FRANCE pour 1978
Pour la majorité présidentielle, la poussée de la gauche aux élections municipales de mars 1977 eut pour première conséquence de forcer le gouvernement Barre à démissioner. Les ministres battus dans leur ville présentent leur démission au Président Giscard d'Estaing. Et après avoir affirmé à la télévision qu'il n'était pour rien dans cette affaire, le même Giscard renomme le même Barre Premier ministre et lui confie la mission de constituer un nouveau gouvernement "d'hommes et de femmes sans autre considération que leur capacité à exercer leur fonction" • Bref, comme dira Barre en présentant ses "nouveaux" ministres, "mieux vaut des gestionnaires que des farfelus" Cependant, ce deuxième gouvernement Barre sera composé des mêmes personnages, le seul changement notable étant le licenciement des trois ministres d'Etat représentant les composantes de la coalition gouvernementale. Poniatowski, Guichard et Lecanuet quittent donc leurs ministères. Pour donner l'illusion du changement, Barre définit un "programme" en 12 mois qu'il propose au vote de l'Assemblée nationale à la fin du mois d'avril. Ce jour-là, alors que tous les fonctionnaires sont en grève et manifestent dans la rue, un climat de fin de règne s'instaure à la Chambre. Le RPR qui forme le principal groupe parlementaire de la droite se refuse à "donner la confiance" au plan en 12 mois de Barre. Un moment, les commentateurs pensent que le nouveau gouvernement va tomber comme à l'époque de la IVème République. Et puis les gaullistes, sous l'injonction de Chirac, votent le plan d'action touf en déclarant qu'ils n'ont pas confiance. Plus tard, Giscard dira dans une interview à la presse qu'il aurait, si le RPR n'avait pas voté, dissout l'Assemblée et précipité ainsi les élections législatives prévues pour mars 1978. Cette bataille parlementaire, qui atteste du degré de crise dans les partis de la bourgeoisie française après les élections municipales, fut aussi l'occasion d'une démonstration quant à la politique du PS et du PC. L'un et l'autre refusent de précipiter les échéances politiques. Le Parti socialiste, tout en reconnaissant la crise qui traverse les partis bourgeois, dit ne pas avoir les moyens d'accélérer la situation. Le Parti communiste, qui cherche à apparaître comme plus radical que son partenaire, met en garde les travailleurs sur "l'orchestration par Giscard" des querelles au sein de sa majorité. Pour le PC, tout cela n'est que mise en scène visant à tromper la classe ouvrière et à exciter son impatience.
Jean-Yves TOUVAIS En fait, ni le PC ni le PS ne sont pressés d'arriver au pouvoir. Ils en viennent à une politique de l'abstention "à l'italienne" en ce sens qu'ils refusent de donner le petit coup de pouce suffisant pour faire tomber le gouvernement. Dans les entreprises, ils gèrent la combativité ouvrière tout en évitant d'organiser une véritable riposte à la politique d'austérité de Giscard Barre. Ils multiplient les journées d'action de 24 heures par branches, ou par région, pour terminer par une journée de "grève nationale" coincée entre deux week-end prolongés (du fait des jours fériés), le 24 mai. Pourtant, l'unité réalisée pour cette journée révèle le profond mécontentement de toutes les couches de la classe ouvrière et au-delà. Pour la première fois depuis plus de 10 ans, les syndicats qui représentent les couches les plus attardées de la classe ouvrière - la CFTC et FO (1) - appellent à cette journée de grève. Même la CGC (2), organisation corporatiste des cadres, arrêtera le travail. Ainsi le "blocage" actuel de la situation politique française est plus lié à la veulerie des directions ouvrières qu'à la force du gouvernement de la bourgeoisie. Le mécontement, la combativité et la volonté de changement politique existent dans la classe ouvrière. Combativité et niveau de conscience de la classe ouvrière Le ministère du Travail a récemment publié une statistique sur le nombre de journées de grève pour l'année 1976. Si ces chiffres sous-estiment toujours la réalité, ils expriment bien la tendance : mise à part l'année 1968, l'année 1976 a connu avec 5 millions de journées, le nombre le plus important depuis 1963. C'est le chiffre record depuis la grève générale de mai-juin 1968. Les chiffres de ces dernières années sont les suivants : 3,8 millions en 75, 3,4 millions en 74, 3,9 millions en 73, 3,7 millions en 72. En 1971, le chiffre avait atteint 4,4 millions alors qu'en 1970 on en était à 1,7 millions et à 2,2 en 1969. Quand on observe le détail pour l'année 1976 et qu'on le compare à l'année précédente, il traduit bien l'état actuel de la combativité ouvrière. En ce qui concerne les conflits localisés, la comparaison avec 1975 permet de conclure que : - le nombre de luttes augmente sensiblement (4298 contré 3 852), mais le nombre d'établissements touchés reste pratiquement stable;
