DETENTE Un "esprit" hante l'Europe. L'"esprit d'Helsinki". L'esprit de "détente". La lutte menée par les dissidents de l'Europe de l'Est pour prendre au mot ces accords et demander leur application et les tirades de Carter sur les Droits de l'Homme sont généralement présentées comme des menaces pesant sur Belgrade. D'aucuns voudraient-ils un retour à la guerre froide ? Comme si guerre froide et accords d'Helsinki procédaient d'états d'âme. Comme si la "personnalité" de Carter pouvait permettre de comprendre son attitude. Il est certain que le rebondissement des luttes pour les libertés démocratiques en Europe de l'Est a fait soudainement intervenir un corps étranger dans la mécanique, par ailleurs mal huilée, des accords entre gouvernements réunis à Belgrade. En réalité, les autres sources de discordes et de conflits d'intérêts abondent et il n'est pas inutile de les souligner ici. Mais il reste clair que l'arrière-fond des accords d'Helsinki, comme de la Conférence de Belgrade, ce qui rend nécessaire aujourd'hui, différemment d'hier, cette Sainte-Alliance entre gouvernements, c'est la profondeur et la simultanéité de la double crise du capitalisme et du stalinisme. Helsinki n'est plus Yalta Certes, dans les deux cas, il s'agissait pour les gouvernements concernés de maintenir un statu quo, ce qui, dans une période de montée révolutionnaire, signifie son lot de trahison des luttes ouvrières de la part de la bureaucratie stalinienne. Certes, aussi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la révolution yougoslave ne s'était pas soumise aux accords de Yalta (on sait que les "grands" avaient prévu que la Yougoslavie resterait un Etat bourgeois, bien qu' "ami" à "50%" avec le Kremlin...) et avait marqué la première brèche du stalinisme. Mais dans l'ensemble, le "partage du monde" réalisé à Yalta survenait dans un tout autre contexte que les accords de coexistence/collaboration de la "Conférence sur la Sécurité et la coopération en Europe" (CSCE) close le ler août 1975 a Helsinki. Aujourd'hui, la guerre froide ne menace pas l'horizon. Même si les différences de nature entre les régimes de l'Europe de l'Est et de l'Ouest continuent de marquer les conflits perma-
Catherine VERL nents qui les opposent et les limites des accords qu'ils peuvent nouer entre eux, ce qui est aujourd'hui nouveau c'est la crise patente et généralisée du stalinisme. Sur le plan interne, à la société soviétique et aux pays du "glacis" tout d'abord, les sursis donnés par le XXème congr du PCUS, puis par les tentatives de réformes économiques d années 60 ont fait long feu. Leur bilan est tiré par les oppo tions qui comptent de moins en moins sur une réforme de ce régimes par pression interne au seul appareil d'Etat/parti. La période de développement économique extensif puis certains aspects des réformes économiques qui ont permis une é vation certes limitée mais réelle du niveau de vie des trava leurs (alimentant largement la passivité ouvrière durant de longues années) trouvent aujourd'hui leurs limites : les optic du dernier plan quinquennal soviétique qui avaient donné la priorité au développement des biens de consommation ont fa faillite et le nouveau plan revient par force sur ces choix. Les crises de l'agriculture soviétique ne sont pas des faits de climat, pas plus que la faible productivité du travail des ou vriers ne sont des preuves de paresse : ce sont les prix socia que la bureaucratie doit payer pour sa planification adminis trative. Les tentatives de réformes n'ont fait que reculer cer taines contradictions et en introduire d'autres dont le coût p litique pour la bureaucratie s'est avéré plus fort encore que l'absence de réforme : le Printemps de Prague, les révoltes ouvrières de Pologne en 1971 et en juin 76 l'ont prouvé. Un nouvelle maladie mentale est née : de plus en plus nombreus des citoyens des pays de l'Est, à qui l'on a seriné des année durant une propagande officielle "socialiste" et des lois "so cialistes" "les plus démocratiques du monde" ', osent demand que les faits s'accordent aux mots et aux lois. Sur le plan international, la bureaucratie soviétique n'est plus en mesure de maintenir son emprise absolue sur le mouv ment ouvrier. Parce que l'URSS n'incarne plus désormais au› yeux de la masse des travailleur du monde cette "patrie du socialisme", sans tache, qu'il faudrait défendre à tout prix.
