est évidente), la politique d'Arana se nourrit d'une stratégie où la vision administrative de a « décentralisation » confirme tant l'absence d'une conception d'accumulation, d'auto-organisation et de construction d'espaces de résistance et de mobilisation que l'absence de « l'effet de démonstration » qui jaillit de la construction simultanée d'un « gouvernement et du mouvement populaire » et « de l'expérience participative à contre-courant du projet néo-libéral » (11).
Le conflit avec le syndicat des travailleurs municipaux a mis en évidence l'option du gouvernement municipal du Frente Amplio de choisir la voie de l'austérité salariale, de la rationalisation du service public et d'une rétrogradation dans le domaine des droits et des acquis syndicaux. Il a aussi montré la vision que la gauche réformiste a de certains aspects stratégiques tels que la démocratisation des rapports avec les salariés, le temps de travail, la nature du service public (non capitaliste) et des concepts de productivité, efficacité et rentabilité. C'est bien cela le débat de fond actuel, sur lequel le Corriente de Izquierda, pour ne citer qu'un exemple, n'a peu ou rien dit. De toutes façons, et au-delà des erreurs tactiques du syndicat — et de quelques attitudes sectaires — il faut associer ce conflit à deux questions-clés qui traversent le FA : l'hégémonie d'un réformisme institutionnel et l'affaiblissement et la fragmentation du secteur de la gauche radicale par rapport à ce que ce courant représentait entre 1989 et 1995. Dans ce cadre, la construction d'un bloc politique d'opposition avec une perspective radicale et anticapitaliste qui traduise la résistance sociale face au néo-libéralisme et soit capable de faire des propositions afin de construire un projet d'alternative, se heurte à un horizon chargé de tensions qui vont d'une politique de confrontation à une autre d'adaptation aux institutions, où la dimension démocratique est perçue comme le seul horizon possible. Un débat de stratégie
Ceux qui soutiennent que le FA est une espèce de gauche à deux têtes ne se trompent pas, bien que ce soit une description simpliste et que l'on ne puisse pas dire qu'une des têtes parie sur un changement réel de la société et que l'autre parie sur l'utopie de la révolution.
Mais, en réalité, il serait plus judicieux de dire qu'une de ces têtes a fait le pari de la « réforme de la société » et du changement par la voie électorale et que l'autre conçoit chaque bataille populaire et chaque sommet des conflits sociaux comme une marche de plus que l'on gravit sur le chemin de l'accumulation. Une de ces têtes s'efforce d'assurer « le bon fonctionnement du gouvernement démocratique » et « le changement possible », alors que l'autre revendique le droit à la désobéissance, à chambouler l'ordre établi et ne considère pas la démocratie libérale du marché comme une frontière à ne pas dépasser. Cette dernière n'accepte pas non plus les « paradigmes économiques et sociaux dominants qui creusent le fossé entre la pauvreté et l'opulence, la décadence morale, la manipulation des médias, l'exclusion, la démagogie, le consumérisme et la langue de bois » (12).
En quoi consiste la stratégie de la majo9. Le Mouvement de participa- depuis 1989. tion populaire (MPP), fondé en 1989 fut la tentative la plus avancée « d'unité des révolutionnaires ». En faisaient partie le MLN-Tupamaros, le PST, le Parti Janvier 2001. pour la Victoire du peuple (PVP), le Mouvement révolutionnaire oriental (MRO) ainsi que des militants indépendants. Montevideo, 1997 Il a compté un sénateur, deux députés, un conseiller municipal à Montevideo et avait obtenu plus de 50 000 voix aux élec- Vertiente tions. Entre 1996 et 1998 eut Montevideo, mai 2001. lieu un processus de rupture. 10. Le Frente Amplio est à la tête de la mairie de la capitale rité du FA ? Le dernier document de la
Vertiente Artiguista l'expose clairement :
« "Se préparer pour gouverner" constitue un axe stratégique, non seulement parce qu'il faut compter avec des bagages adéquats pour envisager ce labeur au moment où les citoyens le voudront. Cela suppose aussi développer une politique susceptible d'attirer la confiance des gens, d'éloigner les
"fantômes"
et d'élaborer une proposition alternative qui, en partant de l'intérêt réel des majorités nationales, en tienne compte et soit en même temps viable et crédible en tant que modèle d'un nouveau pays et de société » (13). Tabaré Vázquez et la majorité du FA (Parti Communiste, Asamblea
Uruguay, Vertiente Artiguista) ont exposé plusieurs fois l'idée d'une « opposition constructive qui fasse des apports alternatifs », convaincus que l'on ne peut pas changer le pays si l'on n'accède pas au gouvernement.
