Par Janette Habel* 4 cherché à détourner un ferry vers près l'exécution de 3 Cubains ayan Miami et les procès sommaires d'opposants condamnés à de lourdes peines de prison, la question est de nouveau posée : le pays est-il victime de la « paranoïa d'un dictateur » ? Menaces des États-Unis
Certains nient que l'ile soit menacée par un gouvernement qui vient de mettre en œuvre en Irak son potentiel de destruction massive. Nous les renvoyons aux interventions de l'ambassadeur des États-Unis en République Dominicaine, Hans Hertell, un proche de George Bush qui a déclaré que l'intervention en Irak « était un très bon exemple pour Cuba », et de Jeb Bush gouverneur de Floride, qui après le succès militaire de la coalition a invité son frère le président américain, « à regarder dans le voisinage ». Réponse de Donald Rumsfeld secrétaire d'État à la Défense : « Pas pour l'instant ». James Cason - Chargé d'Affaires américain faisant fonction d'ambassadeur à La Havane — l'a confirmé : l'administration souhaite impulser à Cuba un processus de « nation-building » plus conforme à ses vues. Il a publiquement admis que « les États-Unis n'ont pas été des observateurs passifs de ces événements, puisqu'après tout notre objectif est d'impulser une transition rapide et pacifique vers la démocratie à Cuba ». Il faut être très naïf ou très cynique pour prétendre que le gouvernement des États-Unis agit en défense de la démocratie et des droits de l'homme à Cuba. N'y a-t-il pas depuis plus d'un an 660 prisonniers (dont des adolescents et des . vieillards) détenus sans jugement dans la base états-unienne de Guantanamo Bay (Cuba) ? George Bush n'a-t-il pas à son actif 152 condamnations à mort approuvées lorsqu'il était gouverneur du Texas?
L'activisme provocateur de James Cason a été dénoncé par le Courant socialiste démocratique cubain, lié à la social-démo-
L'escalade
cratie, qui a critiqué « les postures adoptées par les diplomates nord-américains qui loin d'aider les défenseurs des droits de l'homme leur ont porté préjudice ». Une répression qui isole Cuba
Comment dans ce contexte expliquer une vague de répression qui isole le gouvernement castriste sur le plan international et entraîne des condamnations sans précédent de la part de ses soutiens les plus proches ? En réalité Fidel Castro a envoyé deux messages. Le premier s'adresse à la Maison Blanche, en voici la substance : Cuba ne sera pas l'Irak, et si vous nous déclarez la guerre, voici le sort que nous réservons à vos alliés et à ceux qui tenteront de l'intérieur de déstabiliser le régime, ici il n'y aura pas de 5° colonne. C'est donc au nom du droit à l'autodéfense préventive de la révolution que Fidel Castro a justifié la condamnation à de très lourdes peines des dissidents accusés de « trahison » et de conspiration avec les diplomates américains, et l'exécution de ceux qui ont procédé au détournement sous menace des armes d'une navette dans la Baie de la Havane.
Selon la version officielle la gravité des menaces justifierait en quelque sorte celle des sentences. Mais si le sérieux des menaces est avéré, il reste à prouver celui des
Cuba accusations. L'ampleur des condamnations (de 6 à 28 ans de prison en vertu de l'application de la loi 88 dite de « protection de l'indépendance nationale et de l'économie de Cuba ») imposait une démonstration rigoureuse et des procès publics, ouverts à la presse et aux diplomates, condition pour que les garanties nécessaires à la défense soient respectées (Déclaration des Droits de l'Homme. Art.11, Alinéa 1). Or ils ont eu lieu à huis clos. Deux cas forts différents
Il faut ici différencier les deux procès
Dans le cas des preneurs d'otages les coupables auraient été condamnés à de lourdes peines dans la plupart des pays du monde. Le ferry transportant au moins cinquante personnes, dont plusieurs enfants, avait été dérouté le 2 avril par des personnes armées. Les pirates réclamant du fuel pour gagner la Floride menacèrent de jeter les passagers par-dessus bord si leurs exigences n'étaient pas satisfaites.
Imaginons un instant le même acte commis aux États-Unis par un pirate de l'air : il n'est pas sûr qu'il n'ait pas été exécuté sur le champ sans autre forme de... procès.
