Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

La loi indigène et la guerre au Chiapas

· Inprecor n° 463-464, octobre-novembre 2001 · p. 47-51 · 5 104 mots

Mexique Inde et Asie du Sud

La loi il

et la gu

Par Maria Dolores París* ly a un an à peine, les luttes pour la démocratie et la citoyenneté au Mexique étaient limitées à un petit secteur des classes moyennes et au mouvement syndical indépendant. Dans un pays avec une forte tradition corporatiste et un contrôle politique autoritaire, exercé par un parti d'État pendant plus de soixante-dix ans, les mouvements sociaux étaient rapidement institutionnalisés et les dirigeants populaires souvent cooptés par les gouvernements Quand, malgré tout, le conflit social persistait, l'État n'hésitait pas à recourir à une répression violente par le biais de ses corps de sécurité

Cependant, les mouvements sociaux se sont multipliés au cours du dernier quart du vingtième siècle. Sans doute, les courroies de contrôle des appareils corporatistes se sont usées. De plus, les crises économiques et l'épuisement du modèle de développement ont frustré les échanges clientélistes et multiplié les différenciations entre les classes laborieuses Ainsi, à partir de ce moment-là, de multiples acteurs sociaux ont émergé, qui semblaient jusque là absorbés ou asphyxiés par l'État.

C'est dans ce contexte que le mouvement indigène a vu le jour, en particulier dans le Sud - sud-est du pays. Comme la réforme agraire avait déjà abouti à un énorme et inutile appareil bureaucratique dont les expédients avaient tendance à s'effriter pendant des décennies, les mouvements paysans et indigènes ont d'abord formulé des demandes liées à la tenue des terres. Dans un deuxième temps, les mouvements indigènes ont vécu un processus de redéfinition ethnique : leur lutte s'est mis à se recentrer autour de l'identité culturelle, la langue, la défense du territoire, les systèmes d'élection des autorités et l'auto-gouvernement.

En ce sens, comme dans d'autres pays d'Amérique latine, les mouvements indigènes ont exercé une pression fondamentale pour la démocratisation des structures de pouvoir et le respect des droits humains. L'oppression ethnique, depuis toujours un élément de stratification à l'intérieur des classes sociales, s'est convertie de nos jours en un puissant facteur de mobilisation qui tend à favoriser la lutte des classes. Les demandes ethniques débordent les ndigène lerre au

Chiapas

limites institutionnelles de l'État et s'articulent avec des problématiques de nature économique, comme l'augmentation de l'inégalité et l'imposition des politiques néolibérales, ou de nature politique, comme la transformation des structures de pouvoir et la réforme de l'Etat.

Voilà l'explication des résistances des gouvernements à accepter de négocier avec les mouvements indigènes. On pourrait croire que la reconnaissance des droits culturels n'affecte pas tellement les intérêts des classes dominantes. Cependant, la mobilisation indigène implique généralement une subversion de différentes formes d'oppression, exploitation et domination dans ce domaine. De plus, un sens accru de leur pouvoir chez les minorités ethniques met en péril le contrôle politique et économique sur de grands territoires qui sont considérés aujourd'hui, par le capital transnational, comme des réserves de matières premières, de sources d'énergie et de ressources naturelles. En ce sens, une réforme constitutionnelle sur les droits et la culture indigènes peut être considérée comme une question de sécurité nationale, non seulement pour le gouvernement mexicain, mais aussi pour celui des États-Unis. Les avatars de la loi

La loi des Droits et culture indigènes a connu, avant son approbation, une histoire complexe et conflictuelle. Ses mésaventures entraves et maladresses accompagnent la guerre zapatiste depuis 1996. En janvier de cette année-là les premiers d'une série d'ac cords sont signés entre le gouvernement fédé ral et le commandement de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), dans le cadre du dialogue pour conclure la « paix avec justice et dignité » réalisée à San Andrés Larrainzar. Ces accords étaient le résultat de la première table de négociations, qui a abordé le thème des « Droits et culture indigènes ». Quelque mois plus tard, la Commission de Concorde et Pacification (Cocopa) a présenté un projet de loi qui a repris l'essentiel des accords de San Andrés et qui a tout de suite eu la bénédiction du commandement zapatiste. Le président * Maria Dolores París enseigne à l'Université autonome métropolitaine Xochimilco, Mexico D.F

