LA REVOLTE• CAPITALISM
Par François Vercammen* a Conférence de la Gauche anticapitaliste européenne s'est tenue à Bruxelles, les 12 et 13 décembre 2001. Elle regroupait des partis, des alliances ou des mouvements anticapitalistes de dix pays, engagés dans leurs pays respectifs dans une politique de regroupement et de convergence. La routine aidant, cette troisième Conférence constitue un progrès important par rapport à celles de Lisbonne (mars 2000) et de Paris (décembre 2000) (1), tant sur le plan de la participation que de la qualité du débat politique et des engagements pris
Entraînée par le noyau qui avait improvisé la première rencontre à Lisbonne (Bloc de gauche du Portugal, Ligue communiste révolutionnaire de France, Parti socialiste écossais), la participation était cette fois-ci plus nombreuse (bien que nous ayons regretté l'absence de l'Alliance électorale rouge de Norvège), plus « engagée » et plus pluraliste que jamais. Diversité de cheminements
Le Parti de la refondation communiste d'Italie était pour la première fois présent avec une délégation de deux membres de la direction nationale. Sans mettre en question la continuité de ses relations internationales héritées de l'ex-PCI (dont il est issu), il mettait là en pratique son orientation de « diversification », adoptée depuis plusieurs années. Mais d'autres formations politiques de la mouvance communiste étaient présentes: le Parti Socialiste hollandais (2) ; « La Gauche » luxembourgeoise (qui regroupe le PC, un courant qui a quitté le PC dans les années 1980 et le courant de la IVe Internationale) et /'ÖDP turc (Parti de la liberté et de la solidarité, qui regroupe des courants originels du PC, du guévarisme, du maoïsme, du trotskisme...).
Il y avait ensuite des formations qui ont un caractère pluraliste plus équilibré entre leurs différents courants : le Bloc de gauche portugais dont les composantes sont très
Troisième Conférence
européenne
NOTRE
EUROPE
C'EST
intégrées avec l'UDP (« marxiste-léniniste » d'origine maoïste et « albanaise ») la plus nombreuse, le PSR (section portugaise de la IVe Internationale) et un courant issu du PC - petit mais très significatif ; l'Alliance Rouge-Verte danoise (avec des composantes communistes, socialistes de gauche, quatrième-internationalistes...). On doit y ajouter l'Alliance Socialiste (Angleterre), récemment formée et qui constitue un facteur dynamique à la gauche du Parti Travailliste L'intégration des différents courants y est nettement plus faible pour le moment. Les courants trotskistes y jouent un rôle prépondérant, surtout le Parti socialiste des travailleurs (SWP) après que le Parti Socialiste (SP) (3) ait quitté l'Alliance. Cela explique la présence autonome du SWP et du SP à la conférence. De son côté, le SSP (Parti socialiste écossais) a créé dans le pays une dynamique politique exceptionnelle tant vers l'extérieur que vers l'intérieur : le degré d'intégration de ses différents courants (différents courants trotskystes, nationalistes de gauche, socialistes de gauche, écologistes) est comparable à celle du Bloc portugais et de l'ARV danoise. Espacio Alternativo (de l'État espagnol) est composé de différents courants, dont une majorité de membres et ex-membres de la Gauche unie (Izquierda Unida, dominée par le PC espagnol), où des membres de la IVe Internationale jouent un rôle important.
