Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CORÉE DU SUD

Relance des luttes ouvrières

· Inprecor n° 489-490, janvier-mars 2004, n° 489/490 · p. 33-37 · 5 212 mots

Japon et Corée Syndicalisme Économie mondiale États-Unis

cours des deux guerres du Golfe, est incluse dans les zones dangereuses, mais le danger qu'elle présente pour les ouvriers qui inhalent des déchets radioactifs dispersés par les troupes d'invasion est immédiat, grave et met en cause leur vie.

Le dirigeant du syndicat de SOC, Hassan Jum'a, a dit à propos de leur victoire : « C'est quelque chose dont nous étions certains. Notre secteur est le mieux organisé en Irak et nous avons été élus par les ouvriers eux-mêmes. »

Concernant les effets de cette victoire sur la lutte qui monte dans le secteur de l'électricité, Jum'a explique : « Le secteur pétrolier a été le premier, les autres vont suivre bientôt, cela va changer, l'influence [syndicale] se fait sentir. » Samir Hanoun, vice-président de la Fédération des syndicats irakiens, a dit que le résultat de la lutte l'a fait frémir, car il était « tout bon » et qu'il a déjà eu un impact positif sur les négociations menées par les syndicats de l'électricité en vue d'augmenter les salaires. « Nous serons les suivants et bientôt, cela nous a aidé dans nos négociations qui s'orientent bien », ont dit les syndicalistes de l'électricité à Occupation Watch. Le succès des travailleurs irakiens limite les ambitions exploiteuses de l'Autorité d'occupation et signifie un coup porté à la logique des entrepreneurs qui se vantent que l'Irak dispose d'une des mainsd'œuvre les moins chères au Moyen-Orient.

L'administration régionale d'occupation manifeste son ignorance sur les grilles de salaires, mélangeant celle du SOC avec celle ordonnée par Paul Bremer en septembre, imprimée dans une brochure en couleurs en décembre afin que les ouvriers comprennent pourquoi il doit leur être naturel de recevoir un salaire d'esclave. Quoi qu'il en soit, le courage des travailleurs du pétrole, affirmant leur puissance en tant que secteur capable d'imposer ses revendications au Conseil du gouvernement et de contester l'Autorité d'occupation supposée avoir toujours « le dernier mot », montre que la résistance sociale contre l'occupant et ses diktats est bien vivante et prête à la grève pour imposer la justice. Personne ne considère que la victoire des travailleurs de la SOC soit une fin, mais que ce n'est qu'un début après les décennies de silence, de violence et de meurtres imposées par la dictature de Saddam. C'est aussi le premier combat dans la guerre sociale qui aura fait faire un saut à la conscience des travailleurs irakiens, si malmenés par le Baas, qui réalisent qu'ils sont eux-mêmes une arme puissante contre l'injustice, l'exploitation et l'occupation.

Par Wong Youngsu* e 9 novembre, sur la place devant l'hôtel de ville, cent mille travailleurs rejoignent la manifestation nationale, dirigée par le KCTU. Avec le Premier Mai, c'est leur rendez-vous traditionnel depuis la Grande Lutte des travailleurs de 1987. Cette manifestation est dédiée au défunt Jeon Tae-il, qui s'immolait par le feu, le 13 novembre 1970, pour protester contre les conditions de travail inhumaines sous la dictature militaire et le capitalisme brutal. Ainsi, ce martyr symbolique créait la première génération du syndicalisme démocratique en 1970, et par la suite, après l'été chaud de 1987, une seconde génération, qui représentait la véritable naissance du mouvement ouvrier comme tel.