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Ernesto Zedillo a offert d'analyser la proposition ; cependant, en janvier 1997, il a présenté une contre-proposition qui a éliminé les droits substantiels contenus dans la dite « Loi Cocopa » et notamment l'utilisation et l'exploitation collective des ressources naturelles, la propriété collective de la terre et les formes spécifiques par lesquelles le droit à l'autodétermination pouvait s'exercer (par exemple, l'idée même de territoire).

Naturellement, l'EZLN a refusé la contre-proposition de l'exécutif. Le dialogue s'est embourbé. Depuis ce temps-là, une guerre de basse intensité se poursuit dans le Chiapas, marquée par des massacres comme celui d'Acteal, par la militarisation de la zone de conflit, l'offensive et l'impunité des corps paramilitaires.

Pour demander que le gouvernement respecte les accords de San Andrés sur les droits et la culture indigènes, l'EZLN a organisé, en septembre 1997, la marche des mille cent onze zapatistes à Mexico. Cette première marche a rencontré un écho chez les organisations sociales populaires, les syndicats et les universités, mais le gouvernement a refusé de répondre aux demandes des indigènes et de la société civile. En mars 1999, les zapatistes ont organisé une grande Consultation nationale sur les Droits et la culture indigènes, dont les résultats ont confirmé l'appui de la population mexicaine aux accords de San Andrés et à l'initiative de réforme constitutionnelle élaborée par la Cocopa. Cependant, il était clair que l'ancien régime du PRI cherchait par tous les moyens à isoler les zapatistes derrière des cordons militaires, réprimer les mouvements populaires et refuser d'entendre les demandes des indigènes.

Une des grandes promesses de campagne de Vicente Fox, le candidat du Parti d'action nationale (PAN), était d'en finir avec la guerre au Chiapas en 15 minutes. Avec grand enthousiasme, il a promis de réaliser les désirs de tous les participants au conflit. Ainsi, il a affirmé qu'il allait retirer l'armée de la zone de conflit, libérer les zapatistes prisonniers et présenter la loi Cocopa devant le Parlement.

L'arrivée de Fox à la présidence du Mexique l'année passée a mis fin à soixante-quinze longues années de gouvernement du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui avait fonctionné jusque là comme parti institutionnel (à toutes fins utiles comme parti unique), dicté toutes les règles de jeu politique et occupé tout l'appareil d'État. La volonté d'un changement politique dans le pays a poussé de grands secteurs de la gauche à sacrifier leurs idées, leurs principes et leur loyauté de parti pour un vote en faveur de Fox : ce que les analystes et la classe politique appelaient « le vote utile ». Les attentes placées en la supposée transition démocratique se sont heurtées aux grandes contradictions et aux mensonges monumentaux du gouvernement de Fox.

En décembre 2000, Fox a fait passer le projet de loi sur les Droits et culture indigènes élaborée par le Cocopa devant la Chambre des sénateurs. Avec ce projet reprenait le processus législatif, interrompu en 1996.

Pour faire valoir leur point de vue face à la classe politique mexicaine et devant la société civile nationale et internationale, les zapatistes ont entrepris, en février et mars 2001, une longue marche jusqu'au District fédéral, en passant par différents États de la République. Sur le trajet les représentants de l'EZLN ont pris part au troisième congrès national indigène de Nurio, Michoacán, les 2, 3 et 4 mars, qui a accueilli des centaines de représentants indigènes, provenant de plusieurs ethnies. Par un vote unanime, les congressistes se sont entendus pour exiger de l'Etat « la reconnaissance constitutionnelle des droits des peuples indigènes, du droit à la libre détermination et à l'autonomie, du droit au territoire, entendu comme la totalité du territoire dans lequel ils affirment leur existence matérielle et spirituelle en tant que peuples. »

