Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CONTRE LA MONDIALISATION CAPITALISTE

Après Gênes

· Inprecor n° 461-462, août-septembre 2001 · p. 3-10 · 7 518 mots

Économie mondiale Italie France Syndicalisme

Par François Vercammen* a bataille de Gênes rentrera dans l'histoire sociale. Elle a envoyé une onde de choc à travers toutes les sphères politiques ; grâce à la télévision, elle a pénétré dans les foyers les plus modestes et dans les recoins les plus éloignés de la planète. Une vraie « poussée de mondialisation » !

Le résultat final — provisoire — ne fait pas de doute : une lourde défaite moralesymbolique pour les gouvernements de l'impérialisme réunis ; le gouvernement Berlusconi sur la défensive, lui qui voulait mater le mouvement, a donné un coup de fouet à la remobilisation des travailleurs et de la jeunesse. Et surtout, une nouvelle génération politique s'est levée dans la « contestation du système » à l'échelle internationale

Le climat politique-idéologique change : une nouvelle période de reconstruction du mouvement des exploitée(e)s et opprimé(e)s s'ouvre, alors que l'offensive capitaliste se poursuivra en force, tirant partie de l'économie mondiale qui entre en récession.

L'espoir se trouve du côté du mouvement. Celui-ci en sort renforcé à tous les niveaux, il connaîtra une nouvelle extension géographique et amplifiera son influence dans la société, il s'impose désormais dans le débat politique. Mais, perturber une réunion des institutions impérialistes est une chose, empêcher leur fonctionnement, voire « arrêter » la mondialisation capitaliste en est une autre. Du coup, plus vite et plus fortement qu'on ne l'aura pensé, le débat stratégique, programmatique et tactique s'ouvrira au sein du mouvement. Ayant brisé le climat de résignation, recréé l'espoir en « un monde meilleur », revigoré la lutte du prolétariat, ce nouveau mouvement est désormais engagé dans une dialectique complexe avec le mouvement ouvrier et populaire « réel ». II est devenu un enjeu pour toutes les forces conservatrices du capitalisme : patrons, gouvernements, appareils bureaucratiques sociaux-démocrates. De par ses nouvelles responsabilités, il devra élargir ses analyses et préciser ses propositions. La victoire à Gênes a ouvert une nouvelle phase dans la lutte de classe Une victoire hautement symbolique

C'est la classe dominante, et singulièrement celle des États-Unis, qui a monté en épingle le rôle du G7 (les sept « grands pays » impérialistes : États-Unis, Canada, Japon, Allemagne, Grande-Bretagne, France, Italie). Ce qui au départ avait été une réunion relativement discrète et pratique (en 1975, des grandes puissances capitalistes s'étaient réunies pour la première fois afin de maîtriser la première grande crise monétaire de l'après-guerre) s'est transformé en une tentative d'imposer un leadership international puissant qui veille sur elles et sur la planète. Gênes fut l'exemple parfait de cette « montée en puissance»

Ces faits anecdotiques renvoient à un constat fondamental : créer des institutions « étatiques » mondiales est une tâche gigantesque pour les classes dominantes du capitalisme mondialisé. Celles-ci se heurtent à des obstacles considérables pour mettre en place des institutions « étatiques » mondiales. Les contradictions entre elles sont trop fortes, les « nouvelles » institutions manquent de toute légitimité populaire au départ (1)

Pour contourner la difficulté, il y a d'abord eu la politique de l'ombre, et cette énormité que fut le projet de l'Accord multilatéral sur les investissements (AMI) : imposer secrètement une protection universelle * François Vercammen est membre du Secrétariat unifié de la IVe Internationale. 1. Elles ne tombent pas toutes dans la même catégorie : l'ONU avec son Assemblée générale, ainsi qu'une série de ses « agences » sociales avaient acquis un crédit certain ; cela ne vaut pas pour la Banque Mondiale et encore moins pour le FMI, technocratique, qui empêchent tout écart par rapport à la politique néolibérale ; la situation de l'Union Européenne est plus ambiguë : c'est moins son manque de représentativité démocratique que sa politique antisociale qui est en question. La réunion du G7 en revanche représente sans aucun doute le maximum d'arrogance politique et symbolique — plus encore que le Conseil de sécurité de l'ONU.

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pour les investissements « étrangers », qui prévaudrait sur les lois des Etats nationaux ! Les odieux plans d'ajustement structurel imposés par le FMI aux pays en difficulté de payements ont pu créer une illusion d'efficacité. Depuis les crises asiatique, russe, brésilienne et maintenant argentine, l'orientation politique du FMI se trouve dans une impasse totale. Le point le plus solide de cette armature institutionnelle fut, à défaut d'un « gouvernement » mondial, le G7 : les gouvernements des principaux pays impérialistes, sous l'égide des États-Unis (et la Russie, admise à la table pour certaines matières, transformant le G7 en G8).

La débandade à Gênes l'a démenti, ce fut une belle cacophonie. Du bricolage : inviter en dernière minute quelques chefs de gouvernements africains et asiatiques, pour « faire du tiers-mondisme ». De la « séduction » : les déclarations de Ruggiero, ministre italien des affaires étrangères, homme de la Fiat, qui expliquait avant le début des manifestations qu'il « partageait les mêmes objectifs ». Retournement brutal : Berlusconi qui retrouve la tonalité « vieux-fasciste » en clamant « qui manifeste contre le G7 est contre l'Occident » ! Le lendemain de l'assassinat de Carlo Giuliano, les mines défaites des grands chefs, et Chirac qui se positionne du côté des manifestants. Et « la totale » : les départs précipités et en ordre dispersé des membres de ce gouvernement mondial, quand les brutalisés et les torturés lors du « blitz » au siège du Genoa Social Forum (GSF) auront été diffusés par toutes les télévisions du monde...

Puis le summum de cynisme : créer un fonds d'aide contre le Sida. Non seulement la somme est dérisoire (2) mais en réalité, il ne s'agit même pas de nouvelles dépenses, mais simplement d'une réorganisation d'un budget déjà existant !