Cette année encore, les travailleurs furent témoins d'une série de suicides et d'auto-immolations de militants et dirigeants du syndicat. Un dirigeant syndical criait « Le témoignage est le même que celui de Jeon Tae-il d'il y a trente ans ! Voilà où nous en sommes ! » La classe ouvrière coréenne revit la même situation qu'à l'époque de Jeon Tae-il, malgré la démagogie trompeuse de Rohl affirmant que dans une société démocratisée les suicides ne peuvent être un moyen pour que se réalisent les revendications. Son discours mettait en rage la masse des travailleurs. Des dizaines de milliers d'entre eux se rassemblaient à Séoul et, après la manifestation, il y a eu une grande confrontation. Dans cette bataille de rue, des centaines de manifestants furent arrêtés par la police dont plus de cinquante furent emprisonnés. La péninsule coréenne et le mouvement ouvrier

La Corée a été libérée de la domination impériale japonaise en 1945 après sa défaite dans la deuxième guerre mondiale. Mais la nation fut divisée par l'accord entre l'URSS et les États-Unis à Yalta au début de la même année. Ainsi, dans le courant de la guerre

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des luttes ouvrières

civile de fait qui devait déboucher sur la guerre de Corée de 1950-53, cette lutte des classes la plus violente aboutissait à deux voies différentes dans le développement de la nation : la voie du socialisme déformée au nord, et la voie néocoloniale d'un capitalisme dépendant dans le sud.

Dans ce contexte historique, dans la partie sud de la péninsule, les régimes d'extrême-droite successifs ont dominé pendant quarante années, éliminant tout embryon de résistance en faveur de la démocratie et de la transformation sociale contre eux. C'est à partir de ce contexte socio-politique que le mouvement ouvrier a pris sa forme mature.

Même sous la répression la plus violente des régimes anticommunistes, les résistances populaires n'ont jamais été stoppées : se sont succédés la révolution d'avril 1960, l'insurrection de Kwangju en 1980, le soulèvement de Juin et la Rébellion ouvrière de 1987. Malgré une hystérie anticommuniste systématique, une série de mouvements de masse se sont développés, comme le mouvement étudiant, le mouvement syndical démocratique, le mouvement paysan, le mouvement urbain des pauvres, et finalement avec la radicalisation après le massacre de Kwangju en 1980, le mouvement révolutionnaire. Dans les années 1970 et 1980, les étudiants ont pris la tête des luttes contre la * Wong Youngsu, dirigeant de l'organisation révolutionnaire sud-coréenne Pouvoir de la classe ouvrière (PWC, Power of the Working Class) a écrit cet article à la demande d'Inprecor.

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dictature. Mais dans les années 1990, à la suite des rébellions de 1987, les travailleurs ont pris la relève en prenant la tête des mouvements de masse.

En été 1987, après la mobilisation nationale de Juin et la tentative du régime militaire de garder le pouvoir, les travailleurs se soulevaient dans tout le pays. La classe ouvrière en voie de renouvellement, était forcée d'accepter les formes militaristes que les capitalistes faisaient régner dans leurs usines ce qui permettait d'imposer des salaires très bas, des conditions de travail terribles, des traitements inhumains et injustes de l'encadrement, la suppression de toute forme de protestation. En plus, la police secrète et les agences privées de sécurité organisaient un système d'espionnage contre toute résistance ou action ; les partis conservateurs et les médias furent subordonnés à l'État et au Capital. Contre ces conditions, des rébellions ouvrières massives ont eu lieu. Leurs revendications furent modestes : un traitement humain, des salaires décents, de meilleures conditions de tra-

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vail et le droit de former des syndicats

Au cours de cet été, des vagues de plus de trois mille grèves ont eu lieu, et plus de mille syndicats ont été constitués. Des bureaucrates syndicaux pro-patronaux furent la cibles de la colère ouvrière. Les travailleurs exigeaient des syndicats indépendants et démocratiques. L'unité et la solidarité débordaient les mur des entreprises — symboles du syndicalisme maison, de la division ouvrière et du contrôle patronal. Les anciens militants étudiants et les nouveaux militants ouvriers organisaient de nouvelles coalitions sur le plan régional et professionnel. Les employés qui avaient participé, comme citoyens individuels, à l'insurrection de Juin, rejoignaient le mouvement syndical, introduisant le conflit social dans leurs lieux de travail.

