Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE BRETAGNE

Wilson reste dans l'impasse

· Inprecor (première série) n° 10, 17 octobre 1974 · p. 3-7 · 4 644 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme Irlande Économie mondiale

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 3-7, 3 4 5 6 7.

Au premier coup d’œil, les récentes élections en Grande-Bretagne semblaient avoir un caractère extraordinaire. Ce pays, comme tous les commentateurs, bourgeois ou marxistes, s’accordent à le dire, traverse peut-être, après l’Italie, la pire crise économique et sociale d’Europe occidentale. Il s’agit également d’un pays où le dernier gouvernement a été renversé par une action extra-parlementaire de la classe ouvrière, dirigée par les mineurs.

L’absence d’enthousiasme de cette campagne se refléta dans un taux d’abstention qui choqua même les dirigeants du parti travailliste vainqueur. Ces résultats de vote indiquent un tournant d’un peu plus de 3 % en faveur des travaillistes dans les circonscriptions ouvrières. Mais le taux d’abstention a augmenté de façon significative, de 6 à 7 %. Ce qui est encore plus significatif, c’est que ce taux d’abstention est concentré dans les régions ouvrières. Dans certaines des principales circonscriptions ouvrières le taux d’abstention fut de plus de 12 à 15 % plus élevé qu’en février dernier ! Les votes effectués le soir du 10 octobre furent les plus bas depuis des années, ce qui reflète l’abstentionnisme élevé parmi les travailleurs qui votent généralement après le travail. On révéla d’ailleurs, après les élections, qu’un sondage effectué sur la base du nombre de votes effectués avant 20 h 15 et escomptant que les votes du soir (en grande majorité travaillistes) atteindraient leur niveau habituel, prévoyait que les travaillistes remporteraient les élections avec une avance de 100 sièges !

Mais malgré cela la préparation des élections du 10 octobre fut la moins agitée de ces dernières années. Cependant il serait erroné de se laisser prendre par cette apparente somnolence. Des forces sociales immenses se sont affrontées dans la crise de l’hiver dernier en Grande-Bretagne. Elles n’ont pas cessé d’opérer. La tranquillité apparente de la campagne électorale n’est pas due à une absence de tensions sociales latentes, mais au contraire à un trop-plein. La situation actuelle est similaire à un match de catch au cours duquel les deux combattants bandent tous leurs muscles, leurs cœurs battent et leurs veines se gonflent, mais pendant un moment les combattants s’opposent l’un à l’autre en étant incapables de faire un mouvement. Dès qu’un mouvement est fait l’équilibre apparent est brutalement rompu.

Ce que les élections du 10 octobre ont montré, c’est que même quand la bourgeoisie connaît un désarroi et une crise sévères, le parti travailliste ne peut pas gagner de façon décisive des élections en avançant un programme droitier qui ne réussit pas à galvaniser — ou même à intéresser — la classe ouvrière. L’étroitesse de la victoire électorale reflète justement cette combinaison entre l’incapacité de la classe dominante à organiser ses propres forces et le fait que la direction de la classe ouvrière ne présente aucune orientation claire qui, même de façon déformée, puisse offrir une perspective à la montée des luttes ouvrières.

Les lendemains de la crise de l’hiver

Quand Heath organisa des élections en février dernier il pensait, ainsi que la classe dominante, qu’il prenait une décision importante concernant le développement de la lutte en Grande-Bretagne. Mais la réalité était différente. Face à la grève des mineurs, la bourgeoisie n’avait que trois choix tactiques — et aucun choix stratégique. Le premier choix pour la bourgeoisie aurait été d’accorder aux mineurs leurs revendications salariales. Mais si la classe ouvrière avançait sur la même lancée que les mineurs, cela aurait simplement ouvert une brèche dans la politique des revenus dans laquelle le reste des syndicats se seraient engouffrés.

Le deuxième choix aurait été d’essayer de briser la grève des mineurs par la répression. Étant donné le rapport de forces entre les classes, cela aurait, au mieux, échoué et, au pire, provoqué une grève générale.