Quelle signification prendra la bataille de Gênes ? Son impact s'étalera dans le temps et il agira à différents niveaux selon les pays.

Il est difficile de « sonder les opinions publiques mondiales », mais ce qui restera (au-delà de la violence) c'est la bande des chefs super-puissants, isolés dans un bateau, entourés de barbelés et d'un « nouveau mur », assiégés par des centaines de milliers de manifestants — des vieux et des moins vieux, mais surtout des jeunes, venant de toute la planète, de toutes les tendances 2. Interpellant Berlusconi au Sénat, qui se vantait « des résultats positifs du sommet de Gênes », notre camarade Gigi Malabarba, à la tête du groupe du Parti de la refondation communiste (PRC) dans cette assemblée, lui lança à la figure : « ton fonds ne dépasse pas ce que tu as investi cette année dans ton club de football AC Milan] ». 4.

politiques progressistes, d'une impressionnante variété de mouvements, d'associations, de comités, etc. Une immense mobilisation de la jeunesse, généreuse, combative, internationaliste, qui exige « un autre monde ». Meeting commun des organisations du GUE-NLG à Gênes. A la tribune Alain Krivine (LCR, France, au micro), Gigi Malabarba (PRC, Italie, debout) et Fausto Bertinotti (PRC, Italie, assis à droite). Et le cortège de la LCR (Photos A.L.)

Les maîtres du monde ont voulu cette bataille pour gagner l'opinion publique ; ils l'ont perdue. La tentative de valoriser et d'imposer une sorte de gouvernement mondial a échoué.

Ceci étant dit, on n'a pas arrêté « la mondialisation capitaliste » pour autant, ni même le fonctionnement de ces réunions politiques, technocratiques, financières. Le débat stratégique s'impose, par ce premier biais. Bouleversement italien

En Italie, toute la société politique allait juger Berlusconi sur sa capacité à gérer la réunion du G7, lui qui fut chassé du gouvernement en 1994 parce qu'il n'avait pas su maintenir la paix civique. Ainsi, l'impact de « Gênes » s'est fait sentir dès avant le début des manifestations. On connaît le résultat. Un mois après, les suites de Gênes n'ont pas quitté un jour les médias : l'effet des brutalités policières, la commission parlementaire sur « les événements », la mise en question de certains ministres (celui de l'Intérieur), les rapports tendus du gouvernement italien avec certains gouvernements de l'UE dont les ressortissants ont été arbitrairement arrêtés... La lutte n'y a pas cessé depuis pour organiser la solidarité. Sur le plan politique, le gouvernement, sur la défensive, est repassé à l'attaque, misant sur les lâchetés de la gauche ex-gouvernementale (Rutelli, une partie de la direction des DS, ex-PCI). Il vise à criminaliser le mouvement, à l'élargir à toute l'aire radicale (au-delà du « Black Block »).

Il essaye d'impliquer « l'Olivier » dans une politique d'union sacrée (« bipartisane »).

Et comme par hasard, des bombes explosent accompagnées de communiqués

« signés Brigades Rouges ». Jouant sur les craintes des gens et le « sens de l'État » de la social-démocratie, Berlusconi vise ni plus ni moins à empêcher les mobilisations syndicales prévues pour l'automne !

La secousse de Gênes, traversant toute la société italienne, a du coup bouleversé le dispositif politique en Italie. Pas à cause des violences et de leurs suites, mais du fait de l'extraordinaire force politique qu'avait accumulée et mise en œuvre le Genova Social Forum (GFS) et que Berlusconi avait totalement sous-estimée. De fait la bataille contre le G7 est devenue aussi une bataille contre le gouvernement Berlusconi et sa politique.

C'est Berlusconi qui l'avait voulu, en ayant théâtralement érigé « son » sommet comme symbole de sa « maîtrise » en poliper coop gie Communiste 15 ледог Rolation: tique

L'opposition qui a relevé le défi, ne fut pas la gauche ex-gouvernementale, ni la CGIL (le grand syndicat confédéral, membre de la Confédération européenne des syndicats, CES), mais une vaste alliance entre « le mouvement contre la mondialisation capitaliste », et des secteurs syndicaux importants dont certains étaient en lutte, ce qui a permis une extraordinaire mobilisation de la jeunesse étudiante, lycéenne, chômeuse ou précaire. Le GFS a montré une grande maturité politique, en soudant ses différents éléments, avec la spécificité de leurs revendications et modalités d'action, allant de secteurs important de l'Église jusqu'aux courants socio-politiques très radicaux, en pas-

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sant par la FIOM (la Centrale des Métallurgistes, dirigée par la gauche syndicale).

Ce qui fut le plus spectaculaire, ce fut la mobilisation « rouge » où la gauche radicale (sociale et politique), nationale et internationale, a joué un rôle déterminant. Cela s'explique largement par le rôle du Parti de la refondation communiste (PRC). Le contingent des Jeunesses Communistes du PRC fut impressionnant de combativité ; les fédérations du PRC offraient l'infrastructure de la mobilisation. Elles formaient un bon tiers de la grande manifestation qui réunit entre 200 000 et 250 000 personnes ! Fausto Bertinotti, dirigeant du PRC, a maintenu une ligne politique « digne » de la gauche radicale-pluraliste : entièrement dans le mouvement, il a montré un respect total pour l'autonomie de celui-ci ; il n'a pas cédé à la très forte pression pour défendre l'État bourgeois, sa stabilité, son droit à la répression, etc. ; il a compris la radicalisation de la jeunesse, sa culture politique, ses modes d'action... Le PRC se positionne comme le parti anticapitaliste et anti-impérialiste. Le « mouvement anti-mondialisation » comme détonateur

L'apport le plus extraordinaire du mouvement contre la mondialisation capitaliste, d'une portée historique, c'est d'avoir brisé le sentiment de résignation et d'impuissance politique, qui avait envahi massivement les classes populaires et les cercles militants, et d'avoir rendu cohésion et perspective aux résistances qui n'avaient jamais cessé.