Au début des années 1990 la syndicalisation a conquis toutes les industries par un formidable militantisme. Dans le cours de cette lutte de classe, dans les grandes entreprises, l'aristocratie ouvrière fut remplacée par de nouveaux dirigeants syndicaux militants et les syndicats démocratiques devinrent dominants au sein de la Fédération coréenne des syndicats (FKTU). KCTU, une nouvelle étape du mouvement ouvrier

Dans la première moitié des années 1990, le mouvement syndical démocratique se composait de trois courants : 1. une fédération syndicale militante des petites et moyennes entreprises (KCTU, Korean Council of Trade Unions - Conseil coréen des syndicats) ; 2. une coalition des grands syndicats des grands groupes (« chaebol ») qui était proche de la KCTU, mais maintenait son autonomie; 3. la fédération des employés

Il faut remarquer que tous ses syndicats continuaient à fonctionner dans le cadre organisationnel de la FKTU moribonde.

Finalement, en 1995, ces courants d'un syndicalisme démocratique se sont unifiés, sous le parapluie de la Confédération Coréenne des Syndicats (KCTU). Ce processus de construction de la KCTU comportait un double volet : d'un côté la réalisation de l'unité ouvrière, de l'autre, la recherche d'un compromis interne, reflétant la différenciation des orientations d'un syndicalisme démocratique.

Sous l'impact des attaques incessantes, patronales et gouvernementales, certains secteurs au sein du syndicalisme démocratiques commençaient à préférer un « partenariat » avec l'État et le Capital. La première direction de la KCTU représentait ainsi un tournant droitier du syndicalisme démocratique, ce qui provoquait une critique violente de la part de la base et des courants de gauche.

Le courant droitier au sein du syndicalisme démocratique préférait la négociation à la lutte et l'alliance avec les ONG au mouvement populaire en adoptant ainsi une orientation social-démocrate. Mais ce courant était le mélange instable d'un nationalisme pro-nordiste et d'une formation réformiste Un autre courant émergeait également, surtout parmi les ex-militants et les sommets de la bureaucratie, qui favorisait un syndicalisme d'entreprise l'opposant à un syndicalisme politique et optait pour une structure et une pratique de la négociation institutionnalisées. Finalement, des militants se rassemblaient dans un courant de gauche au sein de la KCTU, avant tout des militants de base et des dirigeants syndicaux de gauche.

Cette constellation interne fut soumise au test de la grève générale de décembre 1996 et janvier 1997. Devant l'attaque annoncée du gouvernement néolibéral, la KCTU a su se préparer à mobiliser toute les forces du mouvement syndical démocratique : elle réussissait à imposer un recul au gouvernement et obtenait la révision de la législation du travail. Malheureusement, en fin de parcours, la direction droitière reculait vers des grèves partielles, ce qui devait provoquer une forte critique des grévistes et de la base.

A la fin de l'année 1997, sous l'énorme pression de la crise économique, la direction droitière optait pour le compromis avec le gouvernement et acceptait le droit des patrons de licencier. Cela signifiait la trahison des gains imposés par les luttes ouvrières de la décennie passée. Un violent débat a suivi quant à l'orientation et aux perspectives des syndicats. L'intervention résolue de la base permit de renverser la direction irresponsable. Sous la nouvelle direction militante, la KCTU organisa la résistance à l'offensive néolibérale de l'Etat et du Capital. DLP : un pas en avant ou un piège pour une politique ouvrière

A l'élection présidentielle de 1997, Kwon Young-gil, l'ancien dirigeant central de la KCTU, se portait candidat. Il obtenait peu de voix. Après l'élection, Kwon et ses collègues formaient un nouveau parti, le Parti démocratique du travail (DLP, Democratic Labor Party), avec le support officiel de la KCTU. Kwon était un journaliste, dirigeant de la fédération des journalistes et des travailleurs de la presse ; il représentait la tendance social-démocrate, la droite rétormiste, dont la perpective était le légalisme et l'électoralisme. Malgré l'engagement des dirigeants centraux de la KCTU, la base ouvrière ne s'est que peu engagée, ce qui reflète à la fois le bas niveau de la conscience ouvrière et la métiance de la base envers les dirigeants.

