Inprecor 1974–2004

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UNION EUROPÉENNE

Séville, sommet de la mélancolie et de l'Europe forteresse

· Inprecor n° 472-473, juillet-août 2002 · p. 9-11 · 2 369 mots

Europe État espagnol Syndicalisme France

Par G. Buster*

« Les efforts inutiles produisent la mélancolie et je ne suis pas prêt à ce que Séville soit un sommet de la mélancolie »

José Maria Aznar, le 3 juin 2002

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dans l'Union européenne (UE) avec la victoire de la droite au Portugal, en Hollande et en France, le Conseil européen de Séville n'a pas été capable de trouver un "ordre du jour positif" conservateur. Les plans de réforme institutionnelle, la défense rigide du Pacte de Stabilité et de Croissance et même la politique de sanctions contre les pays natals des émigrants illégaux proposés par Aznar ont été bloqués par l'absence du consensus entre les États membres.

Le programme originel de la Présidence espagnole - le deuxième assaut de réformes économiques et sociales neolibérales résumées par "l'esprit de Lisbonne" - a été remplacé au cours des deux derniers mois du semestre espagnol par une authentique obsession visant à construire l'Europe forteresse et arracher ainsi à l'extrême droite le discours sur la sécurité et l'émigration. Même la "guerre contre le terrorisme" a été réinterprétée dans ce climat et convertie en une guerre xénophobe interne contre les émigrants illégaux, les menaçant d'un pogrome et d'expulsion dans les prochains mois. Les hésitations de la stratégie neolibérale

La réunion des ministres d'économie et des finances — célébrée à Madrid le jour même de la grève générale appelée par les syndicats espagnols tel un acte de provocation — a seulement servi à exposer les difficultés économiques et sociales pour imposer la deuxième vague de restructurations néolibérales décidée par le Conseil européen de Barcelone. L'interprétation fondamentaliste du Pacte de Stabilité et la Croissance, déjà dénoncée par Chirac (après l'élection présidentielle française) et par les deux candidats

Séville aux élections allemandes, Schröder et Stoiber, a été abandonnée. La nouvelle formule de consensus retient le but de l'équilibre budgétaire, mais la déclaration unilatérale de la France, le conditionnant à une croissance de 3 % au cours des deux prochaines années, sera une bouée de sauvetage à laquelle s'accrocheront les États membres en difficultés, à commencer par l'Allemagne. Face à cette réalité crue et à la situation des marchés boursiers, les voeux pieux prononcés — « le récent déclin de l'activité économique touche à sa fin » — ont peu de poids.

La réforme du marché du travail, principal accord issu du Conseil européen de

Escalier de formalités pour pénétrer dans l'Union européenne Barcelone, est restée prudemment au second plan après le succès des grèves générales appelées par la Confédération générale italienne du travail (CGIL) et par les Commissions ouvrières (CCOO) et l'Union générale du travail (UGT) en Espagne. On peut dire la même chose du projet du « ciel unique européen », contesté par la grève des contrôleurs aériens dans la moitié des États membres le 19 juin, qui dénoncent le danger qu'impliquerait la privatisation de ce service public. Cette nouvelle capacité de résistance des secteurs du mouvement ouvrier européen (à laquelle il est nécessaire d'ajouter les grèves de la métallurgie et du bâtiment en Allemagne) oblige les gouvernements de droite à plus de prudence dans l'introduction des réformes néolibérales, particulièrement celles qui remettent en cause les acquis des services publics et des systèmes de retraites. Les ballons d'essais de Berlusconi et Aznar concernant l'affrontement avec les syndicats ont déjà provoqué la pause dans le « dialogue social » et dangereusement accru la tension sociale en Italie et en Espagne. Chirac et le reste de la droite européenne semblent préférer une stratégie plus traditionnelle de cooptation de la bureaucratie syndicale et de division des travail leurs pour imposer leurs politiques. Rejet du « Plus d'Europe ! »

Les deux éléments complémentaires du programme de la Présidence espagnole, résumés par la devise « Plus d'Europe ! » — l'avancée des négociations pour l'élargissement de l'Union et la réforme du fonctionnement du Conseil avant l'entrée de nouveaux membres — n'ont pas trouvé le consensus nécessaire.

La négociation sur l'élargissement de l'Union est bloquée par l'absence d'accord interne au sein de l'UE sur la réforme des aides agricoles dans l'Union élargie et sur l'avenir du budget communautaire. De plus, les conséquences sociales de la restructuration néolibérale implicite dans les conditions imposées aux États d'Europe

Centrale candidats provoquent déjà des tensions. Ainsi, la Pologne devra faire face à une crise agricole qui s'annonce très grave dès l'automne prochain et, comme les autres pays d'Europe centrale et orientale, au démantèlement de sa sidérurgie, conséquence de la fin imposée des subventions étatiques.

