Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Le retour de la droite au pouvoir

· Inprecor n° 468-469, mars-avril 2002 · p. 7-8 · 2 133 mots

Portugal

Par Sérgio Vitorino*

• n réussissant à obtenir environ 20 000

voix de plus qu'aux élections législatives de 1999, le Bloco de Esquerda (BE) a été la seule force politique de gauche à se renforcer lors des récentes élections législatives anticipées du 17 mars au Portugal; celles-ci se sont soldées par la détaite du Parti Socialiste (PS), par un recul généralisé sauf pour le BE —des forces de la gauche, et par le retour de la droite au pouvoir, après un jeûne de sept ans. Ces élections anticipées avaient été provoquées par la démission du premier ministre socialiste -Antônio Guterres — immédiatement après la défaite de son parti dans les villes-clés aux élections locales. Ce résultat avait été l'aboutissement de l'usure du gouvernement de majorité relative qui s'était appuyé sur la droite parlementaire pour gouverner et qui avait fait croître l'opposition à ses politiques essentiellement néolibérales, tantôt extrêmement vulnérables aux pressions des lobbies financiers et des groupes de pression, tantôt peu courageuses, comme en ce qui concerne la dégradation continue des services publics — santé, éducation, sécurité sociale - ou en ce qui concerne les valseshésitations d'une réforme fiscale urgente pour empêcher l'évasion fiscale massive chez les plus riches.

Un bon résultat pour le Bloco de Esquerda qui, avec plus de 150 000 voix, a atteint 2,8 % du total national, et est passé de deux à trois sièges au Parlement, en faisant élire, pour la première fois, un député pour la circonscription de Porto, la seconde ville du Portugal, et en manquant de très peu l'élection d'un quatrième député à Setúbal (1). Mais, globalement, un mauvais résultat pour la gauche dans le pays. D'autant plus que, en n'obtenant qu'une majorité relative, le plus grand parti de la droite bourgeoise, le PSD, se voit maintenant contraint de former un gouvernement qui intègre des ministres du Parti Populaire (PP), un parti qui s'autodéfinit comme le centre chrétien mais dont le discours et l'esthétique tendent progressivement à se durcir et à se rapprocher de ceux de l'extrême-droite dans des domaines cruciaux comme ceux de l'immigration ou de la criminalité

Une version portugaise des gouvernements de coalition qui semblent devenir la tendance dominante en Europe, après l'ère des coalitions de gauche comme en France ou en Allemagne, et qui au Portugal aussi ouvre les portes du pouvoir à une droite encore plus populiste et xénophobe que celle des partis du système. La gauche battue par le PS

En fait, les sièges obtenus par la droite (102 au PSD, 14 au PP) font une majorité absolue face à ceux de la toute la gauche (95 au PS, 3 au BE et 12 au Parti Communiste), ce qui permet, théoriquement, un gouvernement stable. Mais il est difficile d'attribuer le crédit de la victoire de la droite lors de ces élections à la droite elle-même.

Ce n'est pas au faible, et chacun le reconnaît, nullement charismatique leader du PSD aujourd'hui élu premier ministre, Durão Barroso, que la "faute" doit être attribuée, mais bien plutôt à la logique classique de l'alternance entre les deux principaux partis, et surtout, au vote sanction contre la manière de gouverner socialiste et son incapacité à gouverner à gauche.

Sur la plupart des questions déterminantes pour le pays, les "partis du système", PS et PSD, ne se distinguent en fait pas, qu'il s'agisse des politiques elles-mêmes ou du style arrogant dans l'exercice du pouvoir. Ce sont précisément les questions dont le BE a fait son drapeau lors de cette campagne électorale, pour s'opposer à ce que son manifeste électoral appelle la "modernisation conservatrice" subie par le pays ces 25 dernières années : la réforme des systèmes d'éducation et de santé — que les politiques de privatisation et d'austérité budgétaire des deux partis ont amené au délabrement ; les drogues et la toxicodépendance (un drame social de premier plan au Portugal, à propos

Portugal TRAGA-ME QUER COMD UM PS OU SEM D SE FAZ FAVOR JU Donnez moi un PS s 1l vous plait...

Avec ou sans D ? Bloco X duquel le BE a imposé certaines avancées législatives importantes), la réforme fiscale (à propos de laquelle le PS a reculé sur toute la ligne devant les pressions de la finance), la réforme d'une administration publique lourde, bureaucratique et peu transparente, ou la dépénalisation de l'avortement.

