Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

Luttes ouvrières et nouvelles expériences

· Inprecor n° 459-460, juin-juillet 2001 · p. 16-18 · 2 178 mots

Italie Syndicalisme Économie mondiale

Par Franco Turigliatto*

La lutte des metalos, jusquici de loin las

plus significative, dure désormais depuis de longs mois. La FIOM, appartenant à la CGIL, la confédération la plus importante, a entraîné les organisations catégorielles de deux autres centrales (CISL et UIL), mais le conflit s'est excessivement dilué dans le temps et a été entrecoupé de négociations inutiles. En fait, les travailleurs se sont mobilisés activement y compris pendant la campagne électorale. Le 18 mai les rues de plusieurs villes ont été le théâtre de manifestations très combatives avec la participations de centaines de milliers de métallos, dont des jeunes ne disposant encore, le plus souvent, que d'un travail précaire. Voilà donc un aspect nouveau et positif de ce conflit : on remet en question des niveaux d'exploitation insupportables et des conditions d'extrême précarité. Par ailleurs, s'il y a eu une importante participation de jeunes, en raison de leur manque d'expérience ce sont des cadres des années 1970 et 1980 qui ont joué le rôle de direction.

Au delà des revendications spécifiques, la plupart des travailleurs et des travailleuses sont poussés à l'action par une motivation, en dernière analyse, politique, c'est-à-dire la volonté de s'opposer à l'approche plus générale du patronat qui vise à remettre en question l'existence même d'une convention nationale. C'est également cette volonté qui explique pourquoi la FIOM, le syndicat catégoriel le plus fort, tout en ne rejetant pas ouvertement la ligne officielle ultra-collabouvrières ivelles expériences rationniste des confédérations, s'est efforcée, non sans hésitations, de mobiliser à nouveau les ouvriers. Quoiqu'il en soit, l'issue reste incertaine. Alors que nous écrivons, le patronat manœuvre dans le but de réaliser des accords séparés dont la FIOM serait exclue. Pour leur part, les confédérations n'envisagent aucunement d'unifier le front de lutte des catégories concernées en projetant une grève générale qui serait sans doute nécessaire pour débloquer la situation.

Selon le magasine américain *orbes Kentscon est ip 27-ème homme le plus riche Voilà enfin un véritable gouvernement bourgeois ! Les conventions collectives nationales, concernant environ six millions de travailleurs et de travailleuses, ont expiré, le plus souvent depuis longtemps, ou sont en train de le faire. Sont concernées par elles les catégories les plus importantes : métallurgie, construction, textile, commerce, salariés agricoles. Il faut ajouter que les conventions de deux millions de travailleurs supplémentaires vont expirer à la fin de l'année. En

Page 17

fait, les organisations patronales ont rejeté ou rejettent carrément les revendications des syndicats, qui pourtant sont assez modérées. En ce qui concerne les métallos, les syndicats ont demandé, pour une convention d'une durée de deux ans, une augmentation de 4,65 %, qui inclut une compensation liée à l'inflation, et une petite augmentation additionnelle (0,55 %), liée à la rentabilité du secteur : au total une augmentation mensuelle brute de 135.000 lires pour les ouvriers du 5ème niveau, qui est le plus fréquent (1).

Il n'est pas inutile de rappeler que les conventions collectives nationales ont constitué et constituent encore des arcs de voûte du mouvement ouvrier italien. Les luttes pour le renouvellement des conventions ont marqué les points les plus hauts des mobilisations depuis 1969 et tout au long des années 1970, et ont permis aux travailleurs d'arracher des conquêtes importantes en matière salariale et normative. Il est vrai que par la suite, notamment au cours de la dernière décennie, ces acquis sont été dans une large mesure perdus. Toutefois, ce qui subsiste représente encore un facteur d'unité et d'homogénéité des travailleurs face aux attaques néolibérales du patronat et des gouvernements successifs. C'est justement pourquoi la Confindustria, l'organisation patronale de l'industrie, veut remettre en question la structure même des conventions nationales ou les vider de tout contenu, en estimant que le rapport de forces lui permet d'agir dans ce but. La dérive des syndicats

Au cours de la dernière décennie les forces patronales ont pu exploiter à leur guise la collaboration de classes sans vergogne de la part des bureaucraties syndicales. En fait, elles ont pu ronger sensiblement les salaires, intensifier l'exploitation dans les entreprises, condamner à une condition de précarité de larges couches de travailleurs et de travailleuses, diviser différents secteurs de salariés et séparer les vieux des jeunes. Cette pratique de collaboration a été baptisée « concertation entre syndicats, patrons et gouvernement » : elle n'est qu'une réédition de l'ancienne politique dite des revenus qui avait été balayée par les grandes luttes ouvrières de la deuxième moitié des années 1960.

