Par Jaime Pastor* es journées entre le massacre souffert par le peuple madrilène le 11 mars et les élections législatives du 14 mars ont été particulièrement tendues et pleines d'émotion. Elle ont mis en évidence l'existence d'une citoyenneté critique et active, capable de résister à la propagande gouvernementale, a la désinformation et à la peur. Finalement, le malheur provoqué par l'attentat sanglant a été suivi par une défaite du Parti populaire (PP) reconnue à l'échelle internationale comme le triomphe du « Non à la guerre ! », du refus des mensonges d'Aznar et de la volonté d'un changement politique qui s'était exprimée depuis plus d'un an au cours des nombreuses mobilisations. Mais la possibilité qu'un tel changement affecte la politique menée depuis au moins les quatre dernières années reste limitée par le fait que ce cycle nouveau va se dérouler sous l'hégémonie du PSOE, qui aspire à une politique « centriste » et avec une Gauche unie (IU) affaiblie aussi bien sur le terrain électora que sur le terrain social. Dans ces conditions ouvrir la voie d'une autre politique et d'une autre gauche exigera encore beaucoup d'efforts.
La commotion provoquée par l'assassinat de plus de deux cent personnes, en majorité des travailleurs et des jeunes, dont de nombreux immigrés « sans papiers », a créé une situation nouvelle : l'indignation et la solidarité face au massacre ont été accompagnées de doutes quant aux auteurs de cet attentat si terrible, doutes qui se sont développés devant les manipulations conscientes de l'information par le gouvernement qui voulait à tout prix attribuer la responsabilité du massacre à l'ETA car une telle hypothèse lui était la plus favorable du point de vue électoral.
Comme si la désinformation ne lui suffisait pas, Aznar n'a pas hésité à convoquer les citoyens à manifester « en défense de la Constitution » et « pour la défaite du terrorisme » en tentant ainsi de s'approprier la solidarité envers les victimes en fonction de ses objectifs propres. Mais dans nombre de manifestations du vendredi 12 mars les cris « Qui l'a fait ? » et « Non à la guerre ! » ont surgi, repris par de nombreux participants, cris qui se sont prolongés le samedi 13 mars — à la surprise des appareils partidaires y compris celui de la Gauche unie — par les manifestations auto-convoquées devant les locaux du PP qui gagnaient en force au fur et à mesure que se renforçait la conviction que l'attentat était bien l'œuvre d'Al Qaida et que le gouvernement Aznar mentait. Le cri « Les morts sont à nous, les guerres sont à vous ! » a sans douté été celui qui a le mieux exprimé l'indignation populaire.
Ainsi « l'antiterrorisme » revendiqué par le PP a fini par se transformer en une arme contre ce parti, rappelant à tous le rejet massif de la guerre en Irak et les mensonges d'Aznar et de ses amis Bush et Blair à propos des armes de destruction massive. Le résultat en a été une augmentation sensible de la participation électorale, en particulier celle de la jeunesse, et la concentration des votes sur la liste du PSOE menée par José Luis Rodriguez Zapatero, qui avait annoncé qu'il ne formera un gouvernement qu'à la condition de dépasser en voix le PP.
La force politique la plus lésée par cette pression du « vote utile » aura été la Gauche unie (qui passe de 9 à 5 députés, dont 2 grâce à son allié catalan), déjà désavantagée par le système électoral qui fait que la troisième forces la plus votée (plus de 1,2 * Jaime Pastor, militant d'Espacio Alternativo (Espace alternatif au sein duquel militent des membres de la IVe Inter-nationale) est membre de la Présidence fédérale de la Gauche unie (Izquierda unida, IU). Traduit de l'espagnol par J.M. 1. Comme la majorité des médias a dû le reconnaître, les manifestations de samedi 13 mars devant les locaux du PP dans de nombreuses villes ont été promues à partir d'initiatives de personnes liées à différents mouvements sociaux qui, dans leurs pages
NUESTRA GUERRE
NUESTES MUERT millions de voix) aura moins de députés que les forces catalanes de droite (Convergéncia i Unió) et de gauche (ERC, Esquerra
Republicana Catalana, qui passe de 1 à 8 députés) et le Parti nationaliste basque
(PNV).
