En quoi la référence marxiste
est-elle utile pour comprendre le capitalisme contemporain, et pour en mener la critique ? Telle est l'interrogation qui sert de fil directeur à cette nouvelle livraison des Cahiers de Critique communiste. Il ne s'agit donc pas de faire œuvre de marxologie et de se demander par exemple si les développements les plus récents du capitalisme donnent « raison » ou « tort » à Marx. Le propos est au contraire d'examiner quels sont, « dans la panoplie marxiste », les outils conceptuels les plus efficaces aujourd'hui pour définir une problématique et dénouer une conjoncture.
Ce recours à l'approche marxiste est particulièrement fructueux quand il s'agit de démêler l'ancien et le nouveau et d'évaluer la portée de ces si nombreux discours sur la modernité, qui rendrait caducs tous les vieux schémas. Dans bien des cas, il est indispensable de tenir les deux bouts de la chaîne, pour constater que « ça change tout le temps » et qu'en même temps, « c'est toujours pareil ». Le champ d'application d'une telle méthode est très vaste, et on a choisi de retenir cinq grandes questions à propos desquelles le marxisme (un marxisme vivant bien entendu) permet, à notre sens, de dégager une cohérence critique forte.
La théorie de la valeur est au fondement de l'analyse marxiste. Elle constitue aujourd'hui un repère indispensable pour discuter deux aspects essentiels du capitalisme contemporain. Elle permet en effet d'établir rigoureusement que l'on ne peut « s'enrichir en dormant » et que le progrès technique n'implique en rien « la fin du travail ».
La théorie de l'accumulation vise à rendre compte de la dynamique du capital. De ce point de vue, les analyses dominantes donnent le tournis. * Le marxisme face au capitalisme contemporain, éd. Syllepse, 7 euros. Au sommaire : Pourquoi une théorie de la valeur ?, par Michel Husson ; Accumulation et crises, par Michel Husson ; Exploitation et classes sociales : une boussole imparfaite mais nécessaire, par Henri Wilno ; À propos des classes sociales dans le mouvement social contemporain, par Thomas Coutrot ; Accumulation versus légitimation. Évolution des formes de l'État, par Nicolas Beniès ; Socia-lisation, capitalisme et socialisme, par Xavier Werner.
Après l'hymne à la « nouvelle économie » et au « capitalisme patrimonial », le retournement boursier a mis fin à bien des illusions. Nous ne sommes manifestement pas entrés dans une nouvelle longue période de croissance généralisée, et l'analyse marxiste met le doigt sur les contraintes fondamentales, à tel point qu'un économiste orthodoxe a pu s'exclamer « Marx is back ! ».
La théorie de l'exploitation permet de tenir ces deux bouts de la chaîne théorique : d'un côté, le monde du travail connaît de profondes modifications dont il s'agit de rendre compte ; mais, dans le même temps, il est possible de montrer que les rapports sociaux fondamentaux restent inchangés, au-delà d'innovations diverses et de stratifications nouvelles. La classe ouvrière a changé, mais elle n'a évidemment pas
La théorie de l'État contemporain permet d'actualiser et d'approfondir les indications de Marx et des autres théoriciens marxistes à propos de cette contradiction qui prend aujourd'hui une intensité nouvelle : d'un côté, ce sont toujours les États-nations à qui revient principalement la charge de régler les rapports entre classes et d'assurer les conditions générales de reproduction du système ; mais, d'un autre côté, la mondialisation fait naître des exigences de coordination et de régulation peu compatibles avec la concurrence exacerbée entre capitaux. Du coup, les fondements de la légitimité de l'État se déplacent considérablement.
La théorie de la socialisation est posée avec une actualité nouvelle par l'offensive contre l'État social, et ceci d'un double point de vue. D'abord comme une tendance passée imposée au capitalisme concret et avec laquelle ce dernier veut rompre ; ensuite comme une trajectoire avec laquelle il faut renouer, sur la base de la défense des services publics et de la protection sociale, pour dessiner à nouveau la perspective d'un socialisme authentique dont il s'agit de redéfinir les contours.
L'ensemble des contributions partage un objectif commun que l'on pourrait définir ainsi : reconstituer, de manière non dogmatique, une cohérence critique arrimée aux fondamentaux de l'analyse marxiste, mais dans une démarche de confrontation permanente avec les transformations du capitalisme contemporain. Cela inclut évidemment une sorte de « droit à l'inventaire » et surtout la nécessité d'un débat contradictoire. Et c'est sans doute l'une des vertus de l'ensemble présenté ici que de faire dialoguer les différents contributeurs.