SMASH
Parmi les protagonistes de la première heure de ces Conférences, la LCR française se trouve dans une situation paradoxale : elle vise à la formation d'un nouveau Parti anticapitaliste des travailleurs, large, mais ne trouve pas, pour le moment, de partenaires similaires tels qu'ils existent dans d'autres pays. Lutte ouvrière qui a un impact électoral important par sa figure de proue, Arlette Laguiller, s'accroche à son projet d'unification des seuls trotskistes et il n'existe pas de courants significatifs et organisés issus des mouvances du PCF, du PS ou des Verts. * François Vercammen est membre du Secrétariat unifié de la IVe Internationale en charge de la politique européenne 1. Cf. Inprecor n° 453/454 de décembre 2000-janvier 2001. 2. De lointaine origine maoïste, le Parti socialiste hollandais est désormais membre à part entière de la Gauche unitaire européenne — Gauche verte nordique (GUE/NGL). 3. Le Socialist Party (SP) britannique, antérieurement Tendance Militant au sein du Parti travailliste, est une organisation trotskiste qui fut à l'origine du lancement de l'Alliance socialiste en Angleterre et qui a depuis pris un cours plus sectaire et auto-proclamatoire, quittant l'Alliance. Elle anime une organisation internationale — le Comité pour une Internationale ouvrière récemment affaiblie par l'exclusion de sa section pakistanaise (Labour Party Pakistan, LPP) et le départ des militants de la Tendance International socialist movement (ISM), qui ont été à l'origine de la création du Parti socialiste écossais.
Convergence politique
C'est donc un ensemble de formations politiques bien hétérogène par ses origines, ses traditions, ses scories idéologiques, son régime intérieur, ses méthodes de fonctionnement et de travail. Ce qui n'empêche pas une convergence politique. Celle-ci semble même se renforcer et s'avère capable d'attirer de nouvelles organisations qui se sont portées candidates à participer.
Il y a sans doute deux, voire trois raisons qui peuvent l'expliquer. D'abord, on assiste sans doute à l'émergence d'une nouvelle identité commune, «anticapitaliste », c'est-à-dire différente de la social-démocratie et du stalinisme, à un moment où la révolution n'est pas à l'ordre du jour. Il y a une sensibilité politique commune qui combine une opposition radicale à l'Union européenne telle qu'elle se structure, l'engagement dans la lutte de classe de tous les jours, l'engagement sur les problèmes de la société, la lutte contre la mondialisation capitaliste, une exigence démocratique à tous les niveaux, etc. Ensuite, il y a la nette conscience d'une nouvelle opportunité politique : sortir de la marginalité et influencer la vie sociale réelle.
Avec comme condition indispensable de forger, entre forces politiques très diverses, une unité qui va bien au-delà de la simple action unitaire ponctuelle et du cartel électoral. La progression du processus de convergence étant mise d'emblée sur le même pied que le contenu politique et l'action.
On peut y ajouter : le rôle joué dans ce processus de convergence par la génération politique qui à mûri à travers le double cycle de montée (semi-) révolutionnaire et son retournement réactionnaire des années 1965-1995. Ainsi, cette Conférence a été capable de dépasser deux écueils qui apparaissent lorsque des dirigeants de partis traditionnels « discutent » entre eux de « leurs » lignes politiques respectives : la diplomatie insignifiante par la langue de bois ou la juxtaposition d'expériences anecdotiques. De même que l'on a évité une tare bien connue de la tradition « révolutionnaire » groupusculaire : l'affrontement idéologique qui stérilise le débat politique et mine le travail en commun. Divergences sur un fond d'accord
Le rapport des camarades portugais sur la nouvelle situation internationale fut de ce point de vue efficace : global, abordant les questions-clé dont le monde entier se préoccupe, construit sur quelques jugements politiques soutenus par des arguments, d'un ton qui invite à discuter. Deux interrogations en étaient au cœur : • Jusqu'où y a-t-il discontinuité avec la situation politique antérieure, jusqu'où ira la contre-offensive impérialiste combinant une politique de guerre, l'utilisation de la récession pour lancer une nouvelle vague néolibérale contre la classe ouvrière, le rétrécissement de l'espace démocratique au nom de la lutte contre le terrorisme ? 2 L'impérialisme réussira-t-il à étouffer le mouvement contre la globalisation capitaliste, les luttes sociales, les multiples résistances, la renaissance du mouvement social et politique des exploité-e-s et opprimé-e-s ? quel rôle pour le mouvement anti-globalisation dans la lutte contre la guerre ? Comment relancer le mouvement social global et renforcer ses liens avec la lutte de classe ?