De Michoacán, la marche zapatiste a poursuivi son parcours jusqu'au District fédéral où elle a fait une entrée triomphale au Zócalo de la ville de Mexico (la place principale), devant des centaines de milliers de personnes. Entretemps, la classe politique a entrepris un débat long et controversé à des années-lumière des droits indigènes. Il s'agissait de déterminer si on pouvait considérer légale et politiquement acceptable l'entrée des zapatistes en passe-montagnes au Congrès. Ce débat a occupé les députés pendant plusieurs semaines jusqu'à ce que, enfin, une petite majorité ait approuvé la comparution des commandants zapatistes.

Ainsi, le 28 mars, trois commandants indigènes de l'EZLN (dont une femme, la commandante Ester) et divers représentants du Congrès national indigène ont présenté à la Chambre leurs droits et idées, les fondements de la loi Cocopa et la justification de la marche zapatiste. Après avoir présenté ses propositions fondamentales, la caravane s'est retirée dans la Selva (forêt tropicale).

Un mois après l'intervention zapatiste au Parlement, le Sénat a approuvé à l'unanimité un livre blanc sur la loi des Droits et culture indigènes, présenté par les commissions des questions indigènes et des questions constitutionnelles. La Chambre des députés a voté cette loi à une grande majorité, contre les députés de gauche (Parti de la révolution démocratique et Parti du travail)

Ce rapport officiel était aussi loin de la loi Cocopa que des attentes de toutes les organisation indigènes du pays. Plusieurs des modifications que le Sénat avait apportées à la Lo avaient réduit la portée des droits indigènes, principalement en ce qui a trait aux droits d'autogouvernement et de représentation, de territoire, de ressources naturelles et de tenue des terres. En d'autres termes, la loi votée récemment par le Congrès ressemble beaucoup à celle présentée, il y a trois ans, par Ernesto Zedillo. Cependant, le nouveau président, Vicente Fox, qui avait fait les louanges de la loi Cocopa et l'avait fait passer devant le Parlement, non seulement n'a pas protesté contre la sombre farce et la transformation de sa proposition, mais au contraire, s'est empressé de féliciter les sénateurs pour leur « excellent travail législatif ».

Dans un communiqué publié à la fin d'avril, l'EZLN a manifesté son total désaccord avec la nouvelle loi, en affirmant qu'elle ne répondait pas aux demandes des peuples indiens, du Congrès national indigène (CNI), de l'armée zapatiste elle-même ou de la société civile. Elle était d'avis que cette initiative trahissait encore une fois les Accords de San Andrés et que non seulement elle ne reconnaissait pas les droits indigènes, mais entravait leur exercice. De ce fait, l'EZLN a désavoué la réforme constitutionnelle et suspendu ses relations avec le gouvernement fédéral, en affirmant que sa résistance et sa révolte allaient se poursuivre.

Par ailleurs, la nouvelle loi a été catégoriquement rejetée par le Congrès national indigène qui l'a qualifiée de « profondément régressive ». Dans un manifeste publié le premier mai, le CN a affirmé que cette nouvelle initiative « ne reconnaît pas les droits fondamentaux de nos peuples, inscrits dans la

Constitution, comme dans les conventions,

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pactes et traités internationaux dont le Mexique est signataire et qui ont préséance sur notre ordre constitutionnel en vigueur ». En dénonçant l'initiative votée récemment comme une nouvelle escroquerie, le CNI a appelé tous les peuples, communautés et organisations indigènes du pays à s'organiser, se mobiliser et résister face au pouvoir politique et à défendre l'initiative de la Cocopa.

