Dans les grands ports de la mer Baltique où avait éclaté l’insurrection ouvrière de décembre 1970, plusieurs milliers de dockers et de travailleurs des chantiers navals ont entamé, fin août, des mouvements de grève pour protester contre l’application d’un nouveau système de salaires. Après une semaine de débrayages et de ralentissement des cadences de travail, les dirigeants polonais ont suspendu provisoirement des mesures qui remettaient en cause les avantages salariaux acquis en augmentant les normes de travail et en instituant la rémunération au rendement.
Pour éviter un nouvel affrontement ouvert avec la classe ouvrière, la nouvelle équipe Gierek tente depuis 1971 de développer une politique économique qui sacrifie moins que par le passé l’amélioration du niveau de vie. Sans pouvoir éliminer aucun des facteurs essentiels de la précarité de son pouvoir, elle cherche, par de prudents aménagements du système de gestion et de planification, à redonner un second souffle à l’économie polonaise alors que persiste la pression sociale, comme en témoigne, après d’autres, la grève d’août. La nature exacte de ces solutions d’adaptation apparaît plus nettement si on les rapproche des revendications exprimées en décembre 1970 et qui demeurent plus que jamais d’actualité.
Gierek et les revendications ouvrières de 1970
Au lendemain de la révolte ouvrière de 1970, la nouvelle équipe gouvernementale s’est efforcée, dans un premier temps, de désamorcer au plus vite le mouvement de combativité. La mesure d’augmentation de 30 % des prix des denrées alimentaires a été levée, les responsabilités de la crise ont été rejetées sur l’individualisme autocratique de Gomułka, et les sanctions contre les dirigeants de la grève ont été habilement différées (le président du comité de grève était délégué au congrès de 1972, avant de perdre son emploi pour « ivrognerie » et d’être contraint à l’exil).
La première des revendications fondamentales des travailleurs polonais lors de la grève de 1970 concernait l’augmentation des salaires et l’amélioration du niveau de vie. De fait, parallèlement à un redémarrage de la production industrielle (+9,4 % en 1971/72 ; +12 % en 1973) les salaires réels ont augmenté de 24 % en trois ans (ainsi que certaines prestations sociales), c’est-à-dire à un rythme supérieur à celui de 18 % prévu pour l’ensemble du plan quinquennal. Mais le bas niveau des salaires en 1970 et la comparaison avec d’autres chiffres officiels (qu’il s’agit, du reste, de traiter avec circonspection) fournis au 14ème plenum du C.C. de 1974, qui signalent une augmentation de la productivité de 10,2 % pour 1973 pour un accroissement des rémunérations de 5,7 %, limitent la signification de cette progression.
Le blocage des prix des denrées alimentaires, reconduit d’année en année après les grèves de Lódz en 71 et de Rybnik en 1972, s’est accompagné d’une augmentation partielle des prix en 1973 (alcool, essence, restauration, etc.), d’augmentations cachées par substitution sous prétexte d’amélioration de la qualité et qui ne sauraient faire oublier la cherté des biens d’usage (machines à laver, réfrigérateurs, radios, etc.) De plus si l’augmentation officielle des prix est de 2 % par an, la consommation alimentaire, qui mobilise encore 50 % du budget des ménages ouvriers, n’est satisfaite que grâce à l’approvisionnement sur le marché privé à « prix libres », à cause de la pénurie dans les circuits commerciaux étatiques — en viande, produits laitiers et fruits, notamment. La carence persistante des logements est un autre indice caractéristique de la situation matérielle et culturelle difficile de la majorité de la population.
Consciente de ces problèmes, la bureaucratie polonaise s’avère soucieuse de hâter l’amélioration du niveau de vie, soupape de sécurité qui avait fait défaut au régime à la fin de la période gomułkiste. Elle cherche à soumettre cette amélioration à l’accroissement de la productivité du travail, nécessaire à l’essor de l’économie. D’où, avec l’introduction d’innovations technologiques, l’extension du salaire au rendement. La consommation individuelle est favorisée au détriment de la consommation sociale, moins adaptée à l’optique de la stimulation matérielle directe. Cette politique salariale d’« émulation socialiste » s’accompagne d’une propagande en faveur d’un idéal de consommation qui oriente les aspirations vers l’acquisition de biens durables comme symboles de « bon travail ». Une éducation idéologique « new look » vise à faire accepter les inégalités sociales qui en découlent et justifie la hiérarchie des besoins selon les différentes couches sociales par la diversité des compétences et des contributions à la croissance du revenu national (ce que le langage bureaucratique appelle utilité sociale du travail).