Après la défaite du prolétariat à l'échelle internationale, l'impasse semblait totale et durable : crise historique du mouvement ouvrier/populaire traditionnel et de ses courants dominants (social-démocratie, stalinisme, populisme anti-impérialiste), doute profond sur la perspective socialiste, quasi-disparition de la gauche révolutionnaire. On pouvait légitimement se poser la question jusqu'où ce raz-de-marée néolibéral irait. Et surtout : d'où pourrait venir l'étincelle, l'événement fondateur - fort, profond, à portée universelle, libérateur — pour casser les années de plomb des deux décennies de la fin du XX* siècle. On connaît la réponse : c'est le « mouvement antimondialisation » !

Le constat est étonnant. Une fois encore, comme en « 68 », le détonateur est venu de l'extérieur du mouvement ouvrier traditionnel « historiquement constitué ». Et, à nouveau, il est lié à une nouvelle radicalisation de la jeunesse. A l'époque, ce fut une explosion massive d'une combativité étudiante offensive dans des conditions de prospérité et d'optimisme, qui agissaient sur une classe ouvrière, dont la cohésion et la combativité - stérilisées par les encore puissants appareils des syndicats et partis socialistes ou communistes -se libéraient et devaient déboucher, dans certains pays, sur des grèves générales et des mobilisations populaires, voire des situations révolutionnaires ou semi-révolutionnaires. La révolution socialiste fut à l'ordre du jour. La jeunesse radicalisée en tirait la conclusion qu'il fallait se lier à la classe ouvrière et construire de « nouveaux » partis marxistes et révolutionnaires.

Aujourd'hui tout est plus compliqué, plus difficile, plus fragile. D'abord, on continue à subir une offensive capitaliste ininterrompue et de grande ampleur. Ensuite, le mouvement ouvrier traditionnel, trente ans après 1968, a franchi plusieurs étapes dans sa dégénérescence. Il a désormais perdu toute velléité d'auto-émancipation et de contestation globale, de détermination et de fiabilité sur les revendications quotidiennes, d'aspirations larges dans la société (femmes, tiers-monde, guerre et paix, internationalisme, écologie...). Son attrait pour la jeunesse est à peu près égal à zéro. Finalement, depuis les années 1980, deux générations jeunes ont dû subir la « culture » néolibérale d'individualisme, d'anti-politisme, de consumérisme, de carriérisme..., avec la fascination pour les nouvelles technologies qui projettent un avenir excitant... mais virtuel. (3) .

Le « mouvement contre la mondialisation capitaliste » naît, par « la négative », dans la douleur, sous le fouet d'une terrible régression à tous les niveaux (social, démocratique, humanitaire, individuel, communautaire...) et de l'abandon de ses aspirations par le mouvement ouvrier et populaire traditionnel, totalement aligné derrière la 3. Cela rappelle la situation idéologique d'après la défaite désastreuse de la Commune de Paris en 1871 : quand l'alternative fut : [s'accrocher à la perspective lointaine du] socialisme ou lémigrer vers] l'Amérique. 4. Sans résultat tangible par ailleurs. Hors Europe, trop faible comme symbole de la mondialisation. En Europe même, l'UE s'est sentie obligée d'organiser, au Luxembourg, un « sommet » sur l'emploi et, partant, la CES une "manif" que « les Marches » ont imprégnée de leur dynamisme et leurs mots d'ordre. Mais — signe du rapport de forces toujours très défavorable — la coordination intergouvernementale sur l'emploi qui y fut décidée, est devenue un instrument de guerre néolibéral cont-

/ HORRORI iELG-8! En memoria de Morris, creador de Lucky Luke politique néolibérale

Sa percée n'a pu se faire qu'en rassemblant les conditions d'une renaissance militante, par un travail de fourmis, à contre-courant, dans l'isolement, à tâtons. La percée à Seattle...

Le véritable déclic fut la « découverte » qu'une manifestation de masse, « déterminée », s'en prenant aux institutions internationales, pouvait mettre en difficulté le « fonctionnement » du capitalisme globalisé Seattle était cela. Il y avait des précédents annonciateurs. En juin 1997, 50 000 manifestants des « Marches européennes contre le chômage, la précarité et les exclusions » occupaient les rues d'Amsterdam face au Sommet de l'Union Européenne. L'échec quasi-total de cette réunion, la brutalité policière « gratuite » et l'incurie totale de la Confédération Européenne des Syndicats en faisaient « soudainement » un événement mondial parce que CNN le diffusait sur toutes les télés du monde (4). La première « victoire » symbolique sur les instances de la mondialisation fut l'encerclement « pacifique » du siège parisien de l'OCDE, qui réussit à obliger le gouvernement français à abandonner un AMI (5), pratiquement inconnu.

Depuis la bataille à Seattle, cette nouvelle conscience d'avoir « prise » sur le cadre politique mondialisé, a ré-enclenché l'esprit offensif, la détermination militante, et parre le monde du travail. 5. Le projet de l'Accord Multilatéral sur les Investissements, visait à créer une législation internationale, prévalant sur celle des États nationaux, et libérant les investissements étrangers d'à peu près toutes les contraintes sociales et écologiques. Si les principales puissances impérialistes n'ont pu se mettre d'accord pour l'adopter, les États-Unis poursuivent la pression, intégrant ses chapitres dans les accords qu'ils imposent, T'ALENA (avec le Mexique et le Canada) et le projet de la Zone de Libre Échange des Amériques (ZLEA). Pour une analyse de l'AMI cf. Inprecor n° 423 d'avril 1998.

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tant, le processus d'accumulation de convictions politiques et d'engagements militants. Par l'Internet, cet esprit s'est très rapidement diffusé à l'échelle planétaire. Il a à la fois renforcé et multiplié les initiatives locales-nationales, et rassemblé, à chaque occasion « globale », les cadres des mouvements encore fragmentés et dispersés.