À ce panorama il est nécessaire d'ajouter la situation politique à Chypre. La Grèce a déjà annoncé qu'elle bloquera l'élargissement si Chypre ne fait pas partie des nouveaux membres admis dans l'Union, sous prétexte qu'il n'y a toujours pas de solution en ce qui concerne la division de l'île. Et la Turquie n'a aucun intérêt à précipiter un * G. Buster est membre du conseil de rédaction de la revue Viento Sur, por una izquierda alternativa, publiée à Madrid.

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accord à Chypre tant que l'horizon de sa propre adhésion n'est pas éclairci. De cette manière les négociations s'engagent dans une impasse dont l'issue dépasse les capacités diplomatiques de la Présidence espagnole

Le Plan Solana pour la réforme du fonctionnement du Conseil - basé sur la division en deux de l'actuel Conseil des Affaires Générales (CAG) pour créer le noyau d'un gouvernement de l'UE et sur la substitution de l'actuel régime d'unanimité pour l'adoption des décisions par celui de majorités qualifiées — a été repoussé par sept « petits » Etats membres. Aznar et Blair, qui avaient défendu ce projet, devront se satisfaire des réunions spécifiques du CAG pour préparer es Conseils européens.

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Manifestation de Séville, cortège de la LCR

Le projet parallèle de Prodi pour réformer le fonctionnement de la Commission en créant des Commissaires de premier plan (Vice-présidents et coordonnateurs de secteurs) et de second plan (qui n'assisteraient plus désormais qu'à quelques réunions plénières sporadiques du collège de Commissaires), a rencontré la même résistance. Les « petits » États membres ne sont pas prêts à perdre leur représentation politique directe au sein de la Commission, qui leur permet droit de regard et de veto sur toutes les questions traitées par l'Union, même si le maintien du système actuel risque de rendre l'UE ingouvernable après l'élargissement.

Les éléments clefs de la gouvernabilité communautaire, tant le règlement du marché unique que le fonctionnement institutionnel, n'ont donc toujours pas été résolus à seulement un an et demi de l'élargissement ce qui commence à dessiner les contours d'une crise potentiellement grave de l'Union.

Dans cette situation, l'appui au gouvernement irlandais — afin qu'il fasse pression sur la volonté de ses citoyens lors du second référendum sur le Traité de Nice en déclarant pleinement compatible la neutralité constitutionnelle irlandaise avec la PESC (Politique extérieure et de sécurité commune) - est pathétique, tant du point de vue des aspirations des classes dominantes européennes à une « Europe Puissance » que de celui de la légitimité démocratique de l'Union. « Europe forteresse » comme consolation

La politique d'émigration et d'asile, le souci pour la sécurité intérieure et le contrôle des frontières extérieures de l'Union, qui ont été présentés comme les « résultats » du Conseil européen de Séville, ressemblent donc plus à une consolation devant le danger de mélancolie communautaire qu'Aznar voulait éviter .

Les politiques économiques néolibérales de l'UE dépendent de l'exploitation de 11 millions d'ouvriers immigrés qui ont déjà pénétré dans l'Union (près de 10 % de la classe ouvrière) et d'un flux annuel d'environs 600 000 à 900 000 nouveaux ouvriers immigrés pour soutenir l'équilibre démographique actuel sur le marché de travail. Le discours sur les « illégaux » cache la création planifiée d'une sous-classe d'ouvriers privés des droits civiques et du droit du travail, définie en termes raciaux, soumise à un degré d'exploitation incompatible avec toute idée du « modèle social européen », vivant dans la crainte constante d'expulsion vers leur pays natal s'ils ne « s'assimilent » pas. C'est pour eux qu'est créé le nouveau statut de « résidant de longue durée ».

S'il fallait un exemple de ce dont nous parlons, il suffit de rappeler l'emprisonnement de 400 ouvriers immigrés sans papiers dans l'Université du Séville. Maghrébins et Sub-Sahariens, en majorité mâles, ils ont été privés du travail de récolte des fraises car ils avaient osé se révolter lors de la saison précédente. Avec l'aide du gouvernement les employeurs les ont remplacés par des ouvriers importés de l'Europe Centrale. Le gouvernement a déjà annoncé — si la solidarité ne parvient pas à l'en empêcher — qu'il leur appliquera sa nouvelle politique contre l'émigration illégale et les expulsera tous.

Malgré les avertissements de Marie Robinson, Haut Commissaire de l'ONU pour les droits de l'homme, lors de la remise du Prix Sonning à l'Université de Copenhague, la nouvelle politique commune d'émigration de l'UE criminalise la fuite devant la pauvreté dans le Tiers-Monde. Elle durcit la législation actuelle sur le droit d'asile et les réfugies jusqu'à violer la Convention de Genève de 1951 et prépare l'expulsion collective et coordonnée d'immigrés sans papiers du territoire de l'Union au cours d'un véritable pogrome à l'automne prochain.