Les intérêts nationaux des bureaucraties ouvrières exigent des liens plus distendus avec le Kremlin. A leur tour, ces prises de distances accentuent la crise interne du régime soviétique désormais contesté - quelles que soient les limites de cette contestation - par des directions de PC qu'il est aujourd'hui difficile de qualifier en masse de "trotsko-fascistes". L'URSS joue dès lors un rôle sensiblement différent aujourd'hui, aux yeux des bourgeoisies des pays capitalistes développés : elle n'est manifestement pas un stimulant des luttes révolutionnaires. Par contre, elle continue à incarner un "communisme" devenu bien souvent repoussant. Dans une période de crise profonde du capitalisme, cette image donnée par l'URSS est finalement devenue un des meilleurs arguments anticommunistes de la bourgeoisie. Elle n'a certes pas pour autant renoncé à remettre aussi en cause un régime social antagonique au sien, mais n'a ni les moyens, ni surtout l'intérêt d'une intervention directe contre lui. L'expérience prouve au contraire que la bureaucratie soviétique a de plus en plus besoin des relations économiques stables avec les pays capitalistes développés pour compenser précisément les carences propres à son système quant à la productivité du travail et aux crises agricoles, et que, loin d'être une menace réelle pour ces pays, elle peut y affaiblir la portée des luttes anticapitalistes. C'est sur cet arrière-fond politique que l'on peut le mieux comprendre les intérêts en jeu dans la signature des accords d'Helsinki, au moment où s'affirme une remontée des luttes ouvrières. Les lectures différentes des accords Ce sont les soviétiques qui ont pris l'initiative de proposer la Conférence sur la Sécurité et la coopération en Europe, et l'Acte final d'Helsinki fut considérablement popularisé aux tout lendemains de sa signature, en URSS et dans les "démocraties populaires" . On pourrait tirer de la presse soviétique et des autres pays de l'Est les mêmes insistances sur la signification apportée à ces accords : "La signification historique de la Conférence d'Helsinki consiste dans le fait qu'elle a non seulement reconnu et entériné les résultats de la Seconde Guerre mondiale et les développements survenus depuis lors, mais qu'elle a aussi marqué le début d'une nouvelle étape dans la lutte pour résoudre les problèmes les plus importants de la vie contemporaine.: la transformation globale des relations internationales sur des bases de paix, de démocratie et de justice" (Radio Sofia, 2.01.76). La Pologne et la Tchécoslovaquie ont particulièrement insisté dans leur presse sur la question de l'inviolabilité des frontières. De façon générale, l'accent fut mis à l'Est sur les deux premières "corbeilles", portant sur les relations entre Etats et les questions de "sécurité" d'une part, et d'autre part, sur la coopération économique et technologique. La troisième corbeille concernant les relations "humanitaires" - qui est devenue le point d'appui principal des dissidents à l'Est - fut acceptée comme condition pour obtenir les deux précédentes.
En ce qui concerne les relations entre Etats : la déclaration de principe du premier chapitre de l'Acte final comporte dix règles que les 35 signataires (tous les pays européens sauf l'Albanie, plus les Etats-Unis et le Canada) se sont engagés à respecter... Ils comportent d'abord des recommandations relatives aux droits de l'Homme (que la 3ème corbeille n'est donc en fait pas seule à aborder). Quand on connaît la situation dans les pays de l'Est, mais aussi les interdictions professionnelles d'Allemagne de l'Ouest, la répression du peuple basque, les expulsions d'étrangers en France, la situation des Noirs aux USA, on sourirait presque si ces questions n'étaient pas souvent dramatiques : "Les Etats participants respectent les droits de l'Homme et les libertés fondamentales, y compris la liberté de pensée, de conscience, de religion ou de conviction pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion (...). Les Etats participants sur le territoire desquels existent des minorités nationales respectent le droit des personnes appartenant à ces minorités à l'égalité devant la loi," etc...
Session d'ouverture de la CSCE Ces proclamations ne sont pas différentes de celles qui sont inscrites dans les constitutions et autres Charte des Nations Unies et n'en sont guère que le plus grand dénominateur commun. Elles n'incluent évidemment pas le droit de grève et d'organisation syndicale que maints gouvernements bourgeois admettent. Une série d'autres règles concernent la question des frontières. C'est là que les mots prennent les significations les plus contradictoires pour satisfaire les intérêts divergents en présence... Incontestablement (et c'est pourquoi les pays de l'Est en sont satisfaits), les accords consacrent les réalités territoriales et politiques issues de la Seconde Guerre mondiale et l'inviolabilité des frontières (au sens où nul devrait les remettre en cause violemment). Telle est l'interprétation qui a régi après Helsinki le traité URSS-RDA qui a pourtant soulevé les foudres des bourgeoisies européennes, considérant cet acte comme contradictoire avec l'"esprit" d'Helsinki (encore lui!). C'est que les accords laissent en même temps ouvertes les possibilités de modifications pacifiques des frontières actuelles! Evidemment, c'est sur ce-