Au début du lancement du DLP, celui-ci manquait d'un large soutien et ceci malgré la pression de la droite de la KCTU en sa faveur. Mais en septembre 2001, l'aile nationaliste du mouvement syndical décidait d'adhérer en masse au DLP, avec l'intention de s'emparer de la direction du parti. Cette tendance nationaliste, qui constitue la majorité du mouvement syndical, avait refusé de construire un parti politique indépendant, à cause de son orientation pro-nordiste. En effet s'alignant sur la direction nord-coréenne — à la- quelle elle cède la direction du mouvement - elle considère que le mouve-

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ment en Corée du Sud doit construire un front, mais pas un parti indépendant.

Une fois lancé, le DLP a commencé à se développer tout en étant secoué par des luttes de fraction ininterrompues. Il y a des courants de gauche en son au sein, mais leur influence reste négligeable. Lors des élections municipales de 2002, le parti obtenait environ 8 %, mais aux élections présidentielles le candidat Kwon obtenait moins d'un million de voix (moins de 3 %) sur 28 millions de votants.

Le DLP semble monopoliser le support de la KCTU au détriment des autres organisations de la gauche. Mais malgré les liens entre la KCTU et le DLP, ce dernier n'a pas réussi à s'assurer le contrôle de la KCTU, et encore moins celui du mouvement dans son ensemble. La raison en est que le DLP est dominé par l'électoralisme, l'opportunisme dans les luttes de masse, par un manque de démocratie interne, une bureaucratisation croissante et une orientation réformiste et social-démocrate, bref, un embourgeoisement et une institutionnalisation précoces. En attendant les élections générales de l'année prochaine (2004), toutes sortes d'ambitieux opportunistes y adhèrent en vue d'être candidats.

Le DLP a en tête le modèle du PT brésilien, le Parti travailliste britannique ou les Partis sociaux-démocrates allemand et suédois. Mais il est apparu dans une situation totalement différente où manquent les conditions matérielles pour un rétormisme social-démocrate. C'est alors l'électoralisme et le sensationnalisme qui perturbent de manière systématique une politique de réformes en faveur de la classe ouvrière. Nouveau gouvernement et combat des travailleurs

En décembre 2002, Roh Moo-hyun gagnait l'élection présidentielle. Ses supporters devaient la considérer comme une révolution électorale. Comme Roh fut un des dirigeants les plus faibles avant et pendant la campagne, ses erreurs affaiblissaient sa position ; son parti était divisé alors qu'un troisième candidat bourgeois, Jung Mong-joon montait en force. Mais il avait battu un rival très fort, Lee Hoi-chang, juge de la Cour suprême qui avait déjà été candidat présidentiel. Cela signifiait la continuation du gouvernement de Kim Dea-jung et la victoire du libéralisme sur le conservatisme. Cela aurait pu être interprété comme étant une situation favorable pour la démocratie et le progrès social.

Mais la faiblesse fondamentale du régime consiste en une base sociale faiblement organisée. Le président Roh jouissait d'une popularité personnelle, spécialement parmi une jeunesse ardente. Mais comme président, il fut entouré par des conseillers certes réformateurs mais inexpérimentés ; et son équipe et lui-même furent continuellement attaqués par des médias conservateurs, les partis de l'opposition et même par son propre parti.

En contraste avec son progressisme apparent, son orientation fondamentale était la réforme néolibérale, dans la continuité du gouvernement précédent et sous la pression des patrons coréens et du Capital international. Dans ce contexte sa position pro-États-Unis et anti-ouvrière a été consoli-

Lors d'une visite aux Etats-Unis, en avril dernier, alors que tout le monde attendait une preuve de son anti-américanisme, il a fait une bonne impression sur Bush et a noué une amitié avec le pire belliciste, surprenant ainsi ses supporters comme ses ennemis. Accordant son soutien à toutes les mesures des États-Unis, il devenait ainsi un deuxième Blair, mais en Asie orientale. En automne, au moment même où le régime de Bush était menacé en raison des pertes subies par les forces d'occupation en Irak, il a tendu la main à Bush en y envoyant un contingent coréen, sans avoir consulté son opinion publique. Tout cela a suscité une opposition massive contre le gouvernement Roh et l'impérialisme américain.