C'est aux Etats-Unis que la combinaison a eu lieu entre le début d'une radicalisation de la jeunesse et un mouvement syndical en dramatique perte de vitesse, qui s'était adressé, en 1995, au milieu étudiant pour l'aider à se réorganiser. ...et ses sources

Seattle ne tombe pas du ciel. Il y a eu un pré-Seattle. Il a fallu « construire » le mouvement par un travail de fourmis, dans la dispersion, jusqu'à ce que la force de la mondialisation du capitalisme impose une dynamique centripète à la multitude d'initiatives. Déjà des initiatives audacieuses avaient attiré l'attention de cercles plus larges à l'échelle internationale. Pêle-mêle : la spectaculaire commémoration de la Bastille en 1989 à Paris, où l'annulation de la dette du tiers-monde fut exigée, relayée ensuite par le CADTM belge ; le néo-zapatisme et ses conférences internationales dès 1994 ; l'initiative du Monde Diplomatique sur la taxe Tobin qui déboucha rapidement sur la constitution d'une organisation importante, ATTAC-France (6).

Plusieurs efforts peu spectaculaires ont pu préparer le terrain.

D'abord, il y a eu un travail d'élaboration intellectuelle (analyses, arguments, propositions alternatives). Il a donné un soubassement solide au mouvement, une grande confiance en soi aux militants, une autorité dans les médias, et finalement un esprit offensif contre les tenants du néolibé6. Cf. Christophe Aguiton, Le monde nous appartient, Plon, Paris 2001, qui dresse une image quasi complète du mouvement, son histoire, ses composantes, ses activités et constitue aussi une mine d'or de remarques politiques qui permettent de comprendre la dynamique particulière de cette mouvance. 7. Il faut donc distinguer « le mouvement organisé » des actions innombrables et anonymes que mènent les opprimé-e-s et exploité-e-s dans le monde entier pour défendre leurs conditions d'existence en se heurtant à la mondialisation capitaliste. Les deux éléments — le mouvement organisé et les actions — reposent sur la même base objective : l'internationalisation du système capitaliste. Celle-ci rend possible la rencontre entre les deux. C'est un objectif à atteindre pas encore réalisé. Confondre les deux serait exagérer la force actuelle du mouvement organisé, et sous-estimer ses exigences stratégiques et tactiques à résoudre.

ralisme. N'oublions pas que celui-ci dominait massivement les universités, les médias, les écoles, les services d'étude et de formation du mouvement ouvrier traditionnel. Dès avant Seattle, par le nombre, la pluralité et la qualité de ce travail, « le mouvement » a pu se constituer en un courant d'opinion assez fort pour imposer aux idéologues néolibéraux un débat qui fut « interdit ». Son aspect extraordinaire c'est qu'il fut (et reste, pour le moment) bipolaire : aucun courant intermédiaire - social-démocrate par exemple -n'y est apparu. Les PS (et les PC gouvernementaux) n'ont toujours pas rattrapé ce retard qui les repousse à la marge, voire en dehors du mouvement. Cette victoire « culturelle » initiale n'est pas pour peu dans le déclenchement d'une dynamique militante offensive. C'est surtout en France qu'a eu lieu ce réengagement « à gauche » d'un courant intellectuel notable. A la base, il y a la lutte de classe du monde du travail : le mouvement de grève de l'hiver 1995 contre le gouvernement Juppé.

Ensuite, il y a un facteur générationnel « microsociologique ». Vingt ans de dépolitisation, désidéologisation, démobilisation ont réussi à décourager la jeunesse de s'occuper de la chose publique, et détourné son énergie vers la sphère privée ou marchande. Ainsi, l'amorce du mouvement eut lieu grâce à la mince couche des « rescapés de la génération 68 », forte et nombreuse à l'époque. Elle s'est réengagée mais dans un cadre organisationnel plus « relaxe » que l'organisation révolutionnaire qu'ils avaient connue auparavant. Saisissant cette « deuxième chance », ils y ont investi leur expérience, leur savoir, et leur savoir-faire. Dans ce cadre, plus convivial et moins contraignant, orienté vers quelques grandes questions de l'humanité, mêlant propositions pointues et débats théoriques et analytiques, la jonction s'est opérée avec les premiers « engagés » des générations plus jeunes — début d'une nouvelle radicalisation jeune à l'échelle planétaire. On n'explique pas autrement l'extraordinaire réussite de cette dynamique unitaire tellement fragile d'un mouvement aux apparences « incohérentes et chaotiques », selon les médias malveillants. Le Genoa Social Forum en est l'exemple le plus achevé.

Finalement, « Seattle » a été précédé par une activité croissante de campagnes, de colloques, de manifestations à l'occasion des réunions des institutions internationales. En s'arrimant à un nombre croissant de pays le « mouvement international » favorise, chaque fois, une participation accrue d'associations et d'organisations « locales », et solidifie les liens entre les noyaux actifs « internationaux ». Le « mouvement contre la mondialisation (néolibérale ou capitaliste) » est bel et bien organisé, à sa manière, en fonction de ses activités, selon ses propres modalités (7). La preuve fut fournie à Porto Alegre au Forum Social Mondial (janvierfévrier 2001) avec éclat, le Forum Économique Mondial de Davos (c'est-à-dire la business class mondiale réunie en villégiature) ayant provoqué le débat public à distance. « Porto Alegre » représente l'équivalent de Seattle, mais sur le plan de l'organisation. Il n'aurait jamais eu lieu pourtant sans l'enchaînement accéléré de rencontres « fortes » à Cologne (juin 1999), Bangkok (février 2000) et Genève (juin 2000). En cours de route, les premiers et véritables mouvements sociaux et syndicaux y ont adhéré (ATTAC-France où des syndicalistes importants participent, Via Campesina, la KCTU coréenne...).

Ces trois facteurs, avec leurs fragilités, ont donné la force suffisante pour passer, à Seattle, d'un mouvement d'opinion à un mouvement mobilisé capable de se battre

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pour des objectifs pratiques-politiques. Mais on ne doit pas se cacher que nos réussites sont aussi dues aux faiblesses de notre ennemi, et cela malgré la force matérielle inouïe, dont il dispose.