- les effectifs ayant cessé le travail baissent (882 000 contre 1,1 million), le taux de participation passant de 39,6 en 1975 à 29,6 en 1976; - la durée moyenne des conflits augmente (passant de 2,74 journées à 4,22). Les branches les plus chaudes sont l'EDF-GDF (212 journées perdues pour 100 salariés), le papier carton (150 journées), la construction navale et aéronautique (100), l'imprimerie édition (97), les textiles artificiels (97), la fonderie et le travail des métaux (84). Le secteur le plus "calme" est celui du commerce et des services. Les régions les plus chaudes sont le Poitou-Charente (67 journées pour 100 salariés), la Picardie (59), la Champagne-Ardennes (52), le Nord-Pas de Calais. Les plus froides sont le Limousin et le Midi-Pyrénées. A noter que dans la région parisienne, le nombre de journées perdues, en progression constante depuis 1972, est en diminution de 31%. Pour les conflits généralisés enfin (branche, région, journées d'action), la comparaison des années 75/76 fait apparaître une hausse des journées individuelles de 163%, alors que l'augmentation globale des conflits n'atteint que 29%. Ces statistiques traduisent donc un haut niveau de combativité dans la classe ouvrière française, même s'il faut différencier selon les branches et les régions. Plusieurs facteurs empêchent que cette combativité prenne immédiatement la forme d'un mouvement généralisé contre le plan Barre. Il faut d'abord ajouter aux chiffres cités plus haut, les résultats des élections municipales. Ceux-ci (voir Inprecor n°3 du 31 mars 1977) révèlent, outre le profond mécontement de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie, une élévation du niveau de conscience politique. Un nombre croissant de travailleurs conçoit que la satisfaction des principales revendications passe par une solution politique. L'ampleur de la progression des listes menées par le PC et le PS n'a été possible que par l'élargissement de leur électorat. D'une part, les abstentionnistes du premier tour se sont, au deuxième tour, reportés massivement à gauche. Ce fait, déjà amorcé lors des élections cantonales, un an plus tôt, s'est généralisé cette fois. C'est que de nouvelles couches de la population s'éveillent et se radicalisent à gauche. Les exemples abondent pour le montrer, nous n'y reviendrons pas. Soulignons cependant les victoires spectaculaires de la gauche dans des régions traditionnellement conservatrices comme l'Ouest. D'autre part, il y a eu un renversement de tendance quant au PCF, qui jusqu'à présent perdait des voix au profit du PS. II ne faut pas voir là le seul résultat de l'ouverture à droite du PCF depuis son XXllème Congrès, mais fondamentalement un deuxième indice d'une accentuation de la radicalisation à gauche. Tous ces phénomènes qu'il faut ajouter au mécontentement grandissant que suggèrent les chiffres sur le nombre des jours de grève, aboutissent à des résultats contradictoires quant à l'initiative de la classe ouvrière. Fondamentalement, on a souvent observé que le haut niveau de conscience de la classe ouvrière pouvait conduire paradoxalement à créer un terrain favorable aux arguments attentistes des réformistes. En effet, ceux-ci axent toutes leurs explications après les municipales sur le thème : "Avançons lentement, mais sûrement" , le temps travaille "pour nous" , il ne faut pas s'impatienter, etc... Les résultats des élections cantonales, partiel -les, ou municipales, révèlent ainsi une progression constante des scores de la gauche. L'échéance des législatives s'approchant, de nombreux travailleurs préfèrent "attendre" et n'entrent en lutte que lorsqu'ils pensent qu'une victoire est possible. De ce point de vue, il n'est pas étonnant que les conflits