Quant à sa politique sociale, la même histoire s'est répétée. D'abord, il a exprimé sa sympathie pour les travailleurs et certains dirigeants syndicaux ont rejoint le gouvernement, à titre personnel, témoignant des illusions quant à ses positions progressistes. Mais devant la montée de la pression du Capital, il changeait de politique. L'offensive de novembre

Depuis l'ouverture de la crise économique, les attaques contre les conditions de vie des travailleurs et les droits syndicaux, la classe ouvrière se trouvait devant une situation sans issue sauf la lutte pour la survie. 60 % de la force de travail subit le temps partiel, le travail précaire et occasionnel ; et ceux qui ont un travail fixe sont exposés à l'insécurité, la flexibilité, les délocalisation, le harcèlement permanent et la violation des lois sociales par les patrons.

L'offensive des patrons est très sévère en particulier dans les entreprises où des syndicats forts ont réussi à défendre les droits des travailleurs. Les patrons y ont recours à tous les moyens, légaux et illégaux, tirant profit de l'indifférence et l'inaction du Ministère du travail. Et récemment, de plus en plus de capitalistes ont recours à la justice pour obtenir la saisie provisoire des salaires et des propriétés syndicales ou pour obtenir des militants et dirigeants syndicaux des « compensations financières », détruisant ainsi la vie de leurs familles.

C'est dans ce contexte qu'une série de suicides ont eu lieu : la subsistance élémentaire des travailleurs combatifs et des militants syndicaux n'est plus garantie. Le 17 octobre, Kim Ju-ik, dirigeant d'un syndicat local, s'est pendu à une grue, à 35 mètres du sol, après une grève de 129 jours. Hanijn Heavy Industry, une des grands trusts (« chaebol »), avait refusé une petite augmentation salariale, persistant dans la tentative de briser le syndicat d'entreprise.

Un autre dirigeant syndical local, Lee Hae-nam, s'est immolé par le feu pour protester contre le harcèlement incessant des travailleurs et de leur syndicat. La Sewon Tech Inc, un sous-contractant de l'industrie automobile, a utilisé tous les moyens possibles pour détruire le syndicat, notamment en louant les services des gangsters locaux. Beaucoup de travailleurs furent blessés par la violence aveugle des tueurs à gages. Le 26 octobre, la veille de la grève, Lee Yong-seok, dirigeant syndical des journaliers de la Labor Welfare Corporation, s'immolait par le feu lors d'une manifestation ouvrière à Séoul.

Comme le suicide relève d'une forte détermination personnelle, il est incontrôlable, même si tous les militants s'y opposent. Pourtant devant ce malheur, un chef de la police en charge de la KCTU, exprimait sa propre théorie de la conspiration, annonçant que la série de suicides constituait un « projet planifié ». Évidemment, il fut violemment critiqué de tous les côtés, et licencié. Mais le président, lui, ne fut pas licencié, même s'il déclarait que dans une société démocratique

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le suicide ne peut être un moyen pour trancher un conflit. Cela montre que l'ex-avocat des travailleurs refuse de reconnaître la dure réalité à laquelle des millions de travailleurs font face.

Pour protester contre l'attitude antiouvrière du gouvernement et d'une bourgeoisie déchaînée, les travailleurs ont organisé une grève de 4 heures le 6 novembre, puis le Rassemblement national des travailleurs du 9 novembre et finalement la grève générale du 12 novembre, à laquelle plus de 150 000 d'entre eux ont participé dans l'ensemble du pays. Mais le gouvernement n'a pas cédé ; au contraire, il a fait emprisonner 50 travailleurs pour violence et a menacé la direction de la KCTU. En plus, il essaya de réviser la loi sur les rassemblements et manifestations, s'en prenant ainsi aux droits démocratiques. Mais ce genre de mesures ne devait pas arrêter le combat. Les travailleurs immigrés en lutte pour leurs droits

Au même moment, des milliers de travailleurs immigrés démarraient leur grève de la faim contre la mesure gouvernementale visant à les déporter. Les immigrés sont utilisés pour les emplois les plus sales, dangereux et au rabais que les travailleurs refusent d'accepter parce que les salaires sont trop bas et les conditions de travail insupportables. Dans ces conditions terribles, les immigrés, hommes et femmes, sont des victimes faciles de l'exploitation capitaliste et de la discrimination raciste.