Les contradictions accrues entre les trois grandes puissances (États-Unis, Union européenne, Japon) se développent plus librement depuis l'effondrement de l'URSS. La mondialisation du capitalisme dans sa forme actuelle est frappée d'une instabilité endémique à cause de la dérégulation (« libéralisation ») massive ainsi que du poids accru et de la volatilité du capital financier. Dans ce contexte, les organismes internationaux du Grand Capital, ont d'autant moins de crédibilité dans la population qu'ils assument la responsabilité pour la politique la plus antisociale depuis un demi-siècle. S'y sont ajoutées récemment : la politique internationale unilatérale du gouvernement Bush et l'inefficacité étalée du couple FMI/BM du point de vue capitaliste.

Il y avait quelque chose de totalement inédit à Gênes : la confrontation politique fut dépouillée de tout contenu concret. L'agenda du G7 ne valait pas un clou. Leur but fut de « tenir la réunion » et de médiatiser celle-ci, bref de s'imposer comme direction mondiale. Les manifestants contestaient cela, en bloc, tout en jetant tout l'acquis programmatique et revendicatif dans la balance. L'enjeu politique fut colossal : gagner les faveurs de l'opinion publique. La contre-attaque de l'impérialisme

Depuis la bataille de Gênes, le problème de la violence est omniprésent dans les médias et dans les débats au sein du mouvement.

L'origine en est claire : à Seattle, le gouvernement américain a décidé de lancer une attaque exceptionnellement brutale (8), face à une tactique de désobéissance massive non-violente. Celle-ci s'était avérée très efficace : la réunion de l'OMC peinait à se réunir (et elle allait échouer sur les conflits internes entre grandes puissances). Depuis lors, les classes dominantes ont commencé à saisir la dimension du problème qui venait de naître (9). Connaissant l'instabilité systémique, le peu de légitimité du politique et l'affaiblissement du contrôle social sur les classes laborieuses, elles tiennent désormais compte de la possibilité d'explosions sociales de grande ampleur, de soulèvements urbains, de jacqueries dans les campagnes, etc. Seattle fut une très mauvaise surprise pour elles. La réaction immédiate est de mettre en place une tactique pour « étouffer dans l'œuf » un mouvement contestataire

« insaisissable » en absence des habituels interlocuteurs

«fiables ».

Leur schéma stratégique consiste à disloquer le mouvement à court terme par une combinaison de deux éléments : la criminalisation de tous les courants politiquement radicaux (pas seulement les plus violents dans l'action) ; le dégagement et la cooptation des courants collaborationnistes (10), à l'image des dirigeants du mouvement ouvrier traditionnel, syndical et politique. Mais pour que la « collaboration de classe » puisse fonctionner, il faut au préalable détruire la radicalisation montante et déloger les courants anticapitalistes souvent à l'initiative et à la direction du mouvement. C'est difficile sans un revirement politique qui s'éloigne du néolibéralisme dominant et en l'absence de courants modérés solides. Ainsi, c'est la brutalisation qui prévaut.

Les violences à Prague furent de toute évidence un cas à part (ne fût-ce qu'à cause de l'appareil d'État issu de la bureaucratie stalinienne qui n'a jamais appris la riposte graduelle, et de la faible participation du mouvement ouvrier autochtone). A Nice, le gouvernement Jospin fut somme toute prudent - suspendant Schengen, faisant confiance aux bureaucraties syndicales.

Göteborg, en revanche, fut la première tensein de l'Union tative, préparée au

Européenne. La manifestation fut de masse et pacifique, le vandalisme du « Black

Block » isolé et toléré. Dès le soir même, la campagne de criminalisation du mouvement fut lancée, dans toute l'Europe, puissam-

8. « Exceptionnellement » face à des ouvriers et étudiants blancs.

Car dans les ghettos de la population « de couleur », la brutalité et l'arbitraire sont la règle

9. Dans un article prémonitoire, écrit en 1996, un des idéologues de l'establishment avait lancé l'avertissement : « Le monde est train d'aller sans doute en inexorablement vers un de ses moments tragiques qui amènera des historiens à poser la question, pourquoi on n'avait rien sique.

fait à temps » (Ethan Kapstein,

World

Workers and the

Economy ?, Foreign Affairs,

May-June 1996, p.18).

Curieuse image où l'on voit des carabinieri italiens avec des individus en train de se vétir de noir... (Photo Indymedia)

ment, des semaines durant. C'est dans cette continuité que les classes dominantes en

Europe avaient préparé Gênes, ensemble avec le gouvernement américain. Au gouvernement Berlusconi de l'appliquer.

Ainsi, Gênes devint le vrai test, « grandeur nature », la vraie tentative de mater le mouvement par la violence de l'État. C'est un projet préparé par la social-démocratie européenne au pouvoir notamment en

France, en Allemagne (11), en Grande-

Bretagne et, jusqu'à sa défaite face à

Berlusconi en mai, en Italie. Ce serait lui faire trop d'honneur que d'attribuer ce projet à

Berlusconi (12). Car c'est la « nouvelle » social-démocratie italienne

(les DS,

Démocrates de gauche, ex-PCI) qui a initié le projet tactique de l'UE, lors de la manifestation de Naples (mars 2001), conçue comme une répétition générale pour Gênes. C'est elle, qui s'était dotée des instruments appropriés en remplaçant les chefs des différents appareils de répression en y installant ses hommes de confiance. C'est elle aussi qui avait refusé toute rencontre préalable avec le

GSF, les organisateurs du contre-sommet.