La campagne menée par le BE — dynamique, ciblée, insolente, aux thèmes politiques clairs et assumant clairement l'objectif de gêner les pouvoirs établis, ceux qui sont élus comme ceux qui ne le sont pas — a porté ses fruits avant même l'élection : par exemple, en détendant la taxation des grandes fortunes, elle a réussi à provoquer des réactions publiques négatives de la part des entrepreneurs et des patrons les plus puissants et elle a recueilli, lors des initiatives publiques, une adhésion et une participation sans précédent, qui démontrait déjà l'élargissement de son espace politique et de la sympathie pour ses propositions. Une sympathie renforcée, d'ailleurs, par le grand impact public d'une activité parlementaire critique et exemplaire de la part des deux députés de ce mouvement élus en 1999. Les derniers résultats électoraux sont venus la * Sérgio Vitorino est membre du Partit socialiste révolutionnaire (PSR, section portugaise de la IVe Internationale) et du Bloco de Esquerda (BE, Bloc de gauche). Le BE a été constitué à l'initiative du PSR, de l'Union démocratique populaire (UDP, ex-maoïste) et de Politica XXI (un courant issu du Parti communiste portugais). Il s'agit d'une nouvelle organisation qui accepte la double appartenance de ses militants aux organisations initiatrices (cf. Inprecor n° 439/440 de septembre-octobre 1999, n° 441 de novembre 1999, n° 445 de mars 2000 et n° 452 de novembre 2000). Cet article a été traduit du portugais par Jean-José Mesguen. 1. Le système électoral portugais est fondé sur un scrutin proportionnel par circonscription : à une circonscription correspond un nombre déterminé de députés, les sièges étant partagés à la proportionnelle. Setúbal est une grande ville industrielle au Sud de Lisbonne.

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Portugal confirmer et prouver que c'est cette nouvelle gauche de combat qui peut le mieux résister à la poussée de la droite au Portugal.

On pouvait ainsi s'attendre à sa croissance, même dans une situation où pesait le "vote utile" pour le PS afin d'éviter un gouvernement de droite, une fois que la campagne s'était traduite par un désert d'idées de la part des grands partis — le grand thème de la première semaine de campagne a été la réalisation de la Coupe d'Europe de football en 2004, et l'insuffisance de subventions pour satisfaire les appétits de spéculation immobilière autour de la construction de nouveaux stades : le débat public est alors descendu au niveau zéro. Elle s'est traduite aussi par un populisme croissant, exprimé par le durcissement, sur des questions comme celle de la sécurité, d'un discours musclé plutôt caractéristique de la droite, et cela de la part du PS lui-même, dont les affiches expliquaient, avec un mauvais jeu de mots que son candidat au poste de premier ministre, Ferro Rodrigues, gouvernerait avec une main de fer, "mão de ferro". La main de fer du PS répondait au slogan du PP, gouverner avec "le bras droit", la preuve que la droite joue mieux aussi bien sur le terrain du discours autoritaire que du marketing vide de contenu. La crise du PCP

La défaite du Parti Socialiste n'a pourtant pas été l'hécatombe redoutée, puisqu'il a remporté des victoires de justesse comme à Porto et a empêché une majorité absolue d'un parti de droite. Mais on doit cela plus au raisonnement du vote utile contre la droite, qui menaçait de s'emparer du pouvoir, qu'à un mérite quelconque d'un parti qui avait choisi de remplacer Guterres par Ferro, un candidat de continuité qui a connu les

Bloco de Esquerda pires difficultés à assumer les errements d'un gouvernement où il avait eu des responsabilités de coordination. Le Bloco de Esquerda pour sa part, qui a confirmé l'élargissement de son statut de mouvement national - en stabilisant des scores élevés dans tous les centres urbains du pays, au point de parfois dépasser le PP et les communistes — a perdu près d'un pour cent des voix obtenues à Lisbonne lors d'élections antérieures, précisément ceux d'une gauche urbaine flottante et vulnérable. Mais la grande victime du vote utile a été, sans conteste, le Parti Communiste Portugais, dont le déclin électoral apparaissait déjà prononcé lors des précédentes élections. Cette fois-ci, cela a été l'effondrement, avec la perte de cinq de ses 17 députés, et aussi la perte, au profit du PP qui lui aussi a perdu des voix, du statut de "troisième parti national", simultanément à un processus interne de dissidence sans précédent — juste après les élections locales plus de 500 militants, dont la majorité du groupe parlementaire lui-même, avaient demandé publiquement un Congrès extraordinaire pour débattre d'une éventuelle alliance de gouvernement avec les socialistes, option qui a été rejetée par la "ligne dure" de la direction du parti ; cette dissidence revient à la charge face aux résultats démoralisants qui ont été obtenus. Résister, résister, résister