Après de longues années d'un traitement inhumain, de violence et de harcèlement, les travailleurs immigrés ont commencé à s'unir contre les capitalistes coréens et le gouvernement, ainsi que contre les groupes philanthropiques et religieux qui les considèrent comme des victimes qui ne devraient pas prendre la voie de la lutte. Les travailleurs immigrés ont tiré des leçons de l'expériences du mouvement ouvrier coréen. Finalement, ils ont réussi à créer leur propre syndicat, le MB-ETU (Migrant-Branch, Equality Trade Union : Secteur immigré, Syndicat Égalité, affilié à la KCTU) ouvrant ainsi une nouvelle étape pour les travailleurs immigrés en Corée.

Pour le moment, ce syndicat est en tête de la lutte contre la discrimination et la surexploitation des travailleurs immigrés. Le suicide d'un couple d'immigrés, menacé d'être déporté, relançait le combat contre la politique de déportation du gouvernement coréen, et son fallacieux Système du permis de travail, qui n'est qu'une nouvelle version de l'esclavage. Partout dans le pays des centaines de travailleurs immigrés continuent à faire des « sit-in » malgré le temps froid. Les paysans contre la mondialisation

Le 12 novembre, plus de 100 000 paysans se sont rassemblés pour protester contre la politique désastreuse qui a détruit la base de leur subsistance. L'ouverture du marché et la libéralisation commerciale du secteur, sous la pression de la mondialisation impérialiste, poussent les paysans dans la misère.

La plupart d'entre eux sont terriblement endettés, afin d'assurer leur survie. Dans ce contexte, les paysans et leurs organisations sont à la tête de la bataille contre la mondialisation néolibérale. A Cancun, au Mexique, Lee Kyung-hae s'est donné la mort pour protester contre l'OMC, en criant « l'OMC tue les paysans ! ».

Une campagne appauvrie, une population âgée, une concurrence exacerbée, une série de catastrophes naturelles, une politique gouvernementale désastreuse et une extension rampante de la mondialisation -tout cela a poussé les paysans devant un choix involontaire entre les luttes désespérées et la disparition résignée.

Lors du Rassemblement national des paysans du 12 novembre, 100 000 paysans de l'ensemble du pays occupaient les rues du centre de Séoul et paralysaient le trafic, faisant face à la police « anti-émeute ». Certains d'entre eux ont organisé des sit-in pour protester contre les arrestations dans les stations du métro. Et ils planifient une Révolte antinucléaire à Bu-an

Un autre point chaud est une lutte locale contre les déchets nucléaires. Le gouvernement a rendu public le projet de construction d'une usine de retraitement des déchets nucléaires sur l'île de Wi-do, près de Bu-an, une région de la Côte occidentale avec une population de 70 000 habitants.

La bataille a démarré il y a près de cinq mois, quand le gouvernement a décidé de construire l'entreprise à Wi-do, sans annoncer la localisation exacte du site. Pour réaliser son projet, il a tenté de corrompre les habitants, manipulant la population locale tout en méprisant la forte opposition et en misant sur son ignorance ainsi que sur l'incrédulité des habitants de la région.

Une série de fausses promesses et de manœuvres ont exaspéré le peuple, au point que des protestations quotidiennes eurent lieu, des veillées aux bougies furent organisées, suivant en cela l'exemple de la protestation contre les soldats américains dont le char avait écrasé deux jeunes écolières l'année passée. Ainsi, cette lutte antinucléaire devient un symbole de la rébellion populaire.

Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement Roh a insisté sur la mise en application du projet de digue de Saemangum, symbole du développement insoutenable, qui détruira un énorme domaine maritime naturel, tout cela malgré une protestation nationale.

Progressivement, la population locale perdait toute confiance dans le gouvernement, occupait le centre de la ville et organisait manifestation après manifestation contre le déploiement de la police armée. La situation empirait encore devant les brutalités de celle-ci. Finalement, après l'affrontement du 13 novembre, plus de 14 000 policiers occupaient le district de Bu-an, à l'image de ce que fait l'armée américaine en Irak.