Dans cette perspective on trouve la nécessité de gagner le centre de l'éventail politique grâce à une actualisation programmatique et idéologique et à une politique d'alliances déterminée (14). C'est-à-dire qu'il faut « de la flexibilité pour parvenir à des accords mais aussi pour s'opposer au gouvernement du président Batlle » (15). Dans ce sens, le Parti
Socialiste dit : « Dans l'optique des socialistes, ce qui est stratégiquement prioritaire est la présentation d'alternatives à ce modèle par la voie de l'initiative populaire, un ensemble de propositions positives susceptible de changer rapidement cette réalité et d'exprimer le sentiment d'un large éventail d'alliances sociales. Mais cette stratégie n'est pas en contradiction avec la volonté d'accompagner les alternatives que les citoyens proposent, comme c'est le cas de ce référendum. » (16)
L'énorme poids institutionnel obtenu lors des élections nationales a été la plateforme de lancement de cette stratégie. Les
40 % de représentants aux deux chambres obtenus par le Frente Amplio ont fait de lui dements de la stratégie du FA et
11. Raúl Pont, Democracia parn'a donné que des fruits limités.
ticipativa : la experiencia de
Probablement, la structuration
Porto Alegre, document du Foro et la forme de fonctionnement
Social Mundial de Porto Alegre, complexes du et du
FA
Rassemblement progressiste ont
12. Juan Luis Berterretche, Vale eu une incidence car elles ne todo, ¿el Uruguay de la posmopoussent pas ces secteurs à dernidad ?, Essai inédit.
adhérer au Frente Amplio. Il nous faut donc penser et explo-
13. Passer de la situation de prerer la possibilité d'effectuer des mière force politique au gouveralliances politiques d'un nounement national, document de veau type. - Document de la
Vertiente Artiguista déjà cité.
Artiguista,
15. Revue Escenario 2, N° 3
14. " La politique pour capter ces
16. Interview avec le dirigeant secteurs qui quittent les partis socialiste Manuel Laguarda, traditionnels a été l'un des fon-
Brecha du 16 février 2001.
la première force politique du pays. Depuis le début du nouveau mandat législatif et présidentiel, et lors de la composition du gouvernement néo-libéral de coalition entre les deux partis bourgeois, le FA s'est placé dans l'opposition en critiquant très durement les plans du futur gouvernement. Mais il a privilégié à tout moment le dialogue et la négociation parlementaire comme moyen de faire peser le soutien que lui ont accordé les électeurs dans les urnes, en évitant de déclencher une dynamique de mobilisation des masses.
L'adoption de cette stratégie découle sûrement du changement de la politique du nouveau président, Jorge Batlle, vis-à-vis de la gauche. Ce dernier a mis en place une politique de dialogue aussi bien avec le PIT-CNT (17) qu'avec le FA en la personne de son président, Tabaré Vázquez. Par ailleurs, le président Batlle a reconnu l'existence des disparus en créant une Commission pour la Paix dans un contexte où l'on venait de retrouver la petite-fille du poète argentin Juan Gelman.
Le gouvernement a refusé les propositions faites par le FA : le « Plan d'urgence », le « Calendrier social d'urgence », les « Propositions progressistes pour la relance économique » ; il a aussi refusé les initiatives et amendements présentés dans le cadre de la discussion du premier remaniement fiscal, du débat sur le budget de l'État et du second remaniement fiscal. Par ailleurs, la gauche a été exclue des organes de contrôle de l'État et des directoires des entreprises publiques. Tout cela met en évidence l'inefficacité et la faiblesse d'une stratégie réformiste qui n'a obtenu aucun résultat visant à satisfaire les demandes et les besoins du peuple. Il s'agit donc d'une stratégie difficile à faire légitimer par l'ensemble des exploités et des opprimés ainsi que par les secteurs qui payent le prix du projet néolibéral.
Le point culminant de cette situation d'impuissance politique a été atteint lorsque tous les législateurs du FA ont quitté l'hémicycle le jour où le Budget a été adoptée, ce qui n'a guère de précédents dans l'histoire du Frente Amplio. Le dirigeant du Corriente de Izquierda en donne une explication : « Le 17. Plenario Intersindical de Trabajadores -Convención Nacional de Trabajadores est la centrale syndicale unique. 18. Helios Sarthou, Democracia representativa y democracia directa — Tiempos de cólera social, Corriente de Izquierda (mensuel du CI) n° 1, Mai 2001. 19. Cf. Ernesto Herrera, Tupamaros : De la culture de résistance à la culture de gouvernement, Inprecor n° 442, décembre 1999.