La progression de l'ERC est sans doute très significative et semble exprimer plus un vote de solidarité en réaction aux tentatives de criminalisation du dialogue et du nationalisme catalan — le dirigeant de l'ERC avait entamé le dialogue avec l'ETA, ce qui lui a valu les foudres d'Aznar — qu'une adhésion positive à un projet politique qui reste encore indéfini. L'obtention d'un siège par la coalition Natarroa Bai (2) en Navarre est également significative alors qu'au Pays Basque le score obtenu par Aralar-Zutik (3), même s'il ne lui permet pas d'avoir de député, devrait faire réfléchir Batasuna (qui avait appelé à un vote nul, ne pouvant présenter des candidats, avec un résultat inférieur à celui obtenu lors des municipales) sur son web et à travers le courrier électrotions, chose qui n'a pas été finalenique et les téléphones mobiles, ont ment produite. De cette manière, été diffusées de manière extraordicomme le rapportent des journalisnairement rapide, permettant de tes, " la rébellion démocratique rassembler en quelques heures des contre le PP s'est fondée sur la milliers de personnes dans des villes téléphonie », transformée en un comme Barcelone et Madrid. Les moyen utile pour exprimer ce radios et les télévisions (à l'excepjour dans la rue ce que beaution de celle contrôlée par le goucoup de personnes sentaient vernement) espagnoles et étrangères depuis leur maison pendant la ont rendu compte de ces protesta-
« journée de réflexion » : l'indignation devant l'utilisation partisations et Rajoy, tête de liste du PP, a dû paraître à la TV de l'État pour ne que faisait le PP du massacre du exiger la dissolution des manifesta-
11 mars.
propre avenir au cas ou l'ETA ne déciderait pas à proclamer une trêve indéfinie dans l'ensemble de l'État espagnol.
Une nouvelle étape s'ouvre donc, dans laquelle le PSOE, seul vainqueur mais sans s'assurer la majorité absolue (s'il a 16 députés de plus que le PP, il lui en manque 12 pour l'obtenir), devra tenir compte de l'appui des autres forces parlementaires de gauche et nationalistes pour pouvoir poursuivre une politique nouvelle. Cela d'autant qu'il est évident que la majorité des citoyens qui a assuré sa victoire exige et continuera à exiger un changement radical de la politique conduite par le PP : la fin de l'autoritarisme et de la manipulation des médias publics ; la rupture rapide de l'alliance avec la stratégie de la « guerre globale et indéfinie » de Bush et le rapatriement immédiat des forces espagnoles qui occupent l'Irak ; la rupture avec l'offensive néolibérale contre les services publics et les droits sociaux fondamentaux ;
l'engagement à reconnaître la réalité plurinationale de l'État espagnol et l'ouverture du dialogue conduisant au respect du droit d'autodétermination du Pays basque et de la
Catalogne ; la défense, finalement, d'une conception socio-écologique et paritaire de la « sécurité » contre la vision liberticide et xénophobe qui prédomine non seulement dans l'État espagnol, mais aussi dans l'Union européenne et plus généralement dans
«l'Occident ».
Nie le programme, ni la composition prévisible du nouveau gouvernement du
PSOE, ni, avant tout, les pressions des « pouvoirs de fait » espagnols, européens et états- uniens ne permettent de penser que
Zapatero sera à la hauteur de ces exigences
2. Nafarroa Bai est une coalition obtenu 38 319 voix (3,10 %), électorale formée en Navarre par le mais dans la Privince de Guipuzcoa
Parti Nationaliste Basque (PNV),
6,02 %. Son espace électoral était
Eusko Alkartasuna (EA), Aralar en concurrence tant avec Ezker
(scission de Batasuna) et Batzarre
Batua (IU au Pays Basque) comme
(organisation promue par Zutik et avec Eusko Alkartasuna (1 député secteurs indépendants de mouveélu en Guipuzcoa) et avec la campagne par le vote nul défendue par ments sociaux) : le sujet central de sa campagne a été la défense d'une
Batasuna.
nouvelle relation avec Euskadi qui
4. Ezker Batua-IU a essayé de mainpermet d'avancer vers un certain tenir une autonomie au sein de PIU type de convergence future dans un et, très probablement, essayera de la renforcer dans la nouvelle étape ;
commun cadre de coexistence respectueux des différentes identiceci pourrait permettre un rapprotés. Nafarroa Bai a obtenue 60 645 chement avec Aralar et Zutik qui
(18,04 %).
faciliterait le processus de recons-
VOIX
3. Aralar est une scission de truction
Batasuna et Zutik est une formation basque libérée de la dépendance issue de la fusion de deux anciennes politique envers TETA.
organisations de la gauche radicale :
5. "Por la refundación de una
EMK (maoïste) et LCR-LKI (orga-
IU democrática, plural, federanisation de la IV* Internationale au lista, anticapitalista y alternati-
Pays basque). Dans tout le Pays va", reproduit par Viento Sur, basque autonome Aralar-Zutik a n° 72, décembre 2003.