les plus durs de ces derniers mois se soient produits, dans les secteurs aux faibles traditions de lutte ou aux traditions les plus corporatistes (dockers par exemple). Dans d'autres secteurs, comme la Fonction publique, la frange la plus radicalisée des militants syndicaux a connu un débat très important sur l'efficacité et l'opportunité des journées d'action de 24 heures répétées. On a parfois même assisté à des phénomènes de "grève de la grève" . Enfin un dernier élé•ment a joué dans certains secteurs contre l'apparition des luttes d'ampleur; il s'agit évidemment des conséquences de la politique d'austérité. Il y a, selon les organisations syndicales, près d'un million et demi de chômeurs. Dans des régions commes la Lorraine, le chômage condamne la principale industrie (la sidérurgie) puisque près de 16000 suppressions d'emplois sont programées. Cela entraine des signes de démoralisation dans la classe ouvrière, mais ces phénomènes ne sont pas irréversibles. Il suffit pour s'en convaincre, de voir la mobilisation qui s'est développée après l'annonce par la direction d'Usinor de la fermeture de son usine et Thionville (3500 emplois). Malheureusement, ce regain de la combativité ouvrière dans une région qui a déjà connu de lourdes défaites, a été gaspillé par les directions réformistes. Cependant, on doit tout de même considérer que la situation politique française est globalement caractérisée par un haut niveau de combativité et de conscience de la classe ouvrière. Ce fait est décisif pour apprécier et la politique actuelle du PC et du PS et celle qui suivra leur probable victoire électorale. La crise de direction politique de bourgeoisie D'autres phénomènes sont à intégrer dans l'analyse globale du rapport de forces. Inprecor a déjà présenté plusieurs fois les divergences politiques qui opposent les deux principaux partis de la bourgeoisie française (le RPR gaulliste d'un côté, lebloc giscardien - RI, CDS, etc. - de l'autre). La divergence fondamentale a trait à la tactique nécessaire vis-à-vis du mouvement ouvrier avant et après les élections prévues pour mars 78. Giscard se propose de disloquer l'Union de la gauche, en attirant à lui une partie de son électorat par une politique de réformes. A terme, il espère débaucher le Parti socialiste de son alliance avec le PC et former une coalition centre gauche. Chirac, au contraire, insiste sur la nécessité d'attaquer frontalement le mouvement ouvrier : "On ne peut, dit-il, diviser l'adversaire avec des réformettes commes celles que proposent Giscard et Barre". Les événements qui ont suivi les élections municipales, tout en soulignant le degré des dissentions entre les partis bourgeois, ont également montré que la classe dominante française traverse une grave crise de perspective politique. On ne peut considérer que la politique giscardienne reçoit l'assentiment de la majorité du patronat. Celui-ci est plutôt inquiet. La lettre de l'Expansion du 9 mai 77, bulletin confidentiel du patronat, décrivait ainsi la situation :
"A part le RPR, il n'y a plus rien de structuré dans la majorité. La greffe Soisson (3) sur les RI prend mal... Le CDS est en léthargie, Lecanuet boude... Les Radicaux entrent en crise... L'un des leaders influents du Parti radical n'a pas craint lors de la réunion du comité directeur de traiter publiquement Giscard "d'incapable' et Barre de 'médiocre'. Reste le gouvernement et son chef... Le RPR ne rate pas une occasion pour humilier tel ou tel ministre, etc... Tel est le climat dans les sphères gouvernementales. Il donne une idée de la désorganisation de ce que un ancien ministre gaulliste a appelé "le dernier carré de Giscard"'. Est-ce à dire que Chirac réussit mieux ? Sa victoire à Paris aux municipales lui permet d'organiser autour de la mairie une sorte de contre-gouvernement. Il a par exemple nommé d'anciens ministres de De Gaulle aux postes qu'ils occupaient jadis. Couve de Murville se retrouve ainsi responsable pour les affaires étrangères à la mairie de Paris. Ceci dit, son "Rassemblement" n'arrive pas à mordre au-delà de la piétaille traditionnelle de l'ex-UDR. Il ne récupère pas la base populaire du gaullisme d'avant 1968. Le GIR (Groupe d'initiative et responsabilité) qu'avait inspiré Chirac et qui voulait regrouper sur une base corporatiste