Parlement, c'est cet endroit où la gauche n'a aucun droit de cité à cause du système de ballottage permanent imposé par le gouvernement de coalition et par la pression des groupes économiques, des patrons. En dix ans, aucun projet social, ou presque, présenté par la gauche, n'a été adopté. » (18) Recomposer un camp de gauche
La stratégie majoritaire a été rodée pendant les dernières années. Elle est le fruit des pressions qu'impose la participation aux institutions, de l'abandon de toute perspective de transformation révolutionnaire, mais aussi de l'absence d'unité politique du camp de la gauche au sein du FA.
Jadis ce camp était capable de polariser et d'exprimer politiquement (et dans les institutions) les demandes des luttes sociales. Il était capable de créer une dynamique mobilisatrice. Il organisait des luttes et risquait sa peau dans la rue, comme cela a été le cas lors des manifestations contre l'extradition des militants basques en Août 1994. C'était une option et une référence dont on ne pouvait pas se passer. Il a été un facteur décisif dans le discours et dans la campagne de gauche de Tabaré Vázquez lors des élections de 1994.
Ce camp de gauche a besoin d'être reconstitué aussi bien pour construire un rapport de forces face au réformisme que pour pouvoir reconstituer un bloc politique et social capable d'articuler les résistances. Le processus d'adaptation aux institutions et l'adoption du réalisme anti-utopique d'un courant révolutionnaire comme le MLN ne peut pas être banalisé ni considéré comme statué à jamais (19). Envisager de disputer l'hégémonie au réformisme sans compter sur un changement radical des Tupamaros serait tout à fait erroné.
La campagne pour un nouveau référendum (contre la privatisation des télécommunications, ANTEL) et la Loi d'initiative populaire (possibilité pour le peuple de légiférer directement, projet présenté par le Corriente de Izquierda et adopté à l'unanimité par le FA) pourraient permettre d'agir ensemble aux Corriente de Izquierda, MLN-Tupamaros, Parti Communiste, Parti pour la Victoire du Peuple (PVP), et au Parti du 26 Mars.
La majorité frentiste possède une marge de manœuvre assez confortable. Elle peut se permettre un jour de rendre publique une déclaration sur la responsabilité de la politique néo-libérale du gouvernement dans la crise actuelle, et de se réunir, le lendemain, dans le Centre d'Études Stratégiques 1815 (fondé par l'ancien président du FA, le
Général Líber Seregni) afin d'élaborer des propositions communes avec les partis de la bourgeoisie sur la (contre) réforme de l'État ; ou de lancer un rétérendum (comme dans le cas d'ANTEL) et de négocier en même temps à ce sujet avec la droite pour prendre ensuite de nouveau position pour le référendum. Cela est possible parce qu'il n'existe pas de stratégie alternative implantée dans le mouvement de masses, organisée au sein du FA, capable d'accumuler toute avancée vers la gauche et qui établisse des limites aux flirts avec le gouvernement. La stratégie radicale se borne actuellement à une résistance tactique, qui n'est certes pas négligeable, mais qui s'avère insuffisante lorsqu'il s'agit de disputer l'orientation politique à la majorité du Frente Amplio.
En réalité, ce qui se passe est que le Corriente de Izquierda ne s'est pas encore débarrassé des effets de sa défaite électorale. Pour certains de ses membres, le résultat électoral conditionnait sa perspective (même s'ils ne le disaient pas ouvertement). Un résultat positif (le maintien du camarade Helios Sarthou au Parlement) ouvrait ainsi la voie à l'approfondissement du projet. En revanche, un résultat négatif était interprété comme la non validité du projet commun de la gauche radicale.
De ce fait le Corriente de Izquierda doit prendre position de manière permanente sur les problèmes sociaux fondamentaux : le refus de la Zone de libre-échange des Amériques, le refus du paiement de la dette extérieure, la crise économique, sociale et écologique (présence de plomb dans le réseau d'eau potable dans certains quartiers de Montevideo, par exemple), la crise de l'agriculture.... Le Cl doit mettre l'accent sur les propositions visant à rompre la logique de la négociation pour pouvoir se battre afin de modifier le rapport de forces au sein du FA et s'inscrire dans le débat contre la « re-formulation idéologique », ainsi que mener une bataille pour une nouvelle manière de combattre la politique néolibérale de gouvernement de coalition. Dans ce sens, la Loi d'inititive populaire est le meilleur des exemples. Cela pose en même temps le problème de la nécessaire préparation en vue des élections internes du FA du mois d'octobre, où seront renouvelés les représentants à la direction nationale (Mesa Política) du Frente Amplio Car, en définitive, la qualité politique d'une gauche radicale se mesure par sa capacité de renouveler sans cesse sa légitimité ainsi que celle de faire en sorte que des nouveaux alliés adhèrent à ses propositions.
Montevideo, le 27 mai 2001