C'est elle encore qui avait gonflé la portée symbolique de la réunion du G7 par une montée en puissance organisationnelle

10. Ils pourraient se retrouver tester contre les sévices polidans une structure de dialogue ciers, mais pour exiger du gouou mieux au sein d'une « sociévernement italien qu'il assume té civile » créée d'en haut par les et défende le monopole de la violence de • l'État démocrainstitutions étatiques mêmes, arrosée de subsides, de moyens tique ». cf. Corriere de la Sera du matériels de fonctionnement, et,

26 juillet 2001.

pourquoi pas, de carrières per-

12. Si Berlusconi a gagné les sonnelles... Cette société civile élections en mai 2001, son goudeviendrait un rouage de la vernement ne sera à pied d'œuvre qu'au début juillet. Ce n'est

« gouvernance », qui se substituerait progressivement à la donc pas faux, même si cela démocratie parlementaire clasdévoile sa lâcheté personnelle, quand il dira que toute la pré-

11. Otto Schilly, le ministre alleparation de la répression fut l'œuvre du précédent gouvernemand des affaires intérieures, descendra à Rome, le lendement de centre-gauche.

main de Gênes, non pour pro-

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impressionnante. Berlusconi reçut tout cela en cadeau ! Ce qu'il a fait, c'est introduire une manœuvre de rapprochement avec le GSF, pour jouer sur les contradictions internes de ce dernier et tenter de le faire éclater ou pour lui imposer de discipliner le mouvement. Cela s'accompagna d'un discours lénifiant répété par son ministre des affaires étrangères, Ruggieri, que « nous sommes tous d'accord sur l'objectif — aider le tiersmonde - mais pas sur les moyens ». On connaît le résultat final : Berlusconi a appliqué la stratégie violente élaborée par l'Union européenne, y ajoutant la terreur sélective et les tortures en plus.

Par ailleurs, jamais une telle transparence, d'emblée mondialisée, n'a présidé à un combat politique entre la direction impérialiste de la planète et un mouvement de masse contestataire. Une tactique que certains voudraient imposer au mouvement

C'est le passage d'un mouvement d'opinion à un mouvement de mobilisation massive visant des objectifs hautement symboliques de l'adversaire qui l'a transformé en un facteur efficace.

La nouveauté y fut une désobéissance de masse, acharnée, avec comme but de perturber le fonctionnement d'une réunion hautement médiatisée. La jeunesse s'en est saisie avec toute son énergie. Cela impliquait un affrontement limité, dépendant des agissements de l'appareil de répression. A Seattle, l'efficacité de la tactique fut démontrée. Elle repose sur des considérations que le capitalisme moderne nous avait inculquées depuis une dizaine d'année. Une activité devient « un fait » (politique, par exemple), dans la mesure où les médias en parlent. L'activité généreuse, la présentation d'idées intéressantes, une manifestation massive ne valent que si celles-ci sont accompagnées de ce qu'on appelle « des incidents ».

Le sentiment est largement répandu que nous vivons sous une démocratie cynique : « votez toujours, c'est nous qui décidons ». Les partis qui vont au gouvernement, font le contraire de ce qu'ils promettent pendant les campagnes électorales. Et puis il y a l'abus du pouvoir, son caractère arbitraire : on kidnappe légalement un général serbe, tortionnaire, pour le traîner devant le Tribunal international à La Haye; mais Israël, avec l'appui des États-Unis, peut mépriser les résolutions adoptées par l'ONU et continuer à tuer la jeunesse palestinienne... C'est d'autant moins supportable qu'il y a la conscience mondiale en gestation : il y a urgence, un devoir d'agir, d'arrêter la machine destructrice, la planète menacée, l'existence de l'humanité en danger, la barbarie insupportable du tiers-monde, l'insécurité sociale généralisée, la désolation des réfugié(e)s, immigré(e)s... Dans un tel contexte global, une jeunesse s'est levée pour résister, protester. Antiautoritaire par nature, elle ne se privera pas de transgresser les règles du jeu (devenues dérisoires), occuper l'espace public (interdit), pratiquer une démocratie (réellement inexistante), lutter pour gagner, « changer le monde » !

Une chose, c'est ce radicalisme de la jeunesse totalement légitime. Autre chose, l'application d'une tactique violente par une organisation qui en porte la responsabilité politique et morale devant le mouvement entier et devant l'opinion publique. Comme

Assassinat de Carlo Giuliano (Photos Indumedia) toute tactique de tout courant, elle doit être jugée et être soumise à la discussion politique.

Nous n'assimilons pas les anarchistes au Black Block dans la mesure où ils s'en distancient. Nous n'abordons pas ce dernier comme une agence de la police infiltrée par l'extrême-droite fasciste, même s'il s'y prête facilement (cagoules, opérations commandos, destructions aveugles...). Mais nous le jugeons à partir d'un principe : notre mouvement vise l'émancipation par l'auto-activité de la population ouvrière et populaire, sollicite sa participation active et applique la démocratie en son sein. Nous sommes opposés à la violence minoritaire qui se substitue à l'action de masse, ou pire : qui utilise la masse des participants comme couverture pour effectuer des actions violentes qui agressent les manifestants. Nous écarterons de notre secteur de la manifestation toute immixtion intempestive qui tente de nous utiliser à cet effet.

Pour autant, le problème ne sera pas résolu par une excommunication des « violents » et leur dénonciation en commun avec l'aile modérée du mouvement qui est candidate « au dialogue » avec nos pires ennemis. Le problème est plus vaste : il s'agit de convaincre la jeunesse radicale qui veut se battre et vaincre, d'une stratégie socialiste-révolutionnaire au lieu d'une succession de batailles de plus en plus violentes contre l'appareil de répression. Stratégie et problèmes politiques

Le problème soulève la question de la stratégie du mouvement dans ses multiples aspects :

En premier lieu, il y a dans son activité et sa réussite actuelle un double décalage :

entre sa capacité de mettre à mal le fonc tionnement de certaines réunions des

« maîtres du monde » et la mise en échec de leurs objectifs (AMI à Paris, OMC à

Seattle, l'abandon de la BM à Barcelone, la débandade du G7 à Gênes), d'une part, et d'autre part, la difficulté de réaliser ses revendications les plus « mondialistes » et les plus en vue, telles que l'annulation de la dette du tiers-monde et l'imposition de la taxe Tobin, mais aussi de réaliser, ce faisant, la promesse (implicite) d'arrêter la mondialisation capitaliste néolibérale