DETENTE la que la RFA met l'accent quant à elle, en insistant également sur tout ce qui dans l'Acte final d'Helsinki, facilite le rapprochement des familles séparées par des frontières. La règle de "rion-ingérence" dans les affaires d'autrui est un autre de ces grands "principes" incitant au viol permanent de la part des gouvernements signataires de pareilles hypocrisies. Les bourgeoisie murmurent sur l'Angola (n'y aurait-il pas demain d'autres "ingérences" soviétiques, cette fois-ci dans un des pays signataires...) et s'ingèrent sans vergogne au Portugal... Ce sur quoi le Kremlin ne soufflera rien, préférant protester contre les ingérences de Carter dans ses propres affaires. La question des "mesures de confiance" militaires est tout aussi problématique du point de vue des signataires : il s'agit de clauses selon lesquelles toutes les manœuvres militaires d'envergure doivent faire l'objet d'une information réciproque (à partir du seuil de 25 000 hommes pour les manœuvres terrestres et selon un délai de 28 jours). En réalité, en dehors de certains paramètres comme ceux évoqués ci-dessus, les règles ne sont pas contraignantes. Le cirque des "interprétations" a là encore tout le loisir de se manifester : une "manœuvre" , est-ce la même chose qu'un "mouvement" de troupes ? Ce sont les membres de l'Alliance atlantique qui ont en réalité donné l'interprétation la plus extensive à ces règles. Il semblerait que "le commandement du pacte de Varsovie ait adressé aux Etats membres une directive leur recommandant de modérer l'ampleur et la fréquence de leurs manœuvres" (selon V.Y. Ghebali, Le Monde diplomatique de juin 1977), et que (selon les mêmes sources), "les pays de l'Est aient jusqu'ici systématiquement refusé d'envoyer des observateurs aux mancuvres de l'OTAN afin, semble-t-il, de se réserver toute latitude de dénoncer leur caractère jugé agressif et antidétente" On voit que la "confiance" est loin de régner. Au-delà des quelques principes de l'Acte final, l'essentiel des négociations en cours dépase en réalité la CSCE, et se déroule à Genève (négociations sur les Salt) et à Vienne ( négociations sur la réduction mutuelle et équilibrée des forces - MBFR). Sur le plan économique, les accords concernent au premier chef les échanges technologiques et commerciaux au niveau européen. Les pays du COMECON sont mécontents du maintien des mesures discriminatoires à leurs égards et des restrictions qui ont fait suite à la récession généralisée dans les pays capitalistes. Leur endettement vis-à-vis des banques occidentales est considérable. Les bourgeoisies espéraient certes une plus libre circulation de leurs capitaux à l'Est et des clauses de réciprocité des avantages économiques concédés. Ne les ayant pas obtenus, ils ne sont pas prêts à accorder en général la clause de la nation la plus favorisée demandée par les pays de l'Est. Mais, dans l'ensemble, un grand nombre d'accords ont été conclus entre pays signataires.
La troisième corbeille, portant sur la libre circulation des hommes des idées et des informations entre participants de CSCE était celle sur laquelle les bourgeoisies occidentales comptaient le plus pour accentuer les contradictions des pa de l'Est. A Belgrade, ceux-ci reprocheront, entre autres a USA, les restrictions de cisas, ef un certain déséquilibre quantitatif des échanges culturels. La polémique sur les lib tés démocratiques va opposer traditionnellement ceux qui a corderaient "la priorité aux intérêts communs des plus large masses de la société et non pas aux intérêts particuliers de certains individus qui cherchent à porter atteinte à l'harmo entre l'intérêt général et l'intérêt individuel..." (Ryszard Wojna, député à la Diète de Pologne, in Le Monde diplom tique de juin 1977) et de l'autre, les tenants bourgeois des libertés individuelles... Les premiers souligneront à juste + tre l'importance du droit au travail reconnu dans la constit tion soviétique; les autres étaleront les libertés démocratiq existant chez eux... Le récent mouvement polonais répond aux deux en mettant en avant la double revendication: "p de pain sans liberté, pas de liberté sans pain" Carter, les Neuf et les dissidents Les divergences apparues entre les bourgeoisies européenne Carter sur la façon d'intervenir sur les libertés démocratiqu en URSS ont défrayé la chronique. D'un côté comme de l' tre, nul ne songe évidemment à la défense des dissidents ou aux libertés démocratiques. Mais Carter a aujourd'hui beso après Watergate et le Vietnam, de redorer quelque peu le blason terni des USA, à peu de frais et avec des propos fracassa Les bourgeoisies européennes, quant à elles, sont plus imm diatement concernées par les questions de "sécurité" de fro tières dans les relations aux pays de l'Est et trouvent aussi leur intérêt au développement d'échanges économiques au r veau européen avec le COMECON. Le chancelier Schmid déclarait, de façon significative, le 16 avril dernier à Ams terdam : "Les accords d'Helsinki représentent un progrès gigantesque par rapport à la situation d'il y a trente ans. Si leur mise e œuvre n'a pas encore donné de résultats satisfaisants, elle déjà eu des conséquences positives sur l'Europe dans les domaines de la coopération économique et de la réunificatior des familles... Il est indispensable de maintenir le dialogu de la détente, de l'approfondir et de l'élargir sur le plan géographique. " (Le Monde du 15 juin 77). Les divergences entre gouvernements bourgeois n'iront pas plus loin, à Belgrade, chacun tirant avantage des tirades d Carter, et Carter se soumettant aux exigences de modératic de ses alliés... Si dans l'immédiat l'ensemble pèse comme une gêne sur la litique de répression en URSS, les événements récents ont n tré qu'il ne l'empêchait pas. Et l'on peut craindre qu'après Belgrade, les attaques contre les dissidents ne soient encor plus féroces. Cela est bien davantage notre affaire que ces accords entre gouvernements colmattant mal les brèches sar cesse plus larges d'un monde où "leur" statu quo sera de pli en plus difficile à maintenir...