Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRLANDE

La nouvelle grève de la faim des détenus républicains

· Inprecor n° 99, 13 avril 1981 · p. 32 · 1 169 mots

Irlande Syndicalisme Grande-Bretagne

IRLANDE DU NORD épreuve de force est engagée entre les prisonniers républicains irlandais regroupés au sein des sinistres Blocks H et le gouvernement britannique. A la date où nous écrivons, Bobby Sands, porte-parole des détenus - notamment lors de la grève de la faim de l'hiver dernier - a cessé de s'alimenter. Il a été rejoint le 14 mars par Francis Hughes et le 22 par Joseph O'Hara et Raymond Me Gresh. A l'origine de ce nouveau mouvement, la violation systématique par l'administration de la prison de Long Kesh des accords conclus le 18 décembre 1980, au terme de cinquante-trois jours de jeûne total de la part de avaient mis fin à leur mouvement le 18 décembre, après avoir pris connaissance d'un document élaboré par le secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord, Humphrey Atkins, intitulé « Régime pour les prisons d'Irlande du Nord ». Celui-ci leur reconnaissait, sous certaines conditions, le droit de porter leurs propres vêtements civils à la place de la tenue carcérale, ce qui était une des principales revendications des prisonniers. Certes, ces mesures étaient le fruit d'un compromis. A aucun moment le document de Londres ne prononçait le terme de « statut politique » réclamé par les détenus. Il s'agissait cependant d'un premier recul de l'impérialisme britannique, qui avait dû, à cette occasion, faire des concessions qu'il refusait non seulement depuis le début de la grève de la faim, mais depuis 1976, date à laquelle fut supprimé le statut politique. Depuis lors, malgré la « lutte sous les couvertures », malgré la grève de l'hygiène des hommes des Blocks H et des femmes de la prison d'Armagh, les différents gouvernements de Londres ne s'étaient pas départis de leur intransigeance.

Cette première victoire - bien qu'encore limitée - est à mettre tout particulièrement à l'actif de l'importante campagne de solidarité entreprise par le Comité national contre les Blocks H et Armagh. Ce dernier sut non seulement toucher la population des ghettos catholiques du Nord, mais son action fut un facteur de mobilisation massive dans les vingt-six comtés du Sud. Celle-ci culmina par une manifestation de 25 000 personnes le 22 novembre à Dublin. Cette campagne trouva un écho au sein des syndicats, de la jeunesse, du mouvement des femmes, des associations sportives et culturelles... Pour la première fois depuis le Dimanche sanglant de Derry en 1972 - où un véritable soulèvement s'était produit à la suite de l'assassinat par l'armée de quatorze militants républicains —, ce fut à une mobilisation unifiée des trente-deux comtés

La nouvelle grève de la faim

des détenus républicains

d'Irlande que l'on a assisté. Devant le danger d'explosion qui représentait position intransigeante, les Britanniques durent opérer un premier recul.

Condamnés le plus souvent sans preuves par des tribunaux sans jurys, sur la base d'aveux extorqués, les militants républicains n'ont qu'une exigence : voir reconnaître leur dignité, et done être considérés comme des prisonniers politiques. Mais cette revendication est en complète contradiction avec la politique de Londres en Ulster. Car reconnaître le statut politique, c'est admettre que l'action des nationalistes ne ressort pas d'un quelconque gangstérisme, mais bien d'un combat contre une oppression coloniale. Céder sur les revendications des prisonniers, c'est mettre en échec la politique de criminalisation des luttes populaires qui constitue la clé de voûte de la politique répressive de l'armée d'occupation bri-

C'est pourquoi, s'appuyant sur ses ambiguïtés, Margaret Thatcher a remis en cause le compromis de décembre. Dès le mois de janvier, le conflit a rebondi, le secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord ayant refusé aux prisonniers le droit de porter leurs propres vêtements et ne leur proposant que des vêtements « civils » fournis par l'administration pénitentiaire. Parallèlement, les détenus étaient soumis aux brimades et aux sévices. C'est ainsi que, dans la nuit du 27 et du 28 janvier, quarante-huit d'entre eux étaient sauvagement battus et plusieurs grièvement blessés par les gardiens.

Au cours d'une visite éclair à Belfast, le Premier ministre britannique ne cachait déclarant qu'il n'y avait « que des meurtres criminels, des bombes criminelles et de la violence criminelle. Il n'y aura pas de statut politique ». L'attitude des autorités britanniques vise donc avant tout à contraindre les détenus à se soumettre et à infliger par là-même une défaite à la population républicaine, pour qui leur lutte a valeur

A la suite des manœuvres auxquelles s'est livré Londres, l'enjeu de la bataille enclenchée par Bobby Sands et ses camarades est clair : il s'agit d'imposer purement et simplement la reconnaissance du statut politique, sans laisser à l'occupant britannique la possibilité de faire marche jusqu'au bout, « jusqu'à la mort » s'il le fallait. Dans ce combat, ils ne disposent que d'un soutien : celui du mouvement populaire. Celui-ci se mobilise de nouveau. Dès le ler mars, plus de 8 000 personnes manifestaient à Belfast.

Face à eux, la bourgeoisie néocoloniale irlandaise et l'Eglite catholique font bloc avec l'impérialisme. Des partis comme le Social Democratie and Labour Party (SDLP, social-démocrate) et la hiérarchie religieuse ne se contentent plus, comme l'an dernier, de faire pression sur les prisonniers pour les amener au compromis, mais dénoncent désormais ouvertement cette deuxième grève de la faim. S'adressant récemment à un groupe de jeunes, l'évêque de Derry leur déclarait : « Si vous êtes de véritables disciples de Jésus-Christ, vous ne devez pas vous laisser entraîner par des groupes qui ont le meurtre et la destruction comme politique dans notre société, ici en Irlande du Nord. Ne faites rien avec de tels groupes, n'ayez rien à faire avec une quelconque campagne à laquelle ils seraient asso-

Pour toutes ces raisons, l'épreuve de force en cours s'avère des plus décisives. Depuis le 2 mars, tous les prisonniers « sous la couverture » de Long Kesh et les femmes incarcérées à Armagh ont annoncé qu'ils cessaient la grève de l'hygiène pour mettre en évidence l'action de Bobby Sands et ses camarades. Ils ont souligné que la fin de la protestation de l'hygiène ne fera pas cesser les sévices dont ils sont l'objet, mais qu'elle est destinée à valoriser trois revendications essentielles : le droit de ne pas porter l'uniforme carcéral (ou tout autre vêtement fourni par la prison) ; le droit de ne pas accomplir le travail pénitentiaire ; le droit de regroupement libre avec les autres prisonniers ré-

Aujourd'hui, de nouveau, le soutien aux détenus en grève de la faim concentre le combat contre la politique britannique en Irlande. Seule la pression conjuguée de la mobilisation des masses irlandaises et de la solidarité internationale (*) peut imposer la satisfaction des revendications des détenus de Long Kesh. La mobilisation internationale doit reprendre car, faire reculer Margareth Thatcher dans ce conflit, c'est déjà mettre en échec les plans de l'impérialisme dans ce pays.

Christian PIQUET 31 mars 1981. * En France : Comité de défense des prisonniers politiques irlandais (CDPPI), 14, rue de Nanteuil, 75015 Paris.

En Irlande du Sud: National Smash H-Block Comittee, c/o 9 Turret Road, Palmerstown, Dublin 20, Eire.

En Irlande du Nord : H-Block Information Center, 85 Falls Road, Belfast.

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