Deuxièmement, la dynamique du mouvement se développe à peu près en dehors de tout contrôle des institutions étatiques et des bureaucraties du mouvement ouvrier et populaire. Rien que ce fait lui donne un aspect subversif. De par son prestige et son attraction sur la jeunesse, sur une partie des intellectuels et sur la partie vivante du mouvement syndical, il devient lui-même un enjeu et sera de plus en plus confronté à une politique d'intégration qui démarre à petits pas. La Banque mondiale invite au dialogue lors du prochain sommet à Washington. La présidence belge de l'UE se flatte d'un tournant citoyen avec comme appât l'invitation à une grande convention pour l'an 2002, préparant une « constitution » pour l'Europe. On verra se multiplier les tentatives de créer « une société civile » dans le cadre de la « gouvernance », avec les moyens matériels à l'appui. Sur le fond, la marge pour un compromis basé sur une autre politique « plus à gauche » est mince, voire inexistante : essor ou ralentissement de la conjonctu-

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re économique, la classe dominante ne cède rien. A chaque étape, elle trouve l'argument pour renforcer la politique néolibérale. Le choix reste : néolibéralisme ou anticapitalisme. Sera-t-il différent au cas d'une véritable récession économique mondiale, venant après la crise dite financière des années 1998-99 ? Les bourgeoisies impérialistes seront-elles acculées à faire appel à l'intervention de leurs États pour sauver leur système ? La social-démocratie resurgira-t-elle à cette occasion, portée par une vague massive de « re-régulation » ?

Troisièmement, la radicalité de ce mouvement et son autonomie de pensée et d'action constituent une menace directe pour la survie de la social-démocratie internationale. Elle essaye péniblement de faire oublier qu'elle a été en pointe de la politique néolibérale depuis dix à vingt ans (selon les pays), qu'elle a activement dérégulé en favorisant et propageant la bienfaisance de cette mondialisation, et que ses dirigeants les plus forts (Blair, Jospin, Schröder, D'Alema) se trouvent dans le bunker des « maîtres du monde », alors que les jeunes, travailleurs, syndicalistes, féministes... manifestaient contre eux. Depuis Gênes, le PS français soutient les manifestants, Schröder et Jospin acceptent de mettre la taxe Tobin à l'ordre du jour de l'UE (afin de la proposer... à Bush), le président du PS belge (wallon), di Rupo, s'invite à Porte Alegre. Les DS italiens sortent broyés du choc de Gênes, au point qu'ils luttent pour leur survie comme parti autonome significatif. La politique, y compris sous sa forme partidaire, entrera en force dans le mouvement (13). C'est d'ailleurs une donnée objective, incontournable : une revendication forte portée par un mouvement fort bute immanquablement sur la nécessité de l'imposer au pouvoir politique. Le problème c'est sous quelle forme le mouvement s'engagera-t-il sur le terrain politique-institutionnel ?

Quatrièmement, le défi principal du mouvement (à part sa consolidation), à l'étape qui vient de s'ouvrir, c'est son enracinement sur le terrain national, ce qui signifie plus concrètement : la participation active aux luttes des exploité-e-s et opprimé-e-s et le rapport avec leurs organisations pour la défense de leurs conditions d'existence C'est un tout autre registre qui est entamé Une première collaboration réussie entre le mouvement et les syndicats eu lieu à Seattle La réorganisation, sous Sweeny à partir de 1995, de la grande confédération AFL-CIO avait de fait préparé le terrain. En Italie, la dialectique entre les deux fut d'emblée plus forte. C'est dès avant Gênes, à... Porte Alegre, que le GSF s'était constitué avec la présence (notamment) de la gauche syndicale de la CGIL (la FIOM) et des COBAS. Suite à cela, la FIOM avait invité le GSF à prendre la parole aux meetings des métallurgistes qui préparaient la grève générale et les grandes manifestations. Il y avait une très forte participation syndicale à la manifestation des 250 000, le 22 juillet. Le GSF, avec ses multiples composantes unies sur la mondialisation, mais très hétérogènes sur le plan social, pourra-t-il assumer les multiples et spécifiques exigences que soulève le soutien à une lutte sociale d'envergure, telle que « l'automne chaud » qui s'annonce ? Anticapitalisme spontané et anticapitalisme conscient

Ce sera lors des prochaines échéances (sommet de l'UE en Belgique, deuxième rencontre de Porto Alegre) qu'on vérifiera où en est le mouvement et ses différentes composantes, dans ses multiples dimensions nationales et internationales, politiques et sociales. Et s'il réussit à maintenir son unité d'action, sur quelles initiatives et quel en sera le centre de gravité ?

Comme le débat politique va prendre de l'ampleur de par la force acquise par le mouvement et du fait de l'interférence croissante d'acteurs politiques extérieurs au mouve-

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11105 KOSVOS ENA SUDA ment, les marxistes-révolutionnaires auront la tâche d'intervenir avec leurs analyses et propositions.

Trois questions devraient être développées.

En premier lieu, la question stratégique d'ensemble : comment vaincre la mondialisation néolibérale-capitaliste ? Cela dépendra de plus en plus de l'analyse qu'on en fait : si on se bat contre ses excès, ses effets ou ses fondements ; si on établit le lien adéquat entre la mondialisation et la politique néolibérale. Mais dans tous les cas de figure, on n'échappera pas au constat que c'est la masse des travailleurs et travailleuses, acculés à défendre leurs conditions d'existence quotidienne, qui forment la force sociale majoritaire. Cela devrait rendre caduc tout raccourci avant-gardiste et substitutiste.

Cela n'est plus évident - notamment aux yeux des jeunes générations et des très importants courants complètement tournés vers le Tiers-Monde. Il faut commencer par déployer une analyse ample des conditions du travail exploité (et pas par l'adhésion directe au mouvement ouvrier traditionnel) pour que le mouvement contre la mondialisation et la jeunesse radicalisée trouvent la voie de la lutte de classe. La « nouvelle » jeunesse travailleuse, précaire ou chômeuse -surexploitée, de toute façon - en sera à coup sûr un élément constitutif. Par ailleurs, pour convaincre, il est urgent de reconstituer, dans une analyse certainement complexe, l'unité du prolétariat à l'échelle internationale. Ce n'est certainement pas facile, car cela va encore à contre-courant aujourd'hui. C'est un élément décisif de la reconstitution de la conscience de classe internationaliste, très malmenée. Il s'agit de dépasser les analyses moralisatrices (pauvres/riches) ou de ne pas confondre analyse de fond et propositions tactiques (dialectique entre mouvement sociaux sectoriels : l'esclavage des enfants, la traite 13. On en a eu un avant-goût lorsque Bernard Cassen, président d'ATTAC-France, avait parachuté son ami Jean-Pierre Chevênement. ex-ministre de l'intérieur et expulseur des immigrés sans-papier, à la tête de la manifestation et du meeting de Porte Alegre.