Le troisième choix, celui fait par Heath, était de tenter d’utiliser la force politique de la bourgeoisie pour faire échec aux bureaucrates syndicaux. Les conservateurs firent certainement échec aux bureaucrates syndicaux, mais les masses obligèrent les syndicats des mineurs à organiser une grève. Quand cette grève fut déclenchée et que le deuxième choix dont nous avons parlé fut éliminé, le bluff de Heath se dégonfla.

Le sens réel des élections, malgré la bataille de titres dans la presse au sujet des « choix », était donc très clair. Les élections ne devaient pas du tout décider des choix fondamentaux, car Heath et la classe dominante avaient déjà été battus avant l’organisation des élections. En réalité l’organisation des élections représentait objectivement la reconnaissance de la défaite immédiate et l’espoir de gagner quelque répit avant l’explosion de luttes encore plus décisives. Même Heath dut admettre ouvertement qu’il céderait face aux mineurs et qu’après cela il serait inévitable que le reste de la classe ouvrière essaie de s’engouffrer dans la brèche ouverte par le NUM (National Union of Miners — Syndicat National des Mineurs). Évidemment Heath aurait pu gagner une petite majorité dans ces élections, et cela aurait été sans doute utile à la bourgeoisie, mais le principal facteur était que tout gouvernement sortant des élections dans cette situation — indépendamment de sa coloration politique — aurait été un gouvernement faible.

Du point de vue subjectif de la bourgeoisie, il ne fait aucun doute qu’elle choisit les élections parce qu’elle craignait que le choix de la répression ne donne lieu à des développements encore plus dangereux ; un défi ouvert à l’autorité et au pouvoir de l’État bourgeois lui-même. Ce calcul de la bourgeoisie était presque certainement correct. Cependant, comme toujours, ce n’est pas ce que la bourgeoisie aimerait faire qui est important, mais ce qu’elle peut faire. La bourgeoisie a réussi à éviter une variante du type Mai français, c’est-à-dire une confrontation explosive et soudaine ; mais, étant donné les rapports de forces, elle ne pouvait éviter une variante « française » qu’au prix d’une variante « italienne » — c’est-à-dire une montée ouvrière plus étendue dans le temps, mais tout aussi profonde. Au lieu de voir les institutions minées par une courte et brutale confrontation, la bourgeoisie les verra minées par une longue suite de luttes s’amplifiant régulièrement. La différence est sans aucun doute importante tactiquement, mais on ne peut certainement pas dire que la bourgeoisie va choisir, ou voir se développer avec satisfaction, l’une ou l’autre.

Aujourd’hui les réels protagonistes de la situation en Grande-Bretagne ne se trouvent pas parmi la classe dominante mais dans la crise économique et la montée des luttes ouvrières. Dans une seule région, l’Irlande du Nord, on peut dire que les forces qui se rangent du côté de la bourgeoisie ont fait un important pas en avant. En Grande-Bretagne, ce que la bourgeoisie peut obtenir de mieux est la feuille de vigne effilochée du contrat social (voir Inprecor N° 1).

Évolution de la situation

Les conséquences de l’issue de la crise de l’hiver dernier ont continué à se développer jusqu’à maintenant. Wilson a essayé d’appliquer la politique du Contrat Social, mais il est clair que celle-ci se désintègre lentement — à commencer par les secteurs où l’emprise de la bureaucratie est plus faible. Presque immédiatement après les élections de février une violente bataille éclata au sujet de la politique travailliste envers le Chili. Cette bataille fut suivie par des grèves des infirmières et des travailleurs de la santé publique qui se sont prolongées durant tout l’été. Au cours de l’été également une série importante de luttes anti-fascistes a commencé, amenant à 4 manifestations nationales. Avec le début de l’automne, des secteurs des « gros bataillons » de la classe ouvrière commencent à entrer en lutte, avec, au cours des dernières semaines, une importante série de grèves dans l’industrie automobile et un mécontentement croissant au sujet des accords négociés par la bureaucratie du syndicat des mineurs. L’acceptation par le TUC (Trade Union Congress — Confédération Syndicale) du contrat social apparaît de plus en plus pour l’accord de papier dont il s’agit réellement. De plus, pas un seul syndicat n’a adopté de revendications salariales qui s’inscrivent dans les limites du contrat social.