ou qu'il réalisera finalement ses promesses comme celle qui apparaît aujourd'hui la plus sérieuse : le retrait des troupes espagnoles de l'Irak. Pour cela même il faudra poursuivre la mobilisation sociale et les efforts pour construire une « gauche de gauche ». Cette dernière tâche devra passer aussi bien par une réorientation et une autoréforme de la
Gauche unie — ce qui est difficile mais non impossible — que, surtout, par l'entrée massive dans l'action politique, continue et organisée, de la nouvelle génération libre des poids du passé et disposée « d'avancer en demandant », en construisant des réponses ouvertes et toujours inachevées. Les dernières mobilisations sont là pour témoigner que le « capital social alternatif » permet d'avancer dans cette direction.
La Gauche unie à la croisée des chemins
Il ne fait pas de doute que la pression du
« vote utile » a pesé fortement sur le résultat obtenu par IU, renforcée par la tension des derniers jours et par la volonté de se détaire du PP de nombre d'électeurs qui n'avaient pas encore décidé de voter, ni en faveur de qui. De plus la concurrence dans certaines
Communautés autonomes d'autres forces
LOGO DU PP avant
LOGO DU PP maintenant
6.
Gaspar
Llamazares est
Coordinateur général de la Gauche unie (IU). Il était tête de liste de
PIU lors des élections législatives du
14 mars 2004 au cours des quelles
IU a obtenue 1 269 532 voix (4,96
%) et 5 députés.
7. Cf. Manuel Monereo, IU entre la izquierda para la alternativa y la izquierda complementaria,
El viejo topo, février 2004.
Monereo est membre de la
Commission Permanente d'IU-
Federal et aussi de la Direction
Permanente du PCE. Lors de la dernière Assemblée Fédérale il a fait d'une gauche radicale partie de la liste critique constituée par divers secteurs : Corriente
Convocatoria por Andalucia,
Plataforma de Izquierdas et
Espacio Alternativo (cf. Inprecor n° 489/490 de janvier-mars 2004).
de la gauche nationaliste a pu aussi peser, bien qu'il faut constater qu'Esker Batua (4) a bien résisté et a été sur le point d'obtenir un siège. Mais nous somme nombreux à penser que le type de discours développé par l'équipe dirigeante de la IU, avant et pendant la campagne, mais surtout au cours des derniers jours, n'a pas permis de résister à la tactique adoptée par le PSOE.
Comme nous le rappelions dans le document commun que nous avons présenté lors de la VIle Assemblée fédérale de la IU en décembre 2003 avec les autres secteurs de la liste critique (5), il y a longtemps que lU a privilégié sa volonté d'apparaître comme la force prête à gouverner avec le PSOE non seulement sur le terrain municipal ou dans les communautés autonomes mais à l'échelle étatique. Cette inclination croissante de la direction pour apparaître comme « une force de gouvernement fiable » devant un PSOE qui ne dissimulait pas sa modération politique, surtout dans les domaines de politique économique et fiscale, a eu des effets : • sur les slogans adoptés, particulièrement creux et apolitiques (« Nous demandons la parole », par exemple, dans la pré-campagne): • sur la présentation ambiguë des aspects importants de son programme, dont témoignait par exemple la timidité de la défense de la plurinationalité ; • et surtout sur l'activité de la Gauche unie après le massacre du 11 mars. Non seulement Llamazares (6) n'a exprimé aucun doute face à la version gouvernementale attribuant la responsabilité de l'attentat à l'ETA. Non seulement il s'est précipitamment soumis à la sommation gouvernementale de manifester. Mais il a de plus affirmé son « appui total au gouvernement » et réclamé «l'unité des démocrates », y compris le lendemain lorsque l'hypothèse d'Al Qaida état déjà connue. Et de nombreux autres dirigeants de l'IU ont désapprouvé les protestations devant les locaux du PP, qu'ils considéraient comme une « provocation ».
Se terminait ainsi une campagne qui aurait pu permettre de s'adresser à d'importants secteurs qui ont participé aux mobilisations et qui cherchaient une alternative à la gauche du PSOE, mais qui n'ont pas pu se rendre compte si la Gauche unie s'engageait dans cette voie ou si, au contraire, elle se satisfaisait de constituer une force subalterne complémentaire du PSOE, comme l'a justement rappelé Manuel Monereo dans une article publié dans la revue El viejo topo (7). A notre avis, c'est l'aspiration à être une force complémentaire qui a prédominé au cours de la campagne, renforçant ainsi une image de subordination. cela pourrait expli-