les cadres, les paysans, les petits patrons, les professions libérales, etc. a échoué. Malgré l'appui des directions des principales organisations représentant ces catégories, de vives contestations sont apparues à la base où cette initiative a été condamnée. D'autre part, le 26 avril, lorsque Barre a présenté son plan d'action en 12 mois, il s'en est fallu de peu pour que les RPR ne vote pas avec l'opposition. Ce qui aurait provoqué les élections législatives anticipées que justement Chirac veut maitenant éviter. Conjoncturellement, ce dernier est pris dans une contradiction : il ne peut à la fois condamner la politique suivie par le Président de la République vis-à-vis du mouvement ouvrier, et voter à l'Assemblée nationale le programme du gouvernement. Logiquement donc, une majorité du groupe RPR se préparait sinon à se prononcer contre, du moins à s'abstenir. Il a fallu une intervention énergique de Chirac pour éviter la chute du gouvernement une semaine après sa nomination. Telles sont donc les limites du projet politique de l'ancien Premier ministre. Comme du côté de Giscard, le climat est plutôt celui du prélude d'une défaite électorale. Et ni dans un camp ni dans l'autre on n'est favorable à des élections anticipées. Le nouveau gouvernement Barre a décidé de poursuivre l'application du plan d'austérité qui, d'ailleurs, commence à réussir du point de vue de la bourgeoisie. L'accroissement du chômage et le blocage des salaires conduisent d'ores et déjà à une baisse de la part des salaires à la valeur ajoutée. Cette réussite ne s'accompagne cependant pas d'un ralentissement sensible de l'inflation. Barre la limitait à 6% pour 1977 en septembre dernier. Ce chiffre est dépassé et les prévisions officielles se fondent maintenant sur une hausse des prix entre 8 et 9%. Le chômage ne peut qu'augmenter dans la période à venir car les incertitudes qui pèsent sur la situation politique n'incitent pas les capitalistes à investir, mais plutôt à organiser la fuite des capitaux. C'est pourquoi les subventions promises aux petites et moyennes entreprises par Barre visent beaucoup plus à acheter une clientèle électorale qu'à enrailler l'accroissement du chômage.
L'inflation produits volailles produits de pêches crops gras et beurre fruits sucres et chocolats cafés. thés, infusions olives et journaux habillement spectacles hotels-restaurants tiraient comme suit:
gaz électricité
RATP
SNCF grandes lignes:
SNCF banlieue
PTT
1450 000 :
en France
1972
1973
1974
1975
1976.
1977
Rappeions non-inscrits...
Dans ces conditions, les attaques portées contre la classe ouvirère seront encore plus sensibles dans les prochains mois.
Le tableau ci-dessous donne les prévisions gouvernementales en matière de hausse des prix pour l'année :
Ce qui augmentera en 1977 particulièrement et les services privés alimentaires, (Plus
10,5%)
(9,7%). Voici queiques unes des hausses attendues:
10%
11,5%
11%
12.5%
16,5%
62,5%
9,5%
8%
11%
2%
Pour ce qui est des tarifs publics, les hausses se répar-
. 5%
1°° avril au
6,5%
1°° avril au
10% au 1º' aoüt
6.5% au 1° avril
10% au 1°r août au 1ªr mai
3%
En ce qui concerne l'emploi, la situation s'annonce pire :
43% des patrons d'après un sondage récent envisage la réduction des effectifs. Il y avait selon les statistiques officielles 1055 000 chômeurs à la fin du mois de février, soit, avec la méthode de calcul du BIT employée par la CGT,
Les statistiques officielles
Progression du chômage
380 000
390 000
720 000
.900 000
1 000 000
1 060 000 là statistiques sont les que ce
« avouées » par l'administration. Les syndicats, quant à eux, déclaraient 1 500 000 chômeurs en 1977 et on ne connaîtra sans doute jamais le nombre de chômeurs
380 000 en 1972, 1 060 000 en 1977. Jusqu'où ira-t-on en matière de dégradation d'emploi?
En conclusion donc, si le rapport de forces politique global s'est amélioré en faveur des travailleurs, on aurait tort d'ignorer les facteurs inverses du fait des attaques de la bourgeoisie.
L'attentisme entretenu par les directions réformistes prend ici toute sa signification. La répression policière contre les usines occupées ou contre les luttes comme celle des soldats, en est favorisée. Et sur le plan social, le plan Barre commence à produire des résultats catastrophiques pour la classe ouvrière.