Beaucoup de manifestants furent arrêtés, surtout des personnes âgées, et des centaines furent blessés par la police. La société civile et les groupes en défense des droits humains, les mouvements sociaux et populaires ont à plusieurs reprises demandé un référendum pour résoudre le problème. Mais le gouvernement a rejeté cette proposition en expliquant que c'est la violence de la population locale qui est en cause. Mouvement anti-guerre et mouvement anti-mondialisation

Le mouvement anti-mondialisation en Corée a été initié par le KoPA (Action du Peuple Coréen contre l'OMC et l'Accord du libre-échange), une coalition contre la globalisation néolibérale organisée par des syndicats, des associations paysannes et d'autres groupes sociaux et de gauche. Depuis sa constitution, en 1998, il a été partie prenante de la plupart des mobilisations internationales, de Seattle à Cancun, ainsi que des Forum sociaux mondiaux.

La lutte contre la mondialisation fut au centre du mouvement de masse, en particu-

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lier après le début de la crise économique. Le mouvement paysan y jouait un rôle essentiel. Grâce aux efforts du KoPA, le mouvement syndical s'est engagé de plus en plus au sein du mouvement anti-mondialisation.

Par contre, malgré la forte opposition contre la guerre fondée sur l'expérience populaire de 1950-53, le mouvement antiguerre constitue un phénomène nouveau. Ainsi la mobilisation du 15 février 2003 fut une expérience nouvelle pour les gauches coréennes et les mouvements populaires. Mais, alors que le gouvernement décidait d'envoyer un contingent de l'armée en Irak, la lutte anti-guerre s'est déchaînée devenant un combat politique national.

Le 28 septembre et le 25 octobre, les mobilisations étaient organisées en liaison avec le mouvement international. La décision du gouvernement d'envoyer un contingent supplémentaire en Irak, sous la pression du gouvernement Bush en crise politique, devait donner une nouvelle impulsion au mouvement anti-guerre en Corée.

En général, comme ce fut le cas avec l'offensive ouvrière de novembre, les enjeux nationaux constituent la priorité des mobilisations. Néanmoins, depuis quelque temps, on peut observer un lent processus de politisation fondée sur une perspective internationale. La combinaison dialectique entre les luttes nationales et internationales devient ainsi une tâche plus importante pour le mouvement ouvrier et la gauche radicale. Politique de la classe ouvrière

En lançant la KCTU, le mouvement ouvrier a posé deux objectifs stratégiques : construire un parti des travailleurs et aller d'un syndicalisme d'entreprise vers un syndicalisme d'industrie. Le but est d'organiser le secteur politique du mouvement de la classe ouvrière, et de construire une organisation plus efficace afin de renforcer son unité. Ainsi, en ce moment, la construction de syndicats d'industrie est en cours, en fait elle est presque réalisée, et leur parti existe déjà, il s'appelle DLP.

Malheureusement ce processus a subi de graves distorsions. En premier lieu, la poussée vers un syndicalisme d'industrie fut avant tout une manœuvre de la bureaucratie syndicale de la KCTU — des centristes, politiquement parlant. Fondamentalement, il existe une tension entre la direction syndicale et la base ; il s'agit d'une sorte de lutte pour le pouvoir. La vraie bataille est entre la direction de la fédération et les directions syndicales au niveau local et d'entreprise ; surtout que certains secteurs, tels que l'automobile et les constructions navales, ont une grande capacité de mobilisation et des ressources financières importantes. Les directions fédérales et la direction confédérale, atteintes de bureaucratisme de manière croissante, favorisent une structure centralisée. Mais les militants de base se sont opposés à cette procédure bureaucratique, arguant que cette version du syndicalisme d'industrie perturbe son caractère de classe. L'opposition entre les bureaucrates et les militants de base a ainsi conduit à des débats et des conflits internes, tout en préservant la dynamique de la lutte de classe.

