Inprecor 1974–2004

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BOLIVIE

La guerre du gaz a commencé

· Inprecor n° 485-486, septembre-octobre 2003, n° 485/486 · p. 11-12 · 1 505 mots

Pérou et Bolivie Argentine et Chili Syndicalisme

Par Virginia de la Siega* u point de vue de la gauche latinoaméricaine, parler de la Bolivie, c'est parler de ce qui a été, et reste, la seule révolution prolétarienne du continent. C'est parler d'un pays où, en 1952, une avant-garde ouvrière réussit à défaire les forces armées et à instaurer un système de double pouvoir entre le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) et la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB). C'est rappeler que la COB adopta le Programme Transition de Léon Trotski, sous le nom de Thèses de Pulacayo. Et que cette avant-garde ouvrière obligea le MNR, parti nationaliste bourgeois au discours anti-impérialiste, à mener à bien une réforme agraire radicale, imposa la nationalisations des mines sous contrôle ouvrier, et arracha à la minorité blanche le droit de citoyenneté pour la majorité indigène.

Cinquante ans après la révolution, le MNR se situe aux antipodes. Le retour au pouvoir de Gonzalo Sanchez de Lozada, après sa première présidence de 1993-1997, s'est fait grâce à un système électoral truqué, avec la bénédiction et l'appui des États-Unis. Son action se situe dans la stricte continuité des gouvernements précédents, y compris le sien (1993-1997), qui ont appliqué à la lettre les consignes néolibérales, mis en cause les conquêtes révolutionnaires, et plongé dans la misère les masses boliviennes.

Il y a quelques mois, le peuple bolivien s'est mis en lutte contre ce gouvernement. Il est important de comprendre ce qui se joue là. A la base de ces mobilisations, il y a la question suivante : qui a le droit de décider de l'utilisation des ressources naturelles dans un pays qui a été pillé tout au long de son histoire ? Mais, au-delà, c'est bien la structure socio-économique elle-même de ce pays qui est en cause. Selon Clarin, le quotidien bourgeois argentin au plus fort tirage, ce qui est en gestation en Bolivie, c'est « un véritable plébiscite sur la structure socio-économique, qui est le véritable moteur de la crise » (1). Les chiffres sont terrifiants. Selon une institution privée, le Centre d'Etudes pour le Développement, les 20 % les plus riches de la population s'adjugent 54 % des revenus du pays, tandis que les 20 % les plus pauvres doivent se contenter de 4 %. Il faut ajouter à cela la question raciale. Il y a une Bolivie blanche et métisse, qui parle espagnol, en connexion directe avec l'impérialisme, et une Bolivie indigène, marginalisée et méprisée, dont les langues maternelles sont le quechua, l'aymara ou d'autres langues indiennes (même s'il arrive que les indigènes soient bilingues). L'application des mesures néolibérales n'a fait que creuser le fossé entre la Bolivie blanche et la Bolivie indigène. Ainsi que le dit un analyste politique bolivien, « l'exigence des indigènes, c'est que l'État les prenne en compte. Ils sont la majorité, mais ils n'ont jamais été intégrés. Ils sont méprisés. » Les faits

La Bolivie est le second producteur de gaz naturel de la région, derrière le Venezuela, mais cette richesse ne profite pas à la majorité de la population. Les Boliviens voient les multinationales se remplir les poches avec les redevances du gaz, alors qu'ils doivent faire la cuisine avec du bois de chauffage. Le détonateur de la vague actuelle de luttes a été la révélation que le gouvernement négociait la vente de gaz aux EtatsUnis et au Mexique, par l'entremise de compagnies multinationales. Ce projet impliquait la construction d'un gazoduc vers une installation de liquéfaction située dans un port chilien, puis le transport du gaz liquéfié vers une autre unité de transformation au Mexique. Et le fait que la transformation et le transport du gaz s'opèrent à partir d'un port chilien a ravivé la rancœur des Boliviens vis-à-vis du Chili : ils n'ont jamais accepté la perte de débouché maritime consécutive à la défaite subie en 1879 face au Chili, dans la Guerre du Pacifique.

Le 5 septembre, à Oruro, la Commission pour la défense du gaz lançait un appel à la lutte. Les dirigeants paysans de La Paz répondent en appelant à la grève et à des barrages routiers dans tout l'Altiplano à partir du 15 septembre. C'est le début de l'escalade. Sous le prétexte que des touristes étrangers sont bloqués par les barrages routiers, le gouvernement envoie l'armée pour les « libérer ». L'incident culmine avec le massacre de Warisata, une ville située à 100 kilomètres de La Paz, où sept indigènes, dont une femme et une fillette de 8 ans, sont tués, et une douzaine blessés.