Pour des syndicats représentatifs et indépendants
La bureaucratie mise sur l’effet d’atomisation de ces mesures dans la classe ouvrière et sur le développement des antagonismes avec les autres couches sociales. Aucun changement n’est intervenu depuis 1970 dans la fonction dérisoire des syndicats et des « conseils d’autogestion ouvrière ». Alors que le comité de grève en 1970 revendiquait l’existence d’organes ouvriers représentatifs et autonomes, les syndicats, avec des directions remaniées (personnalités adaptées au nouveau style Gierek et moins discréditées) privilégient le contrôle de la productivité et de la discipline du travail. Quant aux « conseils ouvriers », si le nouveau code du travail mentionne évasivement leurs « droits concrets », leur rôle se ramène, en fait, au contrôle de la sécurité et de la salubrité dans les entreprises.
Par contre, pour affermir son assise sociale, la bureaucratie cherche à attirer les couches technocratiques et l’intelligentsia en rémunérant de façon conséquente la gestion plus rationnelle des cadres et dirigeants d’entreprises et l’amélioration des résultats économiques (primes, priorité au logement, possibilités de voyages à l’étranger). Soucieuse de diviser pour régner, la caste bureaucratique bafoue les principes égalitaires énoncés par les ouvriers des chantiers navals qui réclamaient, en 1970, la parité des salaires des cadres et du personnel de l’appareil du Parti et de l’État avec ceux des travailleurs de l’industrie.
Pour une information honnête
Cette autre revendication de 1970, la bureaucratie l’interprète à sa manière. L’euphorie est de commande dans la presse qui ne retient, en les gonflant, que les aspects positifs des changements intervenus. Très prolixe sur les succès de la construction navale ou la réussite en football, elle fait le black-out sur les mouvements de grève ou manifeste son embarras quand les faits transpirent, en imputant les « difficultés passagères », comme écrit Trybuna Ludu après la grève d’août… au mauvais temps. La suppression de la censure centrale condamne les journalistes et les éditeurs à une auto-censure encore plus efficace. Le seul changement notable sous Gierek, c’est que les travailleurs en grève ne sont plus des « houligans », bien que sévissent l’« absentéisme », les « manquements à la discipline du travail » (ou l’« ivrognerie »). L’information véritable, une authentique liberté d’expression sont bannies : on ne saurait tolérer la propagande hostile sous couvert de libre circulation des idées, affirmait Gierek au plenum du Comité Central sur la jeunesse de 1973. Des écrivains, un mouvement politique, insensibles aux charmes du réalisme bureaucratique en ont actuellement les frais.
Le droit de lutter pour nos justes revendications
En 1970 le comité de grève des chantiers navals dénonçait l’intervention sanglante de l’armée et de la milice et exigeait à l’avenir le droit pour les travailleurs polonais de lutter pour leurs revendications. Au droit de grève reconnu par la Constitution, la bureaucratie oppose sa conception de la « discipline socialiste du travail ». La dernière en date des mesures de dissuasion (loi de juin 73) prévoit la suppression des primes, c’est-à-dire une diminution importante des salaires, en cas de participation à un « arrêt de travail injustifié ».
S’attaquant directement au pouvoir central de la bureaucratie, les grèves ouvrières n’ont jamais un caractère purement « économique ». Celle d’août 1974 dans les chantiers navals, où les travailleurs ont un salaire supérieur à la moyenne polonaise, témoigne du haut niveau de combativité atteint. L’opposition à la nouvelle politique salariale d’incitation au rendement, appliquée sans réaction des syndicats et des « conseils ouvriers », est significative du scepticisme de la classe ouvrière face aux ambiguïtés et au pragmatisme éclairé de l’équipe Gierek. Cette grève vient peu de temps après les mouvements dans les chemins de fer de Silésie et dans la jeunesse étudiante (à la suite de la reprise en main des organisations de jeunesse) dans une conjoncture d’augmentation du niveau de vie et de développement économique. Les concessions économiques que la bureaucratie a accordées aux étudiants (augmentation significative des bourses d’études) et à une partie de l’intelligentsia manifestent sa crainte d’une fusion des mécontentements. Celle-ci, après les luttes isolées de la jeunesse et de l’intelligentsia en 1968, de la classe ouvrière ces quatre dernières années, pourrait décupler l’ampleur de l’opposition anti-bureaucratique.
Octobre 1974