Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Après la réunion du plénum du POUP

· Inprecor n° 99, 13 avril 1981 · p. 13-16 · 3 017 mots

Jacqueline Allio était le pseudonyme de Jacqueline Heinen, membre de la direction internationale dans les années 1980, responsable du travail femmes et du travail sur la Pologne.

Pologne Syndicalisme URSS et Russie Stalinisme

Parti ouvrier unifié polonais (POUP)

A grève d'avertissement de quatre heures appelée par "Solidarité » le 27 mars a été massivement suivie par la

• classe ouvrière polonaise. Celle-ci a fait la preuve - une fois de plus — de sa détermination à défendre les acquis résultant des grèves d'août 1980. Parmi les exigences mises en avant, les travailleurs réclamaient en premier lieu le châtiment des responsables des foces de l'ordre qui, à Bydgoszcz, avaient passé à tabac trois de leurs représentants ainsi que l'information la plus complète sur les faits. Mais ils exigeaient également la reconnaissance de « Solidarité rurale » en tant que syndicat autonome, l'application des accords de Gdansk sur le libre accès du syndicat aux mass media, ainsi que la cessation immédiate de toute poursuite ou mesure de répression à l'encontre

La grève générale prévue le 31 mars, au cas où le gouvernement ne céderait pas sur ces revendications, fut finalement suspendue au dernier moment, à l'appel de la délégation syndicale chargée des négociations. Cette dernière considéra en effet que la proposition de compromis faite par les autorités devait être acceptée : il lui paraissait impossible d'aller plus loin dans l'immédiat et vu que son principal souci était d'éviter un affrontement direct avec le pouvoir. L'ombre de l'URSS, dont la menace d'intervention militaire était plus présente que jamais, joua sans doute un rôle déterminant dans la décision finalement prise par la délégation de « Solidarité ».

Pour la première fois pourtant, le syndicat s'est trouvé en position de faiblesse au moment de signer un accord. Aux termes de ce dernier, le gouvernement s'en tient à des promesses - et on sait ce qu'elles valent... - en ce qui concerne la question du droit à l'information et celle des opposants politiques. Le problème de « Solidarité rurale » n'est pas résolu, même si les autorités se sont engagées à « ne pas mettre en cause la légalité » de cette organisation qu'ils ont toujours dénoncée comme ... illégale. En revanche, le pouvoir à reculé sur l'affaire de Bydgoszcz elle-même. Les sous-préfets ont été mutés, les responsables de la milice sont suspendus en attendant le résultat de l'enquête, et l'engagement a été pris de faire toute la lumière dans la presse sur les faits.

Si « Solidarité » s'est trouvé en position de faiblesse face au gouvernement, c'est parce que ni le syndicat ni sa direction préparés à la bataille pour le pouvoir. Or, c'est ce problème-là qui a été posé d'entrée de jeu par les autorités. « Il ne s'agit plus là de la pression sur le pouvoir, mais d'un combat ouvert contre notre parti, l'Etat, le socialisme, déjà d'un combat pour le pouvoir », devait affirmer Kazimierz Barcikowski au nom du Bureau politique dans son rapport d'ouverture devant le plénum du Comité central.

Tout ce qui avait fait la force de la direction de « Solidarité » dans les négociations jusque-là — à savoir sa capacité à utiliser le rapport de forces créé par la mobilisation des travailleurs pour obliger le pouvoir à céder - s'avérait de peu de poids dès lors que les autorités laissaient entendre ouvertement qu'elles ne respecteraient pas le cadre de la « légalité », passé un certain point... C'est donc moins le contenu de l'accord passé qui témoigne de la faiblesse de « Solidarité » que le désarroi que ce dernier a entraîné dans les rangs du syndicat. Désarroi qui a été renforcé par la manière non démocratique dont le compromis a été imposé aux militants et par les divisions qu'il a entraînées après-coup dans le syndicat. Les débats de la Commission nationale de coordination (KKP) de « Solidarité » réunie les 31 mars et ler avril ont en effet montré qu'en dépit de la forte opposition à cette décision de la part d'un certain

POLOGNE nombre de délégués, la majorité se prononçait finalement pour entériner le choix de la délégation et pour suspendre la menace de grève.

Mais ces débats ont également mis en évidence des fractures profondes au sein de la direction. Le feu roulant de critiques auquel la délégation a été soumise renvoyait à un problème dont nous avons souligné l'importance à plus d'une reprise : celui de la démocratie interne au syndicat, des méthodes de direction.