Face au rejet évident et généralisé de la loi de la part de la société civile et des protagonistes de la guerre au Chiapas, une question s'impose : « Pourquoi les sénateurs du PRD ont-ils voté en sa taveur ? » En raison des protestations émises peu après par plusieurs membres de ce parti, on pourrait croire que les sénateurs se sont trompés, qu'ils n'ont pas bien analysé le contenu de la loi ou qu'ils l'ont approuvée à toute vitesse. Cependant, elle a passé un temps suffisant dans les commissions et son approbation a constitué, sans le moindre doute, un point fondamental de l'agenda politique dans le pays. La possibilité de rétablir le dialogue avec les zapatistes et de leur donner une place sur la scène politique du pays en dépendait. Les représentants du PRD au Sénat de la République auraient pu consulter les « experts » sur la question à ce moment-là, les anciens membres de la Cocopa et du CNI. Ils disposaient également de l'occasion de dénoncer le contenu du rapport officiel qui était sur le point d'être voté.

Pour expliquer le comportement de la gauche au Sénat, avançons deux hypothèses : une profonde confusion dans les rangs du PRD ou une orientation claire du parti vers la classe politique dirigeante (en tournant le dos aux intérêts de classe qu'il prétend représenter). Probablement, les deux hypothèses jouent un rôle. Ce qui a prévalu était une absence totale de vision politique, mais aussi une solidarité avec la classe politique mexicaine, profondément coupée de la société civile, préoccupée par ses intérêts personnels à court terme, soucieuse d'assurer son devenir dans l'appareil sclérosé de l'État.. Les sénateurs du PRD étaient autant préoccupés que ceux du PRI par l'entrée des zapatistes dans le système politique...

La proposition de la Cocopa était, à vrai dire, relativement modérée en comparaison avec d'autres réformes constitutionnelles et légales en Amérique latine, y compris avec la Convention 169 de l'Organisation internationale du travail, dont le gouvernement mexicain avait été l'un des premiers signataires. Les obstacles et les réserves de la classe politique à voter cette loi peuvent sembler surprenants, vu qu'elle aurait pu rouvrir les portes du dialogue et résoudre l'une des revendications fondamentales des peuples indiens du pays, en pacifiant des zones qui, pour le moment, sont des territoires minés par les intérêts des grandes transnationales. Cependant, au-delà de l'absence de volonté du gouvernement mexicain et de sa classe politique, la loi avortée démontre les intérêts puissants en jeu dans le Sud-est du Mexique. Les modifications à la loi

Il est très difficile de reconnaître la loi de la Cocopa après son passage par les commissions du Sénat. Les modifications à la Constitution se retrouvent dans des articles différents et ont tendance par conséquent à avoir un impact législatif et juridique totalement différent de ce qu'on espérait. La Loi Cocopa avait proposé une transtormation de l'article 4 - qui a trait au caractère multiculturel et multiethnique de la nation - et l'article 115 - qui réglemente la division territoriale et politique de la Fédération et l'autonomie des villes. Au contraire, le rapport officiel approuvé par le Sénat concentre la plupart des changements à l'article 2 de la Constitution, qui auparavant interdisait l'esclavage (à partir de maintenant, cette interdiction passe à l'article 1).

A la rédaction de la nouvelle loi, ont participé fondamentalement les sénateurs Carlos Rojas et Manuel Bartlett, pour le PRI, et Fernández de Ceballos pour le PAN. C'est important de se rappeler que Carlos Rojas a été le grand artisan du Programme national de solidarité (Pronasol) pendant le gouvernement de Carlos Salinas de Gortari. Depuis, il a assumé, pendant plus de six ans, le Secrétariat du développement social, continuation institutionnelle du Pronasol. Étrangement, la nouvelle loi partage avec l'ancien Pronasol une perspective de développement social focalisé. Plutôt qu'une garantie de droits collectifs, c'est un projet politique d'assistance avec des caractéristiques similaires aux plans de lutte contre la pauvreté soutenus par la Banque mondiale. Son objectif principal est la conversion des « pauvres » et surtout des « extrêmement pauvres » en prestataires individuels ou familiaux de certains programmes qui permettent une survie temporaire et évitent l'éclatement de forts conflits socio-politiques. Ainsi, on assure l'atomisation des secteurs les plus défavorisés et la légitimation des ressources insuffisantes distribuées par les programmes d'assistance (1).