Si le DLP est parvenu a préserver le soutien officiel de la KCTU, sa base sociale est plutôt faible en comparaison avec la taille des syndicats de la KCTU. Le parti annonce actuellement 40 000 membres, mais sa base dans la classe ouvrière reste faible. Dans les syndicats de la KCTU l'adhésion au DLP a été imposée par en haut au moment où l'aille nationaliste des mouvements populaires avait décidé d'entrer dans le DLP après son brusque tournant. Traditionnellement, dans le passé, ces forces pro-nord-coréennes s'opposaient à l'indépendance de classe politique, arguant que « nous » avons une direction dans le Nord et, en conséquence, « nous » n'avons pas besoin d'un parti politique mais devons construire un front uni...

Face à la croissance du DLP cependant, ces forces ont pris la décision d'en prendre la direction en y entrant de manière massive, pour éviter l'isolement. Le rapport des forces à l'intérieur du DLP a donc été modifié, rendant de plus en plus possible la modification de son orientation social-démocrate en faveur d'une mixture national-réformiste.

Outre le DLP il existe un certain nombre d'organisations de la gauche radicale, parmi les- quelles le Pouvoir à la classe ouvrière (PWC) et le Parti socialiste (SP) sont les plus importantes. Au sein même du DLP il y a des tendances de gauche, en désaccord avec l'orientation majoritaire. Après une série d'échecs électoraux, le SP subit une crise d'identité. Mais il compte tirer profit du tournant droitier du DLP.

Le PWC veut garder son indépendance envers l'électoralisme et l'orientation socialdémocrate, poursuivant le syndicalisme lutte de classe et favorisant l'unité de la gauche - en critiquant le sectarisme et le dogmatisme — qu'il perçoit comme le premier pas vers la construction d'un parti véritable de la classe ouvrière. Le PWC joue un rôle important dans les luttes des travailleurs, au niveau local, national et international et, de plus, il est très engagé dans le mouvement contre la mondialisation et contre la guerre, même si cela ne va pas sans difficultés, car la majorité de ses membres sont actifs sur leurs lieux de travail et au sein des syndicats. Malgré sa taille modeste, il dispose d'un large réseau militant et d'une position politique affirmée, ce qui lui permet de jouer un rôle dirigeant en tant qu'opposition de gauche au sein du mouvement ouvrier. En attendant le prochain affrontement des classes

La classe ouvrière coréenne a développé sa conscience et construit son mouvement sous la dure répression des capitalistes et de l'Etat bourgeois — militaire et civil — dans la lutte contre l'offensive de la mondialisation néolibérale. Malgré les faiblesses de son orientation politique et syndicale, elle joue un rôle dirigeant dans la lutte des masses populaires.

Contrairement à l'importance prise par le développement du mouvement ouvrier, les forces de la gauche radicale restent encore éparpillées, mais elles récupèrent peu à peu en vue de construire une alternative politique. Les luttes de la classe ouvrière contre l'offensive néolibérale, la dynamique antibureaucratique des bases ouvrières et la croissance d'une orientation anticapitaliste et d'une perspective internationaliste dans les mouvements sociaux et populaires constituent cependant un fondement pour le regroupement de la gauche et le développement d'un mouvement anticapitaliste ouvrier d'un type nouveau, en faveur de l'émancipation.

Cette perspective et sa consolidation sont liées avec le développement mondial des luttes ouvrières : le mouvement des piqueteros et des occupations d'usines en Argentine et le soulèvement de 2001, les vagues des grèves ouvrières en Italie, en Espagne, en Grèce et en Grande-Bretagne en 2002, le soulèvement bolivien en février et de nouveau en septembre-octobre 2003, la grève en défense des retraites en France en mai-juin 2003, ainsi que le succès de la mobilisation contre la guerre le 15 février 2003 et toute la série de mobilisations contre la mondialisation, depuis Seattle et Prague, en passant par Gênes et Barcelone, jusqu'à Cancun et Miami.

Cette dialectique dynamique des luttes nationales et internationales trace un nouveau chemin pour les mouvements révolutionnaires du XXI° siècle ainsi que la perspective d'une « nouvelle politique » des mouvements ouvriers internationaux. La lutte des travailleurs coréens fait partie de cette nouvelle vague des luttes et des mouvements mondiaux.

décembre 2003

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