A partir de ce moment, la situation se durcit. Felipe Quique, dirigeant de la Confédération Syndicale Unique des Travailleurs de la terre de Bolivie (CSUTCB) et député, déclare : « Les barrages routiers vont continuer. Si c'est possible, nous les maintiendrons 3 ou 4 mois, jusqu'au départ de ces assassins ». Evo Morales, dirigeant du Mouvement vers le socialisme (MAS), qui avait été candidat à la Présidence face à Sanchez de Lozada en 2002, convoque une assemblée des cocaleros (les producteurs de * Virginia de la Siega est membre du comité de rédaction de la revue argentine Herramienta. Traduit de l'espagnol par Philippe Duvingt. 1. Clarin, du 3 octobre 2003.

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coca) pour décider de soutenir la lutte.

Le 29 septembre commence la grève illimitée à l'appel de la COB. Adalberto Kuajara, ministre du travail, déclare la grève illégale et menace non seulement de retirer les salaires correspondant aux jours de grève, mais encore d'utiliser les dispositions de la Loi Générale du Travail qui prévoient de licencier tous ceux qui abandonnent leur poste de travail plus de 6 jours, en cas de grève illégale. Pour la COB, Jaime Solares répond : « L'objectif, c'est la chute de Sanchez de Lozada, c'est que l'on ne vende pas le gaz au Chili, qu'on le transforme sur place, et qu'on l'utilise pour les Boliviens » (2).

Le ler octobre, des mobilisations ont lieu à La Paz, Cochabamba, El Alto et dans d'autres villes de l'intérieur. A La Paz, les commerçants se souviennent des 32 morts et des pillages survenus lors des mobilisations de février : ils ferment boutique.

Depuis cette date, les barrages et les mobilisations continuent dans les villes. Le 3 octobre, les cocaleros décident de se joindre aux barrages routiers à partir du 6 Où va la Bolivie ?

Pendant que le pays était secoué par les barrages et par les grèves, le président Sanchez de Lozada a réitéré plusieurs fois la promesse selon laquelle les bénéfices de la vente du gaz seraient exclusivement affectés au financement des projets de santé publique et d'éducation au profit des 8,4 millions de Boliviens. Mais il y a chez le peuple bolivien une défiance plus que justifiée envers les privatisations et les investissements étrangers, en général, et envers le président en particulier.... Sous sa présidence précédente, une grande partie de la propriété publique a été aliénée. La privatisation a généré une phénoménale concentration des richesses, l'accroissement du chômage et une détérioration des conditions d'exis-

Dans ces conditions, il y a chez les citoyens boliviens une tendance croissante à refuser l'exportation du gaz et à exiger l'extension de l'usage domestique et industriel des hydrocarbures en Bolivie même. L'absurdité du système capitaliste apparaît aux yeux de tous, dans un pays qui fait partie des plus gros producteurs de gaz au monde, mais où la majorité de la population 2. Pagina 12, du ler octobre 2003. 3. « L'Etat actuel ne représente pas la bourgeoisie, qui n'existe pas compte tenu de son niveau d'endettement. Il représente le capital étranger. » (article précédemment cité de Clarin, du 3 octobre 2003).

cuisine et se chauffe au bois. « Que Sanchez de Lozada commence par dire s'il va récupérer les hydrocarbures », dit le député Evo Morales. Selon lui, si les conditions de vente ne sont pas modifiées, l'État bolivien recevra 50 millions de dollars par an. « Mais si nous récupérons le gaz, ce sera 1300 millions », soutient le dirigeant qui exige la reconstitution de l'YPFB, la compagnie pétrolière démantelée, ainsi que la renationalisation des hydrocarbures, aux mains d'entreprises américaines, italiennes, espagnoles et françaises après les privatisations effectuées par Sanchez de Lozada.

Comme dans le reste de l'Amérique Latine, le capitalisme, dans sa version néolibérale sauvage, prétend continuer à pousser la majorité de la population vers la marginalisation et le désespoir. Le combat des paysans et travailleurs boliviens s'inscrit évidemment dans leurs traditions historiques de lutte ; mais il s'inscrit aussi dans le cadre plus général des luttes qui depuis deux ans ont mobilisé les indigènes et les peuples de l'Equateur et du Pérou, les syndicats vénézuéliens et le peuple argentin. Elle fait partie d'un combat continental pour freiner les desseins des impérialismes étatsunien et européen ; l'impérialisme prétend impunément continuer à piller les ressources naturelles pendant que les populations paient les frais, en hypothéquant leur présent et l'avenir de leurs enfants. Pour affronter un ennemi puissant et sa courroie de transmission, les bourgeoisies locales (3), il est indispensable de tendre à une unification des luttes au niveau continental.

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