Bien que le Sénat n'élimine pas les termes de « libre détermination des peuples et des communautés indigènes », tout comme la loi de Zedillo, il n'ouvre aucune possibilité juridique pour l'exercice effectif de ce droit. C'est-à-dire qu'il le réduit à une déclaration démagogique. En effet, il ne garantit aucune des dispositions contenues dans la Convention 169 de l'Organisation internationale du travail, comme l'utilisation collective des terres, l'usufruit des ressources naturelles et des territoires, l'élection libre des autorités indigènes selon les us et coutumes. Il n'accepte pas non plus les pratiques juridiques et culturelles dans les jugements prononcés en territoire indigène.

Pendant que la proposition de la Cocopa, dans ses modifications à l'article 115, garantissait « la libre détermination des peuples indigènes dans chacun des domaines et niveaux où ils exercent leur autonomie, qui peut comprendre un ou plusieurs peuples indigènes, en accord avec les circonstances particulières et spécifiques de chaque entité fédérative », la loi présentée par les sénateurs ne propose que la 1. Par exemple, les bourses d'études pour étudiants à bas revenus étaient un des projets les plus importants du Pronasol, mais aussi du premier gouvernement de Fox. En général, on distribue un nombre limité de ces bourses à des écoles situées dans des zones marginales, en fonction des besoins économiqes et du rendement scolaire. Naturellement, dans beaucoup de communautés, ces bourses deviennent des pommes de discorde

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libre association et la coordination des « communautés indigènes ». Ainsi, elle élimine l'un des apports les plus riches de la discussion autour de l'autonomie tenue à San Andrés Larrainzar, c'est-à-dire la possibilité de former des régions autonomes pluriethniques. En effet, à cause des multiples déplacements (souvent forcés) de la population indigène au cours de l'histoire, plusieurs territoires avec une majorité indigène sont partagés entre plusieurs ethnies (2). D'autre part, les territoires indigènes dépassent largement le cadre des municipalités.

Quant à la représentation des peuples amérindiens dans les institutions politiques locales, régionales et nationales, la nouvelle loi se borne à mentionner la possibilité d'élire des représentants indigènes devant les municipalités. Ainsi, les indigènes ne deviennent qu'un groupe de pression dans leurs propres territoires.

Dans une modification proposée par la Cocopa, on propose d'établir des démarcations territoriales des districts uninominaux, en tenant compte de l'emplacement des peuples indiens. Cette modification apparaît dans le rapport officiel du Sénat, dans un article transitoire (avec une vigueur temporaire et qui pourrait ne pas être appliqué) qui en plus prend la précaution extrême d'ajouter l'expression « quand ce sera faisable ». Et l'on ne parle pas non plus de la représentation des indigènes sur le plan national, sinon seulement de « favoriser leur participation politique ».

Le texte récemment approuvé par le Congrès de l'Union a éliminé, du projet de loi Cocopa, tous les paragraphes relatifs à la propriété collective de la terre et au droit « d'accéder de manière collective à l'utilisation et la jouissance des ressources naturelles de leurs terres et territoires, compris comme la totalité de l'habitat qu'utilisent et occupent les peuples indigènes, sauf ceux dont le territoire relève de la Nation. » L'argument invoqué par les législateurs du PAN et du PRI, pour éliminer cette partie évidemment fondamentale de la loi, se rapporte au fait qu'elle aurait pu provoquer des affrontements entre les communautés indigènes. En réalité, il est évident que le danger était l'atteinte à la propriété privée. Les intérêts des propriétaires terriens, des éleveurs et des gran2. C'est le cas, par exemple, des Cañadas de la forêt Laconada, dans la zone du conflit. Cette région a été peuplée depuis le milieu du XXe siècle à partir de politiques délibérées de colonisation et de répartition agraire par les gouvernements post-révolutionnaires, avec l'intention de diminuer la pression sur la terre qu'on trouve dans d'autres parties du Chiapas. Ainsi, dans la forêt Lacandona il y a une très grande population Tzeltal, mais aussi des Tzotiles, Tojolabales, Mixes. Il y a aussi une population considérable de Kanjobals originaires du Guatémala. 3. L'indigénisme était une politique conçue par les des sociétés transnationales ont prévalu.