Toute la première journée de la Conférence fut consacrée à ces questions. Un vrai débat, à plusieurs tours de parole, eut lieu d'où se dégageait un accord de fond (que reflète la déclaration). Deux aspects ont polarisé le débat. Le premier portait sur l'analyse du « fondamentalisme » et sur sa portée anti-impérialiste possible ; le second, sur le mouvement anti-guerre et son orientation politique. Le SWP (anglais) en fut le protagoniste, en expliquant que la faiblesse du mouvement en France (comparée à la Grande Bretagne et à l'Italie) était due pour une large part à la ligne impulsée par la LCR (française). Sur l'analyse de l'islamisme politique, il y a eu un vrai progrès sans arriver à un accord complet (le SWP continuant à insister sur le contenu potentiellement antiimpérialiste des mobilisations qui se revendiquent de Ben Laden et d'Al-Qaïda). Par ailleurs, le SWP éprouvait quelque difficulté à convaincre que la cause de la faiblesse (relative) du mouvement français pouvait être attribuée au contenu de sa plate-forme Comme l'expliquait le délégué du Parti de la refondation communiste, le mouvement le plus puissant en Europe - l'italien - était basé sur une orientation similaire à la française autour de deux axes : dénonciation prioritaire de la guerre impérialiste et rejet sans concession des Talibans et de Al-Qaida.
Un autre point intéressant mérite d'être signalé : le Socialist Party britannique (antérieurement Militant) refusa de signer la déclaration à cause d'un désaccord sur l'Europe. Selon le SP, la récession en cours débouchera sur une poussée de protectionnisme au sein de l'UE entre les différents pays-membres pouvant mener à une crise existentielle (notamment l'euro). Il fut le seul à défendre un tel point de vue
Localement, il ne faut pas sous-estimer la portée des convergences politiques que la Conférence a réussi à dégager entre une palette allant de la gauche radicale recomposée (telle que l'Alliance Rouge Verte danoise, le Bloc de gauche du Portugal et le SPP écossais, représentés aux parlements de leurs pays respectifs et qui jouent incontestablement un rôle politique dans la société), aux organisations révolutionnaires emblé matiques en Europe, comme le SWP et la LCR, gagnées à une recomposition anticapitaliste large, en passant par le Parti de la refondation communiste italien dont le prestige politique monte en flèche après Gênes dans le pays mais aussi dans les autres PC d'Europe. Notre définition du sens de l'initiative
Dans le monde d'aujourd'hui, les initiatives portées ou impulsées par les partis de la gauche radicale ne vont pas de soi. Car c'est le « nouveau » mouvement contre la globalisation capitaliste qui capte actuellement la vitalité et la créativité politiques des couches militantes en mouvement. L'histoire nous a appris que ce n'est qu'une étape ; l'avenir
dira comment la dialectique au sein du mouvement se décantera. Entre temps, on mesure lucidement le progrès et les limites des
Conférences.
D'où le besoin, après chaque réunion, d'en dresser le bilan et de (ré) définir le sens de l'initiative. Chaque organisation qui participe le fait à partir de son analyse et son projet. Point n'est besoin d'être d'accord sur tout pour travailler ensemble.
Nos raisons pour persévérer dans la durée en maintenant la cadence sont pour l'essentiel les suivantes :
• Tout d'abord, il y a ce constat élémentaire : il existe dans le champ politique un courant nettement distinct de la social-démocratie et des partis verts, ainsi que (dans un rapport un peu différents) des partis communistes. Ce courant s'est progressivement affirmé depuis le début des années 1990. Ce qui l'anime c'est : la convergence, le pluralisme, l'anticapitalisme. Il résulte d'une double décantation : la
"néolibéralisation" de la social-démocratie et l'asphyxie de la gauche révolutionnaire. Une même cause :
les années de plomb
(1985-1995) qui ont éliminé à la fois la perspective de la collaboration de classe traditionnelle et de la révolution socialiste. Trait surprenant : pour peu que ces formations radicales parviennent à faire bloc, elles peuvent être efficaces et même entrer dans les parlements régionationaux, naux, européen (si le système électoral du pays n'écrase pas totalement la démocratie élective).