Lech Walesa fut le premier visé dans les critiques adressées à la délégation. Ses chantages à la démission ont été peu appréciés. Les délégués de la KKP lui ont fait clairement entendre que son comportement autoritaire était inacceptable, et que le fait d'apparaître comme le symbole du mouvement lui imposait d'autant plus de respecter la volonté de la majorité. Pour sa part, Karol Modzelewski (1), délégué à la KKP par le MKZ de Wroclaw, et désigné comme porte-parole de « Solidarité » en décembre dernier, a démissionné de ce poste pour protester contre les abus de pouvoir d'un exécutif dont il ne se sentait plus solidaire.

Par ailleurs, cette discussion houleuse a mis en évidence un autre problème d'importance concernant le fonctionnement du syndicat: la délimitation du rôle des experts et des permanents non élus, dont le nombre n'a cessé de croître ces derniers mois dans « Solidarité », au niveau national en parti-

L'entretien avec Jadwiga Staniszkis que nous publions est particulièrement éclairant sur ce point. Cette jeune femme, docteur en sociologie, sait de quoi elle parle puisqu'elle faisait partie de l'équipe des experts présents lors des accords de Gdansk. Depuis lors, si elle a continué à militer dans le mouvement - donnant des cours dans les universités ouvrières, participant en tant qu'expert à certaines réunions nationales du syndicat où la présence de spécialistes s'avérait utile —, elle n'a cessé de dénoncer le danger que représentait la présence d'experts dans les négociations, tant que leurs attributions ne seraient pas strictement délimitées. « Ce sont des intellectuels dont toutes les réactions sont entachées par le mode de vie et l'éducation. Spontanément, ils optent toujours pour la modération et les solutions permettant d'éviter les affrontements, au lieu de poser le problème des rapports de forces. La façon même dont ils ont tendance à se substituer aux ouvriers pour prendre les décisions à leur place, montre combien ils sont loin de comprendre les véritables intérêts de la classe ouvrière », affirmera-t-elle à diverses reprises.

Ses propos viennent d'être pleinement confirmés par les réactions de certains experts. Pour justifier le fait que la KKP n'ait pas été convoquée à la veille de la grève, l'un d'eux s'est écrié : « Il fallait accepter le compromis, mais jamais la KKP ne l'aurait accepté ! » ... Le pape Jean-Paul II ne l'aurait certainement pas désavoué, lui qui affirmait dans un appel au calme lancé au lendemain de la grève d'avertissement : « Les ouvriers veulent la paix et non la grève ! » Nombre de travailleurs - bons catholiques au demeurant - ont réagi avec vigueur en demandant tout haut de quoi se mêlait le souverain pontife...

Néanmoins, au-delà de toutes les divergences sur la tactique et sur les méthodes de direction employées, les travailleurs polonais viennent de faire preuve — une nouvelle fois -

1. Inprecor a publié dans son numéro 91, du 15 décembre 1980. « Un entretien à bâtons rompus avec Karol Modzelewski ».

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de leur maturité en se montrant capables de déjouer les tentatives de division. Unis et forts lors de la grève d'avertissement, ils ont su éviter, quatre jours plus tard, que le mouvement n'éclate en grèves dispersées, affaiblissant d'autant la cohésion de « Solidarité ».

De plus, passé le premier moment de colère contre ceux qui n'avaient pas respecté la démocratie syndicale, les délégués de la KKP ont su tirer la leçon de ce qui venait d'arriver. Les experts ont été remis à leur place. Il a été proposé qu'ils n'aient plus le droit de prendre la parole lors de négociations - sauf demande expresse de la part des délégués = et surtout qu'ils s'abstiennent de tout contact officieux « pour faciliter les choses » avec le gouvernement. D'autre part, des règles strictes de fonctionnement de la direction devraient être adoptées lors de la prochaine KKP « de maniere a empecher que les pratiques anti-démocratiques ne prennent le pas dans le syndicat ».

Ce dernier n'aura pas trop de toutes ses énergies, dans les semaines qui viennent, pour préserver l'unité qui a fait sa force jusqu'ici. Car les développements actuels au sein du POUP ne peuvent qu'inciter les bureaucrates de tous bords à s'en prendre encore plus violemment au syndicat qui est accusé de tous les maux....