Ce n'est pas par hasard que la base des syndicats les plus
arriérés du mouvement ouvrier (FO, CFTC) grognent de plus en plus. Le résultat, c'est qu'en France, un salarié sur deux gagne moins de 2 000 francs français par mois, qu'un salarié sur cinq moins de 1500 FF. Dans le textile, 94% des salariés gagnent moins de 2000 FF et 63% moins de 1700 FF. Des disparités énormes existent au sein de la classe ouvrière selon le sexe, les branches, les régions, alors que globalement il y a régression du pouvoir d'achat des travailleurs. Il en résulte l'apparition dans certaines régions ou catégories de zones de pauvreté ou de misère, sans parler évidemment de la misère morale de centaines de milliers de chômeurs. Le PCF et le PS se préparent au pouvoir Un hebdomadaire demandait à Mitterrand au lendemain des élections municipales s'il voulait des législatives anticipées. Le premier secrétaire du Parti socialiste a répondu : "Seul le chef de l'Etat en a le pouvoir constitutionnel et Chirac le pouvoir politique. Je ne peux me substituer à eux. " Il n'y a donc pas selon lui d'autre solution que d'attendre tranquillement une victoire certaine. Cet "attentisme" qui vise essentiellement à éviter l'arrivée au pouvoir sur la base d'un mouvement extra parlementaire, hors des règles du jeu légal, détermine la pratique des deux partis ouvriers. Sur le plan politique, cela donne une sorte d'abstentionnisme à l'italienne, sur le plan social, la multiplication des journées d'action soupapes. Au niveau programmatique, l'actualisation en cours du Programme commun de gouvernement aboutit à quelques révisions en baisse et à une plus grande ouverture à droite. Donnant des garanties à la bourgeoisie, il prépare une politique d'austérité des travailleurs qu'on appellera à ne pas trop revendiquer. Ainsi, le ler mai, comme dans toutes les manifestations ouvrières de ces derniers mois, le PS et le PC se sont bien gardés de défiler sous leurs banderolles. Pourtant, lors du débat sur le plan d'action du deuxième gouvernement Barre, Mitterrand expliquait froidement au Premier ministre : "Vous aurez, je dis, la confiance de ce que j'ose à peine appeler la majorité parlementaire. Nous, nous avons la confiance de la majorité de notre peuple. " Autrement dit: vous êtes minoritaire, nous majoritaires, mais la vie continue son cours... avec le plan Barre. De son côté, le PCF explique imperturbablement que la droite est plus unie que jamais contre le Programme commun et que ses dissensions imaginaires ne servent qu'à amuser la galerie. L'Humanité décrit par exemple la querelle Giscard-Chirac comme une "grande manceuvre pour tromper le bon peuple" , selon "le schéma que nous dénonçons depuis des mois" . Par de crise à droite, donc pas de changement politique à l'ordre du jour avant mars 1978. Ballanger, président du groupe parlementaire communiste, a d'ailleurs très clairement précisé que son parti jouerait le jeu, même avec des dés ouvertement pipés : "Le débat c'est la consultation, la discussion, la confrontation avant la décision et non pas après. Son lieu privilégié, c'est l'Assemblée nationale. C'est là que peut s'exprimer la représentation nationale, et nous nous en fiendrons là. " Qu'ont fait le PC et le PS ? Leurs députés à l'Assemblée ont voté non. Cela ne coûtait pas cher puisque le plan gouvernemental n'avait pas besoin de leurs voix pour passer. Mais, à aucun moment ils ne sont allés au-delà de cette opposition largement symbolique : ni dans les entreprises par la préparation d'une grève générale prolongée contre le plan Barre, ni au Parlement en refusant de siéger dans cette Assemblée qui ne représente rien, en exigeant sa dissolution. En Italie, le PCI a eu au moins la franchise de refuser publiquement l'ouverture d'une crise politique, il a clairement accordé un soutien indirect au gouvernement démocrate chrétien et à sa politique d'austérité, en préconisant une politique d'abstention. En France, le PCF et le PS, tout en soutenant sans réserve leurs homologues italiens, ne vont pas ouvertement jusque là. Quand Deferre, le maire socialiste de Marseille, dit à Barre : "Vous êtes abandonné par tous, c'est pire que d'être renversé", cela sonne comme un aveu. De même, après la victoire politique des municipales, les directions syndicales réformistes ont, dans les entreprises, alterné entre une politique de division et l'unité bureaucratique. Dans la métallurgie par exemple, la querelle CFDT-CGT sur les journées d'action est quasi permanente. Le 14 avril, la CGT appelait à 24 heures d'action "différenciée" , tandis que la CFDT préférait un autre jour. Au contraire, le même jour, l'unité était réalisée en Lorraine pour riposter au plan de licenciement dans la sidérurgie. Thionville fut déclarée "ville morte" et 15 000 personnes manifestaient pour la première fois depuis 1967. Mais dès le meeting de clôture, les divergences syndicales sur les perspectives d'action allaient favoriser la division et finalement la CGT majoritaire prenait la responsabilité de brader la combativité.