Les étranges « oublis » en matière de ressources naturelles et développement durable rappellent, inévitablement, les énormes richesses naturelles qui se trouvent dans la région sud-sud-est du pays, où habite la grande majorité de la population indigène. Au lieu de garantir l'utilisation et la jouissance collective des territoires, la loi du Sénat détermine que les peuples indiens « devront conserver et améliorer l'habitat et préserver l'intégrité de leurs terres ». Bien entendu, c'est une obligation pour l'ensemble des habitants du Mexique et du monde entier. Pourquoi l'introduire alors dans une loi sur les Droits et la culture indigènes ?

Le rapport des commissions, approuvé par le Congrès de l'Union, ajoute à l'alinéa B et l'article 2 de la Constitution un grand programme de politique sociale et d'assistance envers les peuples indiens. Bien sûr, c'est tout à fait inédit dans une réforme constitutionnelle. En effet, cet alinéa ne stipule aucune valeur, droit ou principe juridique, mais uniquement un ensemble d'actions que doivent réaliser les institutions de l'Etat. Dans ce grand plan de développement social, on propose encore une fois des actions très semblables à celles, depuis longtemps déjà réalisées par les institutions indigénistes au Mexique, qui consistent principalement en une assimilation culturelle, économique et territoriale à la nation mexicaine (3).

Comme les anciennes politiques populistes, la nouvelle loi de Droits indigènes ne reconnaît pas les communautés comme sujets de droit public, comme une personnalité juridique propre et avec un droit d'agir, c'est-àdire, comme des sujets émancipés. Elle ne propose pas d'offrir un espace de participation et de décision aux peuples indigènes en ce qui concerne leur développement. Elle se limite à proposer que les communautés soient consultées pour la mise en œuvre de politiques municipales et qu'elles puissent administrer certaines ressources destinées à des fins spécifiques. Ainsi, on répète la vision paternaliste du gouvernement qui considère les indigènes comme des enfants mineurs, qu'on peut mener vers le chemin du progrès avec une tutelle adéquate.

Derrière la loi de Droits et culture indigènes récemment votée, apparaît inévitablement un modèle de développement basé sur le saccage élites blanches métisses pour répondre au dit "problème indigène" qui constituait, selon ses auteurs, une entrave au développement et à la mexicanisaiton du territoire : les peuples indiens étaient considérés comme des manifestations du retard de certaines régions. L'Institut national indigéniste, créé par le gouvernement mexicain, il y a plus qu'un demi-siècle, a entrepris des programmes d'enseignement bilingues, des projets productifs et commerciaux qui avaient pour principe fontamendal l'incorporation des indigènes au marché interne, en les hispanisant, en éliminant leurs coutumes et en les subordonnant au modèle de développement impulsé par l'Etat.

des ressources naturelles au profit du capital transnational. « Intégrer les indigènes » signifie non seulement les hispaniser (comme les institutions indigénistes l'affirment) mais avant tout les pacifier et les transformer en travailleurs à bon marché pour les maquilas et les zones de développement touristique. Ouvrir des voies de communication et créer la possibilité d'exploiter des territoires relativement vierges, dans une recherche désespérée de sources d'énergie et de matières premières. Droits indigènes et modèle de développement

En ce sens, la loi des Droits et culture indigènes a une parenté évidente avec le Plan Puebla Panamá (PPP), un projet de développement particulièrement mis en avant par Fox depuis sa campagne présidentielle. Le PPP prétend réunir, dans un même projet de développement et de libre-échange, les huit Etats qui composent le Sud-est du Mexique et les sept pays d'Amérique centrale. Il se présente comme un plan de pacification, de développement et de création d'emplois. En réalité, il n'est rien de plus que la continuation du projet de mondialisation et développement néolibéral mis en avant par le gouvernement de Carlos Salinas de Gortari, avec l'aval et le financement du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale (BM) et de la Banque interaméricaine de développement (BID).