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Meeting commun à Gênes de la Ligue communiste révolutionnaire (France) et du Socialist Workers Party

(Grande Bretagne). Photo A.L. des femmes, le secteur informel, les jeunes chômeurs qui n'ont jamais eu un emploi, les travailleurs-pauvres « working-poor », les salariés avec contrat à durée indéterminé ...). Il s'agit de mettre en évidence le rôle déterminant des classes travailleuses des pays impérialistes — les plus nombreuses, les plus résistantes, les mieux organisées — et qui sont en prise directe avec le grand capital multinational qui leur extorque la masse de ses profits. Ce n'est qu'à partir de cette unité du prolétariat reconstituée qui n'a jamais été aussi nombreux (14) et hétérogène à la fois, que la solidarité et la lutte commune puissent retrouver un fondement solide.

En second lieu, et lié au rôle du monde du travail, il y a l'objectif anticapitaliste.

On peut dire que le « mouvement contre la mondialisation » est animé par un esprit spontanément ou empiriquement anticapitaliste. Il existe certainement une conscience anti-système, et dans la jeunesse, une contestation globale.

Mais il faut prendre acte de la distance qui sépare aujourd'hui cette conscience spontanée d'une orientation anticapitaliste qui implique un bouleversement des structures et des fondements de la société. Deux considérations : • D'abord, il existe une attitude ou un sentiment largement répandu qui semble anticapitaliste par le simple contraste avec un néolibéralisme à la fois radical, rigide, omniprésent, en fait totalitaire (exemples : l'exigeance massive de la taxation des profits ; la mise en question spontannée du sacro-saint droit des patrons sur les licenciements — révendications radicales, populaires, mais que le Capital, acculé, pourrait satisfaire). Par ricochet, ce jeu des contrastes pourrait mener à une surévaluation, impressionniste, des concessions que la bourgeoisie serait amenée à faire, après des années d'offensive brutale, accompagnée d'une politique d'« ouverture » au mouvement. • Ensuite, la tonalité dominante aujourd'hui s'est de s'en prendre aux institutions internationales et de dénoncer leur politique contre le Sud ; la solution générale étant de 14. Tant pis pour les « rifkineries »... cf. Jeremy Rifkin, La fin du travail, La Découverte, 1997 (l'édition américaine date de 1995).

proposer un autre développement du Tiers-

Monde par un transtert de revenus des pays riches du Nord vers ceux du Sud (taxe Tobin, annulation de la dette du Tiers-Monde, fonds d'aide...). Cela reflète d'ailleurs bien la conscience ambiante, singulièrement dans la jeunesse.

Comme marxistes-révolutionnaires nous mettons au coeur de toute véritable solution

(anticapitaliste !) la question de la propriété et la nécessité incontournable de privée, l'expropriation du Grand Capital. La responsabilité de la barbarie régnante n'est pas dispersée entre le FMI, les multinationales, les marchés financiers, les gouvernements des grandes puissances... Il y a unité et cohérence de cette politique néolibérale. Elle repose sur une extrême concentration du pouvoir économique et politique. Il faut donc démontrer et populariser l'idée qu'il est nécessaire de briser la domination capitaliste tant pour mettre fin à la politique néolibérale et à la mondialisation marchande, que pour réaliser les revendications et les propositions du mouvement. Cela relancera inévitablement la discussion sur la société post-capitaliste, socialiste.

Finalement, il faut soulever la question des formes d'organisation, dont celle du

Parti

Parmi les cycles « historiques » qui viennent de se conclure, il y a celui d'une certaine forme du Parti qui naissait dans la lle

Internationale à la fin du XIX* siècle (1880...)

et que la révolution russe (de 1917) avait récupérée tout en la transformant en fonction de la période de guerre-révolution (le parti d'avant-garde ;

les anarchistes se sont dotés d'une forme analogue, on l'oublie souvent !). Malgré les différences entre les deux périodes, celles- ci avaient en commun l'idée que le Parti incarnait le maximum de conscience socialiste et d'engagement militant, et, à ce titre, était en droit de diriger le mouvement

LCR social dans son entièreté. Cette idée de prépondérance est fortement rejetée. S'y ajoute la tentative, par le néolibéralisme, d'étouffer la politique en général (au profit d'une gestion technocratique-marchande de la société). L'idée de la reconstitution d'un Parti, composé de membres actifs qui luttent pour l'auto-émancipation du prolétariat, donc pour une société socialiste autogérée, a du chemin à parcourir avant d'être reconnue comme un outil utile, voire indispensable. La situation actuelle est pleine d'impondérables. Les « nouveaux » mouvements sociaux occupent le devant de la scène et constituent le vivier des débats, des élaborations et de l'engagement politique. La classe ouvrière tranchera, lors de l'essor futur de ses combats ce qui est vivant et ce qui est mort dans le mouvement ouvrier « historique », politique et syndical, en déclin. La nouvelle génération jeune fera sa propre expérience et se dotera certainement de formes organisationnelles surprenantes. Les morceaux de la gauche révolutionnaire qui ont survécu aux « années de plomb » sans sombrer dans le sectarisme, joueront un rôle non-négligeable. Le paysage est donc fortement dispersé, parcouru de dynamiques et trajectoires diverses. Mais il est clair qu'une nouvelle période de la lutte de classes est ouverte. La question de nouveaux partis et d'une nouvelle Internationale socialiste-anticapitaliste est posée.

11 septembre 2001 Portal df monditifecntla misere Dor ansons Tes Vittes I Les cortèges des Jeunesses communistes révolutionnaires et de la Ligue communiste révolutionnaire (section française de la IV® Internationale) à Gênes. Photos A.L. Ligue Communiste

- Révolutionnaire

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