D'où une conclusion politique simple que la situation elle-même suggère. Ce que l'on fait sur le plan national, pourquoi ne pas le répercuter sur le plan européen ? Cela d'autant que l'Union européenne s'imposera de plus en plus comme le cadre institutionnel contraignant et pesant ; alors pourquoi laisser aux partis « établis » de la gauche traditionnelle (sociaux-démocrates, ou récente (les Verts) le communistes)
de monopole perspective
« internationale » - européenne.
La conclusion pratique en découle, le minimum c'est de faire la même chose que ce que tous les courants font aujourd'hui en
Europe : se rencontrer pour apprendre à se connaître afin de prendre position et agir ensemble. Sachant, bien entendu, que chaque organisation est impliquée dans d'autres cadres unitaires. • Il y a un deuxième constat plus fort encore que le premier : la nouvelle configuration du mouvement ouvrier et social montre l'écart énorme entre la brutalité de l'offensive capitaliste et la capacité de riposte de la classe ouvrière. Les résistances n'ont pas cessé au long des années 1980 et 1990, mais pour la première fois depuis 125 ans, il n'existe, à l'échelle de masse, ni alternative de société, ni programme d'action alternatif, ni mouvement organisé alternatif. Ce vide est inouï Aucune organisation radicale ou révolutionnaire n'a les moyens ou « les lettres de noblesse » pour le remplir seule, encore moins en essayant de s'imposer contre le reste de la gauche militante. Le travail patient pour faire converger les forces vives
De Euro korr
dans le mouvement ouvrier et social, en l'occurrence dans les partis de gauche réellement existants, est une nécessité urgente. • Troisièmement, l'UE se construit, indubitablement. Dans les cinq ans à venir, on sera confronté à un appareil d'État autrement puissant, articulé et surtout supranational. Toute l'armature idéologique du mouvement ouvrier sera largement bousculée, voire obsolète ; beaucoup de choses devront être repensées, « européanisées » : revendications, tactique de lutte, modalités d'action, réseaux militants, liens d'organisation, dégagement d'équipes militantes et dirigeantes. La gauche anticapitaliste n'échappera pas à cette mise à jour. Alors qu'elle devra jouer un rôle décisif dans ce « réarmement politique » du mouvement ouvrier et social dans son ensemble, son retard est beaucoup plus grand que celui de la social-démocratie (sous ses différentes variantes) qui, elle, n'a qu'à « copier » sur la politique néolibérale de ses gouvernements nationaux et européen.
La deuxième Conférence (tenue à Paris) avait dégagé un accord assez facile sur le plan de l'analyse critique de l'UE, sur la dénonciation concrète de la politique de l'UE et sur une alternative générale (socialiste). Mieux : on a pu énumérer un catalogue de revendications concrètes — partielles et anticapitalistes - que chacun peut défendre dans son propre pays face à son État et son patronat. Mais la clé de voûte manque : la lutte des exploité-e-s et opprimé-e-s se heurtera de plus en plus à une structure économique-industrielle européanisée et à des structures étatiques européanisées ; le pouvoir économique-politique se déplacera. en Solidai Furoos
La survie de mouvement ouvrier est liée à son européanisation
Il faut donc faire un effort soutenu de discussions, d'échanges, de débats, d'actions pour avancer patiemment mais systématiquement vers un programme et une stratégie anticapitaliste européenne
Il y a une occasion. La Conférence « de Bruxelles » a été dominée par la situation mondiale, celle « de Madrid » sera sans doute sous l'ombre de l'Europe capitaliste en marche
13 janvier 2002