Dans l'exposé des motifs pour l'action du PPP, les gouvernants voient le Sud-est comme une terre promise, plein de richesses naturelles et de possibilités d'investissement pour le capital transnational. Ils le perçoivent aussi comme une région géostratégique, une grande et splendide ceinture géographique entre les deux Amériques, qui permet la communication, côtière et terrestre, entre le Golfe du Mexique, la Mer des Caraïbes et l'Océan Pacifique. Les objectifs à court terme seraient de créer de grands corridors routiers et ferroviaires, d'aménager les ports et aéroports du Sud-est, d'installer des gazoducs et des entreprises d'assemblage pour générer des « chaînes de production ».

En réalité, le PPP ne pourra opérer qu'en continuant le processus de privatisation de la terre en marche depuis le début de la décennie passée. Dans ce dessein, il cache une nouvelle contre-réforme agraire, pour aliéner les terres qui maintenant sont sous le régime communautaire ou communal. Le PPP et les Etats-Unis voient cette zone comme une « bague au doigt » : en effet, elle pourrait constituer un cheval de Troie pour un des rêves chéris du président Bush, la mise en marche de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA).

Le sous-commandant Marcos lui-même a souvent lancé l'alarme, avant et pendant la marche zapatiste, sur les implications poli-

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tiques et économiques de ce plan dans les régions indigènes et sur les liens étroits avec la loi des Droits et culture indigènes. Peu avant le début de la marche, il a assuré par exemple que le PPP constituait non seulement « un instrument de contre-insurrection » mais même une arme des Etats-Unis pour intervenir directement dans la région de l'Isthme et pour s'emparer de ses très riches ressources naturelles en renonçant à promouvoir son développement intégral. Dans une entrevue réalisée en janvier de cette année, le sous-commandant a affirmé : « Les États-Unis sont en train de renoncer à la mainmise sur les conflits de cette partie du continent. lls reconnaissent que ce n'est pas possible de battre les indigènes du Sud-est, ou plutôt, reconnaissent que leurs habilités ne peuvent pas les incorporer au libre marché et ainsi on les laisse à l'Amérique centrale. » (4)

Dans une sorte de réajustement territorial, la mondialisation économique dessine ainsi, selon Marcos, une nouvelle carte du monde qui n'est pas, comme on l'a prétendu il y a quelques années, un « village global » : il comporte une multiplicité de territoires morcelés avec des fonctions très différenciées pour l'économie mondiale. Certains de ces territoires figureront sur la carte comme centres du pouvoir financier, politique et militaire D'autres auront la fonction de fournir les réserves d'énergie et les ressources naturelles pour les sociétés transnationales. La ceinture des Amériques sera aussi, grâce à sa position géostratégique, une zone de passage pour le commerce entre les deux océans. Dans les zones moins secouées par les mouvements sociaux, le riche héritage culturel des Mayas permettra d'établir de grands corridors touristiques, pour tirer profit du trésor archéologique des cités Mayas et de la beauté exceptionnelle des régions côtières et sauvages.