Dès septembre, une série d'instances de base du POUP avaient commencé à avancer des exigences de démocratisation du parti. A commencer par le comité d'entreprise de l'usine « Towimor » de Torun dont le premier secrétaire, Zbigniew Iwanov, a été expulsé du POUP par la direction centrale pour avoir constitué une coordination horizontale dans cette même ville (2). Traité aujourd'hui d'« agitateur extérieur au parti » par la presse officielle, il a pourtant été confirmé à son poste par ses camarades de parti. Le premier entretien avec lui que nous avons publié faisait état de la bataille menée contre la direction locale du POUP de Torun pour imposer la préparation d'un Congrès démocratique. Le deuxième entretien, que nous publierons dans un prochain numéro, montre que le cheminement que Zbigniew Iwanow a effectué dans ses réflexions sur le pluralisme et sur le fonctionnement d'un parti qui se voudrait réellement démocratique.

Il serait cependant hasardeux d'attribuer des positions aussi avancées à l'ensemble du « mouvement pour le renouveau » qui a fait boule de neige dans le parti depuis quelques mois. La plupart des représentants de ce courant, rencontrés le mois dernier dans une dizaine de villes, exprimaient un point de vue beaucoup plus timoré. Certes, leurs propositions concernant les changements de statuts et le règlement des élections au Congrès du POUP rejoignaient en bien des points celles du Comité de « Towimor » et du Comité de coordination inter-entreprises du POUP de Torun. Cependant, leurs propos montraient qu'ils restaient prisonniers d'une conception profondément « réformiste », encore fortement marquée par leur éducation stalinienne. Beaucoup, à l'instar d'E. Szumowski - directeur du principal journal de Cracovie —, se disaient convaineus qu'il est possible de réformer le parti de l'intérieur, d'obliger les bureaucrates à changer d'attitude et d'erientation. « Nous sommes la majorité et il faudra bien qu'ils nous écoutent », affirmaient-ils, écartant d'un geste agacé toute hypothèse d'intervention soviétique, et marquant par là-même une incompréhension profonde de la nature de la bureaucratie.

« Il faut punir tous ceux qui se sont fait construire des villas avec l'argent de la collectivité, tous les prévaricateurs qui ont terni l'image du parti », disait un dirigeant du comité du POUP des chantiers de Szczecin. Mais il ne voyait là que disfonctionnements auxquels il était possible de remédier. Comme la plupart des autres militants du POUP interrogés, il insistait certes sur la nécessité de « redéfinir le rôle dirigeant du parti ». « Le parti ne peut prétendre diriger s'il n'est pas un véritable parti d'avant-garde, reconnu par les masses et capable de leur indiquer la voie », affirmait-il notamment. Cependant, tout en reconnaissant que « Solidarité » avait joué un rôle décisif pour impulser le mouvement de contestation qui traverse le POUP à l'heure actuelle, il n'en gardait pas moins une attitude plus que défensive à l'égard du syndicat, craignant que celui-ci ne se mette à jouer un rôle directement politique, et insistant sur le rôle des « éléments anti-socialistes » en son sein.

Selon qu'ils étaient ouvriers, intellectuels ou permanents, membres actifs ou non de « Solidarité », le point de vue de ces militants du POUP variait évidemment. Mais, pour la grande majorité d'entre eux, il allait de soi que seul le POUP pouvait prétendre à diriger le pays. Le problème de l'exercice du pouvoir par les masses n'était que très rarement posé. Seul Zbigniew Iwanow, avec lequel le temps a manqué pour aborder cette question dans l'entretien que nous avons eu avec lui, a affirmé que, à son avis, la mise en place de conseils ouvriers représentait un élément-clef pour la transformation de la vie sociale et politique, afin que l'ensemble des travailleurs soit partie prenante des décisions essentielles pour la collectivité.

Néanmoins, en dépit de toutes ses limites, ce « mouvement pour le renouveau » est l'expression de l'extraordinaire vague de radicalisation qui a donné naissance à la constitution des syndicats indépendants polonais depuis six mois. Le fait même qu'il s'exprime au sein du POUP décuple le caractère explosif des exigences mises en avant. La décision du dernier plénum d'organiser les élections des délégués à bulletin secret et sans limitation du nombre des candidatures à tous les niveaux du parti pour le prochain Congrès prévu pour juillet 1981, en dit long sur la pression exercée sur les membres du Comité central, et en particulier sur ses représentants « ouvriers » (pour beaucoup, de petits bureaucrates, permanents de comités d'entreprises qui, en octobre encore, défendaient le point de vue de la direction centrale). Les milliers de motions émanant de structures de base, les 40 000 signatures recueillies à Poznan en un rien de temps pour obliger la direction locale à organiser de telles élections au niveau régional auront finalement contraint la direction à céder.

Si ce Congrès avait lieu demain sur la base de telles élections, non seulement l'aile « dure » du parti aurait toutes les chances de se voir mise en minorité, mais des dizaines de milliers de bureaucrates - petits, moyens et grands - courraient le risque de se voir limogés...