Tel est le mot d'ordre du moment, face aux premières intentions annoncées par le gouvernement de droite, élu avec un programme très peu clair, face auquel le Bloco de Esquerda sera l'opposition la plus combative, dans un cadre de démoralisation générale de la gauche. Une recrudescence insensée de mesures de sélection dans l'enseignement, un "choc fiscal" qui au lieu d'introduire de la justice traite tout le monde, pauvres et riches, à égalité, la privatisation de la télévision publique, le durcissement de l'Etat policier, l'annulation de certaines conquêtes sociales péniblement obtenues ces sept dernières années, l'aggravation des restrictions à l'immigration et aux droits des communautés immigrées, le gel des

Foi você

que pediu

Zuma maioria absoluta?

« Cela fait-il longtemps que nous voulons une majorité absolue ? »

salaires des fonctionnaires et l'aggravation du sousfinancement des services publics pour faire face au déficit public: tout cela n'est que la partie émergée de l'iceberg qui s'annonce

Dans ce cadre, c'est au Bloco de Esquerda, la seule gauche renforcée lors de ces élections, que revient la responsabilité d'être à l'avant-garde de l'opposition au gouvernement et de questionner le reste de la gauche sur les raisons des résultats électo-

Les député(e)s du Bloc de gauche

Francisco Louçã ("Chico", dirigeant du PSR, section portugaise de la IV°

Internationale) et Luis Fazenda (secrétaire général de l'UDP) retrouvent ainsi les banes du

Parlement. Ce sont eux qui avaient représenté le Bloc au parlement au cours de la plus grande partie de la précédente législature. Ils seront maintenant rejoints par João Teixeira Lopes.

sociologue de 33 ans, professeur à l'Université de Porto. Il a été pour la première fois candidat du Bloc à Porto au élections municipales de décembre dernier. Son parcours politique passe par le Parti communiste, dont il avait été candidat avant de s'en éloigner il y a deux ans à la suite de divergences avec l'orientation de ce parti.

Après les législatives de 1999, où le Bloc de gauche avait obtenu deux mandats, il avait pratiqué la rotation des mandats, tenant compte des moments politiques et des thèmes en débat au Parlement. Cette rotation a permis à deux autres "bloquistes", Helena Neves et Fernando

Rosas (ce dernier était en 2002 tête de liste à

Setúbal, augmentant le score du Bloc et ratant de moins de mille voix l'élection dans cette circonscription), d'intervenir au Parlement pendant plusieurs mois.

La rotation des mandats sera poursuivie au cours de cette législature. Ainsi à partir de septembre 2003 le Bloc sera représenté au

Parlement par Miguel Portas (dirigeant de

Politica XXI, troisième sur la liste à Lisbonne),

Ana Drago (jeune sociologue, quatrième sur la liste à Lisbonne) et Alda Sousa (dirigeante du PSR, membre du Comité exécutif international de la IV• Internationale, seconde sur la liste à Porto). raux qui ont mis la droite au pouvoir. C'est sa responsabilité que de diriger des batailles sociétales, comme celle de la dépénalisation de l'avortement - en un temps où se succèdent au Portugal des procès des femmes qui ont avorté — batailles qu'une gauche démoralisée tendra à laisser tomber mais qui pourront être menées dans un nouveau contexte, pas forcément plus défavorable : ce contexte où la droite gère un gouvernement soutenu par un accord probablement précaire et une base sociale fragile, et où le PS n'a plus de gouvernement à défendre et assumera naturellement une logique d'opposition.

D'autant plus que la droite assume le gouvernement du pays dans un nouveau contexte économique, marqué par la fin de la manne des fonds publics européens et par l'annonce d'une crise qui arrive déjà et va durer, entraînant des mesures d'austérité qui exigeront et permettront de nouvelles réponses et de nouvelles capacités de mobilisation de la part des mouvements sociaux.

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