Mais le détournement du bateau à La
Havane s'est terminé — grâce à deux jeunes Françaises - sans victimes. Avoir fusillé les trois auteurs du détournement du ferry dans un monde où la peine capitale apparaît comme un symbole de la barbarie est une faute qui n'a fait qu'amplifier le rejet des premières condamnations.
Dans le cas des condamnations des dissidents, l'accusation de conspiration est trop grave pour être maniée à la légère. Des preuves irréfutables étaient nécessaires. On peut désapprouver les agissements des opposants, combattre leurs orientations mais le seul fait de se réunir avec le chargé * Janette Habel enseigne à l'Université de Marnela-Vallée et à l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine. Elle est l'auteure de Ruptures à Cuba : Le castrisme en crise, Éditions La Brèche, Paris 1989.
Cuba d'affaires américain, ou d'être rémunéré pour l'écriture d'articles ne suffit pas à qualifier l'accusation de complot. Les témoignages de témoins à charge — des agents de la sécurité de l'État cubain — infiltrés par le ministère de l'Intérieur dans ces regroupements ne sont pas non plus recevables. Et si complot il y a eu James Cason devait être expulsé pour non-respect de son statut diplomatique. Participation populaire ou suivisme inconditionnel ?
Pourquoi le jugement des dissidents a-til suscité une critique publique aussi massive d'intellectuels et d'écrivains solidaires de Cuba ? C'est le grand écrivain latino-américain Eduardo Galeano qui l'a sans doute exprimé le plus clairement. Le sort réservé aux dissidents pose le problème de la liberté d'expression, une liberté d'expression politique et d'association qui n'existe pas dans un système de parti unique/parti d'État. Or le climat social et politique est lourd. Depuis l'effondrement de l'URSS, la population supporte le poids des difficultés économiques. L'amélioration conjoncturelle de la fin des années 1990 s'estompe à nouveau. Le niveau de vie de 1989 n'a toujours pas été rattrapé. La fatigue, l'usure, la démoralisation sont palpables pour tout observateur attentif. De surcroît Fidel Castro a 76 ans et les incertitudes qui pèsent sur l'après-castrisme suscitent l'inquiétude. L'Église catholique s'est récemment fait l'écho, dans une lettre pastorale du cardinal Ortega, de cette « crainte diffuse et généralisée ». Pour la première fois la dissidence intérieure, traditionnellement faible et divisée, a marqué des points avec la signature par onze mille Cubains d'un texte réclamant une ouverture économique et politique. En dehors de la dissidence, nombreux sont ceux qui dans l'ile défendent la révolution mais critiquent les choix économiques et réclament des espaces de débat démocratique. Pour ceux-là aussi le message est clair : le pays est en guerre, il doit s'aligner derrière son chef. Tirer les leçons du stalinisme
« Commandant en chef, à vos ordres !» proclamaient les affiches pendant la crise des fusées de 1962, face au péril d'une guerre nucléaire. Le mot d'ordre est resté le même mais les temps ont changé. La société cubaine s'est diversifiée, les nouvelles générations n'ont pas vécu la dictature de
Batista. L'ouverture économique marchande décidée dans les années 1990 et la légalisation du dollar ont suscité des inégalités, des injustices et porté atteinte aux idéaux égalitaires. Dans ce contexte il est illusoire de vouloir imposer une unité factice ; l'homogénéité politique est un mirage qui peut coûter cher quelles que soient les apparences. La population cubaine a plus que jamais besoin de la confrontation des idées et d'une participation populaire à tous les niveaux, pas d'une discipline militaire et d'un suivisme inconditionnel. Le dire ce n'est pas faire le « jeu de l'ennemi » comme le prétendent ceux qui n'ont tiré aucune leçon du totalitarisme stalinien, c'est au contraire comprendre les enseignements de l'histoire du XXe siècle.
Il y a sans aucun doute à Cuba des alliés de George Bush : la répression policière ne permettra pas de combattre leurs idées. Les peines infligées et leur emprisonnement risquent même de donner à leur parole un écho démesuré. D'ailleurs, comment le gouvernement cubain peut-il prétendre redouter « les idées des contre-révolutionnaires » en faveur du retour au capitalisme alors que selon les chiffres officiels 98 % de la population a approuvé l'amendement constitutionnel proposé par Fidel Castro déclarant le socialisme « irrévocable » ?