Gageons que ces derniers feront tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher une telle éventualité. Ce Congrès a d'autant moins de chances de se tenir que la bureaucratie polonaise n'a aucune carte de rechange. Aucun Dubcek à l'horizon... Le peu de crédit dont le général Jaruzelski bénéficiait, il y a encore un peu plus d'un mois, s'est largement émoussé au vu de son incapacité à tenir les promesses qu'il avait faites aux masses. Quant à Mieczyslaw Rakowski, le fringant directeur de l'hebdomadaire officieux du POUP, Polytika, qui passait pour la pointe avancée du libéralisme, il a donné la mesure de son esprit « ouvert » en s'en prenant avec violence aux éléments « anti-socialistes » de « Solidarité » lors de ses discussions avec la direction du syndicat à la veille de la réunion du plénum du parti. L'escalade verbale et militaire de la bureaucratie soviétique depuis quelques semaines prend dès lors tout son sens...

Les attaques contre Jacek Kuron et le KOR, puis contre Lech Walesa, puis contre « Solidarité » tout entier, ont fini par faire place, dans la Pravda du 2 avril, à des attaques ouvertes contre le POUP lui-même, accusé de mollesse à l'égard des « éléments subversifs » (10 millions de personnes...). Et la recrudescence des mouvements de troupes sur le terrain faisait écho à cet avertissement sans fard. « Les manœuvres des armées du Pacte de Varsovie se poursuivent... », ne cesse de répéter l'agence officielle soviétique depuis bientôt quinze jours. Les troupes engagées dans ces « exercices » sont estimées à plus de 200 000 hommes stationnant sur le territoire polonais ou non loin des frontières de ce pays. Après avoir tout essayé pour tenter d'affaiblir le mouvement en le divisant, après avoir usé et abusé du chantage à l'intervention — chantage qui, en soi, représentait déjà une forme d'ingérence directe dans les affaires du prolétariat polonais — les Soviétiques ont donc fait un pas de plus en mettant en place la logistique nécessaire à une intervention.

Il faut dire qu'ils n'ont plus guère de raison de compter sur la direction centrale du POUP pour reprendre la situation en main. « Le gouvernement est d'avis que les organisations sociales, y compris "Solidarité" ne menacent pas la paix intérieure du pays par des activités non conformes à la loi », affir-

2. Inprecor a publié dans son numéro 97, du 16 mars 1981, Pierre Caen, « Lesoppositions se définissent et s'organisent au sein du POUP », et un entretien avec Zbigniew Iwanow recueilli à Torun en février 1981.

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me un passage de l'accord finalement signé par les autorités polonaises pour obtenir que la délégation du syndicat accepte de lever l'appel à la grève générale. Alors que la presse soviétique ne cessait d'en rajouter un peu plus chaque heure sur le caractère « anti-socialiste » du syndicat tout entier, on comprend que les bureaucrates du Kremlin ne se montrent pas satisfaits du compromis passé par leurs homologues polonais. Cet extrait de l'accord en dit d'ailleurs plus long que tout autre chose sur l'étau dans lequel ces derniers se trouvent pris. Ils disent noir un jour et blanc le lendemain. Une semaine plus tôt, dans un communiqué du Bureau politique, et jusque quelques heures avant, dans de multiples interventions des membres du Bureau politique au plénum, « Solidarité » était bien traité comme une force « anti-socialiste».

Les informations dont Jadwiga Staniszkis fait état quant à la tentative de l'économie soviétique d'« assimiler » certains secteurs de l'économie polonaise en difficulté, ne laissent aucun doute sur les intentions politiques du Kremlin. Cela ne pourra que renforcer la dépendance économique de la Pologne à l'égard de l'URSS (elle en dépend déjà pour plus d'un tiers en ce qui concerne ses exportations, et de deux tiers pour les importations de matières premières). On comprend d'autant mieux que l'idée d'un processus de démocratisation du POUP, mettant directement en cause la capacité de contrôle de la bureaucratie sur l'Etat polonais, soit inacceptable aux yeux des Soviétiques. Quels que soient les risques que comporte une telle intervention - du point de vue de leurs relations internationales et des problèmes qu'une rupture éventuelle des échanges économiques de la part de certains pays occidentaux ne manquerait pas de provoquer en URSS même —, les Soviétiques mettront tout en œuvre pour que la « gangrene polonaise » n'aille pas au-delà de certaines limites, et pour tenter de préserver la classe ouvrière soviétique de tout risque de contagion...

Jacqueline ALLIO 3 avril 1981.

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