Entre 1992 et 1993, à la suite d'une série d'accords, souvent durement contestés par les travailleurs, on a mis sur pied un nouveau système de relations industrielles se basant sur les éléments suivants : • L'échelle mobile des salaires, déjà sérieusement entamée par les changements introduits dans les années 1980, a été définitivement supprimée, ce qui a permis à la bourgeoisie de dévaluer fortement la lire et de relancer l'économie sans courir le risque d'augmentation des prix et des salaires. • La durée des conventions nationales a été prolongée de 3 à 4 ans et, surtout, les augmentations de salaires ne devaient plus dépasser l'inflation programmée par le gouvernement. • Dans le but de limiter des conséquences négatives éventuelles de ces nouvelles normes, a été introduit ce qu'on appelle un renouvellement salarial tous les deux ans visant à vérifier le décalage éventuel entre inflation programmée et inflation réelle pour fixer le rattrapage salarial éventuel. D'où des disputes interminables des syndicats avec les organisations patronales. • Il est évident qu'un tel système présupposait la renonciation des organisations syndicales à lutter pour une redistribution plus équitable du revenu national : Ainsi, les augmentations de productivité très accentuées qui se sont produites au cours de la dernière décennie à la suite aussi bien de restructurations réduisant l'emploi, surtout dans les grandes entreprises, que de l'accroissement des taux d'exploitation, sont allées dans les poches des patrons et les travailleurs et les travailleurs n'ont même pas reçu des miettes. • A la question de savoir comment serait-il possible d'améliorer les salaires, les organisations syndicales ont répondu qu'il fallait agir au deuxième niveau de négociations, c'est-à-dire par des conventions d'entreprise. Elles expliquaient, toutefois, en accord avec la Confindustria, que les augmentations salariales au niveau des entreprises devraient être en rapport non avec les augmentations de productivité, mais avec celles de la rentabilité des entreprises sur la base de critères que ni les travailleurs ni les syndicats n'étaient en condition de contrôler.

Les résultats de tous ces accords ont été extrêmement modestes, voire dérisoires. Pour ne prendre qu'un seul exemple, chez FIAT, les travailleurs ont reçu un demi-million de lires en moins par rapport à ce qu'ils auraient dû obtenir, sans correspondance avec la rentabilité de l'entreprise. Cas limite paradoxal : les ouvriers de FIAT IVECO ont reçu moins que ceux de FIAT AUTO, bien que la première ait réalisé des profits plus

Berlusconi, Fini et Bossi élevés que la deuxième.

Il est intéressant de rappeler quelques chiffres concernant FIAT AUTO : entre 1989 et 1999 le nombre de ses salariés en Italie a diminué de 117 000 à 55 000 (-52 %) alors que le chiffre d'affaires a augmenté de 64 % et la production de voitures par ouvrier de 66,4 %. Toutefois, cet accroissement considérable du taux d'exploitation n'a permis à FIAT AUTO que de rester à flot, alors que son patron, Agnelli, commençait à la vendre à General Motors, obtenant de bonnes conditions pour sa famille

Pour revenir à ce qu'on appelle convention complémentaire, il faut rappeler que seul le tiers des travailleurs peuvent en jouir, tous les autres, notamment dans les petites entreprises, en sont exclus. Qui plus est, la concertation implique une série de limitations au droit de grève. Par exemple, entre la présentation de la plate-forme des revendications et la proclamation d'une grève, au mois trois mois doivent s'écouler pendant lesquels des tentatives doivent être faites pour trouver un accord entre les parties concernées. La situation est encore plus difficile en ce qui concerne les transports, les services et les banques où il existe des règles qui rendent souvent impossible d'organiser une mobilisation à temps et dans des formes efficaces (2).

Finalement en 1998 a été adopté le « le paquet Treu » (du nom du ministre qui en a pris l'initiative). Cela a abouti à l'introduction * Franco Turigliatto est membre de la direction nationale et du secrétarit de Turin du Parti de la refondation communiste, rédacteur du mensuel Bandiera Rossa. 1. Après la suppression de l'échelle mobile, le rattrapage en cas d'inflation est calculé sur la base de l'inflation dite programmée et non sur l'inflation réelle, ce qui correspond à une véritable escroquerie. Cette année l'inflation réelle sera le double de celle prévue par le gouvernement.