NON
ISTERITE
Dans la Fonction publique, les journées d'action se suivent aussi, ce qui aboutit à des mobilisations très inégales. La journée du 28 avril fut malgré tout un succès pour les direc tions syndicales, sauf que les négociations que la grève devait appuyer ont échoué. Elles avaient pourtant durci les formes d'action, en particulier à l'EGF. De très importantes coupures de courant ont désorganisé la production dans l'ensemble du pays, ce qui a donné un aspect très spectaculaire à la journée. Ce durcissement vise à éviter que ne se développe trop la grogne de la base syndicale, débouchant dans un pre-
pour l'actualisation du programme commun
Les nationalisations MRG: strict maintien des neuf nationalisations prévues, avec contrôle sur la nationalisation du crédit, pour qu'elle maintienne la "concurrence entre les organismes de financement", suppression de la "petite phrase" sur la nationalisation à la demande des travailleurs d'une entreprise; réaffirmation solennelle de la "liberté de créer et d'entreprendre" PS : retour à la nation d'Elf-ERAP et du CEA, récemment privatisés; "urgence d'une réintégration dans le patrimoine national" des entreprises dont la nationalisation était prévue en 1972, mais qui sont passées, depuis lors, sous contrôle étranger (Roussel-Uclaf, Honeywel-CII) - ce qui semble vouloir dire que les actifs français ne seraient même pas nationalisés; prise de participation publique majoritaire dans PeugeotCitroën, Usinor et Sacilor. PC: nationalisation supplémentaire, en plus des neuf prévues, de Denain-Nord-Est-Longwy, Marine-Wendel, Empain-Schneider, Chiers-Châtillon (sidérurgie), CFP-Total et Peugeot-Citroën; maintien des principes d'indemnisation et du contenu des nationalisations prévues par le Programme commun. La politique sociale MRG : suppression de la petite phrase : "Tout licenciement qui ne serait pas accompagné d'une mesure de reclassement mier temps sur des phénomènes de "grève de la grève" ou d'absentéisme aux manifestations. Outre l'exemple des coupures de courant, on peut citer aussi les 48 heures de grève des roulants de la SNCF. C'est dans ce cadre que se situe maintenant la "grève nationale de 24 heures" prévue le 24 mai. Coincé entre deux week-end prolongés du fait de jours fériés (Ascension et Pentecôte) pour éviter tout débordement, elle a remporté l'adhésion de toutes les organisations syndicales (CGT, CFDT, FEN, FO, CFTC, CGC) mais une fois de plus, le PC et le PS refuseront de donner un caractère politique à la manifestation. Ils ne seront pas présents. Seules la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la lVème Intemationale) et Lutte ouvrière formeront des cortèges. Enfin, l'approche des élections législatives oblige les partis signataires du programme de l'Union de la gauche à l'actualisation de leurs propositions. Rédigé en 1972, le Programme commun de gouvernement a besoin d'une petite toilette électorale. Les négociations entre le PC, le PS et les Radicaux de gauche vont bon train et occupent le plus clair de leur temps. Nous donnons en annexe l'état des positions en présence sur les principaux points en discussions. Le Parti communiste essaie de se doter d'une image plus radicale, plus proche des travailleurs. Il demande un nombre plus
Les positions en présence
préalable dans des conditions équivalentes sera interdit"; aucune proposition sur les salaires et les conditions de travail. PS : revaloriser, en priorité, le SMIC (à 2200 F), le minimum-vieillesse et les prestations familiales; créer 150000 emplois publics et 60000 emplois pour les collectivités locales ; retour aux 40 heures, allant vers les 36 heures. PC: SMIC à 2200F pour 40 heures; augmentation du pouvoir d'achat hiérarchisée suivant le niveau des salaires, avec blocage à cinq fois le SMIC; revalorisation immédiate de 50% des prestations familiales; droit à la retraite à 60 ans pour les hommes (55 ans pour les femmes et les travaux pénibles) ; minimum-vieillesse à 1200 F par mois; réduction progressive de la durée du travail, allant vers les 35 heures; abrogation des ordonnances de 1967 sur la Sécurité sociale. L'Europe MRG : élection du Parlement européen au suffrage universel ; extension des pouvoirs de délibération et de contrôle du Parlement européen