Cependant, pour réaliser tout cela il est essentiel d'assurer le développement régional, et surtout de construire des voies de communication. Il va sans dire que celles-ci jouent un rôle économique. En outre, elles permettent d'assurer le contrôle militaire des régions les plus marquées par des contlits. Ce n'est pas par hasard que, parmi les programmes du gouvernement mis en oeuvre dans la zone de conflit, les plus coûteux sur le plan économique et social concernent les ouvertures de routes au milieu de la Selva, réalisées le plus souvent par l'armée elle-même

Le problème d'infrastructure de communications est stratégique. Pour le pouvoir mexicain, l'éventuelle perte de contrôle sur les moyens de transport et les communications de la région est inacceptable. Ainsi, une des modifications les plus importantes à la loi Cocopa touche à ces moyens. Dans le cadre de l'autonomie et de la libre détermination, la loi présentée il y a cinq ans par la commisison législative garantissait que les peuples indigènes pourraient acquérir, réaliser et administrer leurs propres moyens de communication et de transport. Dans le rapport officiel du Sénat, on mentionne seulement que « l'Etat sera obligé d'établir les conditions pour que les peuples et communautés acquièrent, réalisent et administrent des moyens de communication ». Cette modification, qui pourrait paraître subtile, remplace en réalité le droit par une relation sous la tutelle de l'Etat. Il évite ainsi d'accorder aux indigènes un nouveau pouvoir et garantit à l'entreprise privée, ou à l'Etat lui-même, le contrôle sur l'infrastructure.

Il y a quelques annéees, Thomas Benjamin a publié un livre sur l'histoire régionale avec le titre : « Chiapas : terre riche, peuple pauvre ». Ce titre pourrait décrire l'ensemble de la région du sud - sud-est du Mexique. La moitié de la population y vit dans la pauvreté et 8 millions dans un état de pauvreté extrême, pendant que les ressources naturelles constituent un aimant puissant pour les sociétés transnationales

Face au modèle de développement offert par le PPP et garanti, en quelque sorte, par la loi de Droits et culture indigènes, la seule possibilité qui reste pour les peuples indiens du Sud - Sud-est est la résistance organisée. Celleci demande sans le moindre doute le soutien de la gauche pour la construction d'une alternative politique. L'acceptation d'une citoyenneté indigène implique, en ce sens, une incidence effective des zapatistes dans la politique nationale. Si la loi Cocopa était apparemment modérée et inoffensive pour le système politique mexicain, en réalité elle a ouvert une brèche pour la subversion du modèle de développement en marche dans le pays. Les élites politiques nationales ne sont pas disposées à construire des espaces de discussion et de dialogue sur le projet de nation.

La préoccupation principale du gouvernement est d'augmenter l'efficacité économique et d'approuver lesdits avantages comparatifs en particulier la biodiversité, les ressources naturelles et la main-d'œuvre à bon marché Son objectif politique est d'augmenter le contrôle (ou gouvernabilité) de la mobilisation populaire, si nécessaire avec l'appui des militaires. Le nouveau modèle de développement dépend, en grande partie, de la rupture avec la participation. Pour cela, la stratégie hégémonique consiste en l'affaiblissement des réseaux organisés formels qui jusqu'à une date récente ont favorisé des politiques de redistribution et un élargissement de la base sociale de l'État.

Face à ce modèle de domination, les possibilités de résistance dépendent évidemment des projets politiques alternatifs. En ce sens, Marcos a affirmé, peu avant la marche zapatiste : « Le processus de mondialisation et ce projet économique [le Plan Puebla Panama] provoquent en même temps un réveil populaire Nous disons : nous pouvons offrir une meilleure résistance, plus organisée, et en plus, nous pouvons contribuer à la construction d'une alternative. C'est pour cela qu'ils [les autorités] ne veulent pas nous laisser sortir [de la Selva]; non qu'ils soient jaloux de notre popularité, mais ils craignent que nous allions pouvoir faire de la politique [en sortant de la Selva]. Nous le savons, c'est pour cela que nous voulons sortir. Nous allons pouvoir faire de la politique de diverses manières, ce que nous ne pouvons pas faire pour le moment, parce qu'ici nous portons des passe-montagnes et des armes. Ils ont peur que la population ne s'organise et rompe avec ce projet [le Plan Puebla Panama]. » (5) • 4. Interview réalisée par Aurelio Fernández F. "La globalización no tira fronteras, las crea", La Jornada du 2 février 2001. 5. ibid.

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