Page 18

Italie & Solidarité urgente sur une large échelle des contrats du travail à temps déterminé et du travail par intérim

(des normes de dérégulation supplémentaires ont été adoptées par la suite). Résultat :

division au sein des mêmes entreprises entre travailleurs encore à temps indéterminé et travailleurs en nombre croissant qui ne disposent que d'un travail précaire et sont plus susceptibles de subir des chantages. La relance économique conjoncturelle des deux dernières années aurait créé, d'après les statistiques officielles, un million d'emplois, mais il est significatif que les deux-tiers de ces emplois soient précaires. Il va de soi que, dans un tel contexte, le pouvoir de négociation des syndicats ne pouvait que s'affaiblir.

Le bilan peut se résumer en quelques données statistiques. Au cours d'une décennie les profits ont augmenté en moyenne de

45 % (le record appartenant à la multinationale Pirelli : 620%) alors que les salaires ont diminué en moyenne de 4.5 %. Le Corriere della sera, le quotidien le plus important du pays, a titré l'un de ses articles « Le triomphe des rentes et des profits ». Les titres actionnaires ont augmenté de 40 à 120 % du PNB et 7 % des Italiens possèdent 44 % de la richesse. Tout cela s'est passé sous des gouvernements soutenus ou dirigés par le centre-gauche : on ne saurait donc trop s'étonner de la récente défaite électorale de celui-

2. En matière de retraites une et patrons et, dans une moindre mesure, les syndicats, poussent réforme introduite en 1996 par les travailleurs à souscrire des le gouvernement Dini, avec l'accord des patrons et des syndicontrats de retraite par capitalicats, a frappé durement le syssation.

tème des retraites en créant deux catégories de travailleurs :

3. Chaque fois qu'ils peuvent le ceux qui, en ayant payé leurs faire (par exemple, chez FIAT à

Cassino et chez Zanussi en contributions pendant 18 ans,

Vénétie), ils cherchent à conclujouissent, pour l'instant, du vieux système par répartition — re des par ailleurs, plus rigide - et excluant la CGIL, qui pourtant ceux, embauchés par la suite, est loin d'être radicale. Parfois, qui jouiront d'un système d'auc'est un boomerang, comme tant moins favorable qu'augchez Zanussi où un accord a été mente le nombre des précaires.

rejeté par la majorité des tra-

En même temps gouvernement vailleurs. .

ci. Il va de soi que les patrons s'efforceront d'exploiter le nouveau cadre politique pour développer davantage leur offensive contre le niveau de vie des travailleurs, la sécurité de l'emploi, les retraites et pour annuler les conventions collectives nationales (3). Gauche syndicale et revendications

Dans ce cadre se développe une activité des gauches syndicales. De nombreux syndicats de base ne cessent de se manifester et le 1er mai des COBAS (4) de l'enseignement, des transports, de certains secteurs industriels et de la fonction publique ont donné naissance à une confédération unitaire. Quelque chose bouge dans la

CGIL aussi, en vue du congrès qui aura lieu au début de l'année prochaine.

Différents courants de gauche se sont organisés en constituant une tendance oppositionnelle appelée Lavoro e società

(travail et société).

Les objectifs prioritaires dans la phase actuelle concernent le rattrapage et l'augmentation des salaires, l'introduction d'un salaire minimum intercatégoriel, la lutte contre le travail précaire, la transformation des convention atypiques en conventions à temps indéterminé, des droits pour tous les travailleurs et travailleuses. En même temps, malgré toutes les difficultés qu'on rencontre sur ce terrain, il faut continuer la bataille pour les 35 heures sans réduction de salaire. Il faut la combiner avec la lutte pour le salaire social.

Finalement, alors qu'on est train de préparer la mobilisation contre le sommet du G8 à Gènes, à laquelle la FIOM a donné son adhésion, un effort majeur s'impose pour construire la solidarité et l'unité entre le vieux mouvement ouvrier et les nouveaux mouvements de masse contre la mondialisation. Les conditions existent pour avancer dans cette direction.

4. Les COBAS (Comités de base) sont apparus d'abord dans le mouvement de masse des enseignants en 1986-1987, puis à Alfa Romeo (groupe FIAT) en 1990, avant de s'étendre à d'autres secteurs. Il s'agissait - comme dans le cas des syndicats SUD en France — de constituer un jalon du processus de reconsaccords séparés en truction du syndicalisme "lutte de classe" après la dérive droitière des directions bureaucratiques des confédérations traditionnelles. Cf. Inprecor n° 399 de février 1996.

----- pull-quotes on this page -----

Solidarité urgente

Une erreur sur cette page ?