à l'égard des autres organes communautaires. PS : élection du Parlement européen au suffrage universel, sans que soient précisées ses compétences par rapport aux Parlements nationaux. PC : acceptation de l'élection du Parlement européen au suffrage universel, à condition d'un engagement solennel sur la non-extension de ses pouvoirs. élevé de nationalisations et il a publié, quelques jours avant la première rencontre officielle entre les trois partis, ses propositions chiffrées. Celles-ci se veulent plus favorables aux revendications ouvrières que celles du Parti socialiste. Pourtant, ce jeu sur les chiffres qui ne seront probablement pas repris ne peut masquer l'ouverture à droite du PCF. A deux reprises en deux mois, il est revenu sur ses positions internationales et s'est rapproché de celles défendues par le PS et les gaullistes de "gauche". Il s'est en effet prononcé pour le maintien de la force de frappe française que la première mouture du Programme commun condamne. Sur l'élection du Parlement européen au suffrage universel, il a également révisé sa position: il y est maintenant favorable "dans certaines conditions" '. Ces changements, à partir desquels le PC s'aligne sur des thèmes chers à la tradition gaulliste, sont aussi des concessions faites pour capter la "4ème composante" de l'Union de la gauche - les gaullistes de "gauche" - pour réaliser l'"unité du peuple de France". Pour l'instant, cette composante ne regroupe que des scories de l'UDR et elle n'a pas encore de grande signification politique, d'autant que les gaullistes en question ne parviennent même pas à s'unir. Les modifications de programme que leur présence justifierait sont de toute façon pour le PC comme pour le PS significatives de leur projet politique de collaboration de classes.
Alfonso Peralta assassiné
Sur l'essentiel, l'actualisation du Programme commun va conserver les grandes orientations fondées sur le respect des institutions bourgeoises, de la Constitution gaulliste et l'économie des marchés. Les études chiffrées, les discours des dirigeants du PC et du PS montrent à quel prix ceux-ci sont prêts à gouverner avec Giscard. Le Président de la République avait en effet placé le débat sur le Programme commun sur le strict terrain économique : "Tout devra être fait, tout devra être expliqué, tout devra être chiffré pour que vous puissiez faire lucidement votre choix de société. " Il engageait ainsi la bataille des législatives en forçant la gauche à chiffrer ses propositions de gestion de l'économie capitaliste. Si les partis réformistes veulent se montrer responsables face à Giscard, ils doivent réviser en baisse certains objectifs sociaux et reporter dans le long terme ce qui pouvait paraître comme devant être satisfait immédiatement. Certains dirigeants socialistes l'ont déjà dit explicitement. Il n'est, par exemple, plus prévu de reclassement automatique en cas de licenciement comme le prévoyait la première version du Programme commun. Le PCet le PS se préparent donc, chiffres en main, dans les commissions de renégociation du Programme commun à une gestion responsable de la société bourgeoise. En clair,
MEXIQUE c'est ce que Giscard cherchait à faire dire à Mitterrand, Marchais et Fabre. Ceux-ci sont prêts maintenant à mener une politique d'austérité "de gauche" acceptée par "le consensus populaire". C'est à cela que travaillent les partis de l'Union de la gauche, mais ils ne donneront pas de chiffres trop précis avant la campagne électorale officielle.
19 mai 1977. NOTES (1) CFTC: Confédération française des travailleurs chrétiens. Syndicat catholique très affaibli depuis que sa majorité l'a quité pour fonder la CFDT (Confédération française démocratique du travail) en 1964. FO : Force ouvrière. Syndicat né d'une scission de la CGT (Confédération générale du travail, dirigée par le PCF), en 1948. Ses dirigeants, sociaux-démocrates sont connus pour leur anticommunisme et leur politique collaborationiste avec les patrons et l'Etat. (2) CGC: Confédération générale des cadres. Organisation corporatiste de cadres qui s'est souvent signalée par ses positions antiouvrières. (3) Après le départ de Poniatowski du gouvernement, J.P. Soisson, jeune loup des RI, a été nommé à la direction du groupuscule de Giscard.