Bien que dans les récents accords de Cotonou (2000) avec les ex-colonies de l'Afrique, du Pacifique et des Caraïbes (ÀCP), ces dernières aient repoussé toute clause de réadmission de leurs citoyens, l'UE impose maintenant de manière unilatérale l'ouverture des négociations des Accords de réadmission qui affectent non seulement les habitants du pays, mais aussi les émigrants de pays tiers arrivés sur le territoire de l'Union après avoir transité par ces pays. Chirac - plus au fait des relations de la France avec ses anciennes colonies qu'Aznar de celles d'Espagne avec l'Amérique latine — a bloqué la proposition de la Présidence espagnole d'imposer des sanctions économiques aux pays en voie de développement qui ne collaboreraient pas. Blair, qui a aussi soutenu le projet, a dû faire face à la protestation ouverte de sa ministre d'aide pour le développement, Claire Short, qui l'a traité de « moralement répugnant ».

Le contrôle de frontières extérieures, la création des premiers éléments d'un corps européen de gardes-frontières et les autres initiatives du Commissaire Vitorino dévoilent la véritable nature et la situation dans laquelle se trouve le projet « européiste ». La prochaine avancée de la gouvernabilité communautaire relève du contrôle interne et externe de sa population. Face à la liberté des capitaux sur le marché unique, la libre circulation des personnes sera soumise au contrôle policier, élément essentiel de tout État capitaliste. Ce n'est pas en vain que les questions « de justice et des affaires intérieures » occupent déjà plus de 30 % de l'activité du Conseil et de la Commission. Avertissement aux navigateurs

Le projet d'une Union européenne « néolibérale à visage humain », fondé sur la concertation avec les syndicats au sujet de la restructuration, impulsé par les gouvernements de coalition sociaux-démocrates et verts, s'est effondré sous le poids de ses propres contradictions. La défaite de Jospin et celle, plus que probable, de Schröder en sont la preuve.

Le tournant politique à droite, sur la base de l'accroissement de la polarisation sociale dans toute l'UE, est parallèle à une

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capacité croissante de résistance autonome du mouvement contre la mondialisation et aussi du mouvement syndical. Les classes dominantes européennes doivent augmenter leur taux de profit pour rivaliser avec les États-Unis et le Japon et ont un programme clair de restructurations néolibérales, d'attaques contre les services publics et de réduction de salaires (combinant la diminution de salaires indirects et des retraites pour les travailleurs disposant d'emplois fixes et une augmentation de l'exploitation directe des ouvriers saisonniers et immigrés). Mais c'est le rapport des forces qui, en fin de compte, sera décisif. Pour le moment la division règne entre les partisans de l'affrontement direct, défendu par « l'axe du mal » Blair-Berlusconi-Aznar, et ceux qui optent pour le maintien partiel de la concertation sociale pour diviser la classe ouvrière et éviter les dangers de l'augmentation de la tension sociale.

Résultat de l'abandon de l'État-providence et de la mise en concurrence pour l'accès aux subventions des secteurs ouvriers traditionnels paupérisés par les restructurations et des ouvriers immigrés, l'extrême droite se développe. La droite exploite cette situation sociale et politique comme un élément de division complémentaire de la classe ouvrière.

L'autonomie relative de l'UE face aux cadres nationaux de la lutte de classes et l'absence d'une « politique européenne » des syndicats ont conduit la Commission et le Conseil européens à jouer un rôle essentiel pour impulser la restructuration néolibérale et faciliter le tournant vers la droite. Cela a été le grand mérite d'Aznar et de la Présidence espagnole et son principal capital politique pour l'avenir.

Mais l'UE accumule des contradictions internes immenses : manque de légitimité démocratique ; absence d'un projet clairement défini de réforme institutionnelle pour l'avenir de la gouvernabilité de l'Union ; rivalités nationales internes, tant économiques que politiques ; dépendance et différents degrés d'autonomie dans les relations avec les États-Unis ; marges de manœuvre différentes face à la récession et à ses conséquences sociales ; et, surtout, difficultés d'assimilation au marché unique des candidats de l'Europe Centrale, tout en prétendant à un « modèle social européen ».

Sans une direction de l'Union clairement établie, qui aujourd'hui n'existe pas, ces contradictions peuvent aboutir à une crise grave.

La gauche anticapitaliste et alternative doit se préparer consciemment, en développant les mouvements sociaux dans une perspective européenne, et en élaborant un programme de résistance ainsi que des éléments alternatifs pour une Europe différente et possible des travailleurs et des peuples. Cela exige un effort conscient et coordonné dans le mouvement "antiglobalisation" dans les syndicats et dans la sphère de la représentation politique. Les premiers pas, avec les différences inévitables, seront fait au Forum social européen et dans les Conférences de la gauche anticapitaliste

Aznar réforme le chômage européenne.

Au cours des six prochains mois, trois tâches seront centrales : la lutte en solidarité avec les ouvriers immigrés, la dénonciation des conséquences sociales de l'élargissement de l'Union et la résistance face à elles, et enfin l'organisation de l'opposition à la pseudo-convention d'un modèle d'Europe démocratique et solidaire au service des travailleurs et des peuples.

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