Une grande série de luttes ouvrières sont potentiellement à l’ordre du jour pour l’hiver et le printemps prochains — bien que, sans aucun doute, la bureaucratie luttera durement pour les empêcher. Ce qui est encore plus important, c’est que le chômage est en train de commencer à prendre une ampleur que la classe ouvrière ne peut pas accepter passivement et, déjà, une série d’occupations d’usines ont commencé.

Comme aucun gouvernement ne peut faire quoi que ce soit pour éviter la crise qui s’annonce, il est tout à fait clair que le nouveau gouvernement travailliste s’engagera dans de durs affrontements avec la classe ouvrière au cours de l’hiver et du printemps prochains. Mais si les travaillistes ne sont pas capables de donner satisfaction à la classe ouvrière, il est tout aussi évident qu’ils ne peuvent pas satisfaire non plus les exigences de la classe dominante. Aucune section significative de la bourgeoisie n’a la moindre foi dans la capacité du contrat social de maintenir la classe ouvrière sous contrôle. C’est pourquoi on a assisté à un net durcissement des positions au sein de la classe dominante depuis les élections de février dernier — par exemple un virage abrupt à droite de la politique de la Confédération Britannique de l’Industrie (Confederation of British Industry — Syndicat patronal).

Cependant ce tournant de la classe dominante ne se reflète pas totalement sur le terrain électoral. Il est impossible de remporter des élections en Grande-Bretagne sans s’assurer le vote d’une portion significative de la classe ouvrière — par exemple, avant 1974, les conservateurs n’ont jamais reçu moins d’un tiers des votes ouvriers. Naturellement, ces votes ne peuvent pas être gagnés — du moins tant que la classe ouvrière n’est pas battue — par de violentes attaques contre les syndicats et les organisations ouvrières. Les conservateurs l’ont appris à leurs dépens en février. C’est pourquoi Heath en est revenu à une approche d’« Unité Nationale » moins tapageuse — qui cependant n’est pas très convaincante, étant donné le passif des conservateurs avec la semaine de trois jours. Évidemment, afin de faire passer le message, Heath fit même appel à un gouvernement de coalition, promettant même éventuellement de démissionner pour le réaliser !

La brèche entre ce que la bourgeoisie considère nécessaire économiquement et ce que son principal parti considère faisable politiquement a entraîné l’énorme désarroi qui a régné au sein de la classe dominante avant les élections. Certains représentants de la bourgeoisie industrielle, par exemple le journal The Economist, sont tombés amoureux des Libéraux. Un secteur de la bourgeoisie financière en Écosse a déserté vers le Parti Nationaliste Écossais. Powell a poursuivi son opération bonapartiste en se présentant aux élections en Irlande du Nord comme candidat des Loyalistes d’Ulster. Plusieurs politiciens conservateurs, qui se préparent à lutter pour la direction du parti au cas où Heath serait renversé, ont commencé une campagne pour qu’il y ait 3 millions de chômeurs et à encourager la formation de milices anti-grèves par les citoyens eux-mêmes. D’autres secteurs de la classe dominante, représentés dans plusieurs journaux importants, semblent avoir abandonné tout espoir de voir un parti de la bourgeoisie remporter les élections et proposent de modifier le système électoral de telle sorte qu’il soit, dans le futur, impossible pour le parti travailliste d’obtenir une majorité au Parlement.

Une chose est sûre, c’est que le nouveau gouvernement issu des élections du 10 octobre ne sera pas assez fort pour satisfaire les besoins de la bourgeoisie. Ce qui est plus fondamental, évidemment, c’est que la classe ouvrière n’est pas battue et a déjà montré sa capacité de détruire des politiques et même des gouvernements qui l’attaquent frontalement.

Mais si la bourgeoisie est en désarroi, la situation n’est guère meilleure au sein du parti travailliste. La présence au gouvernement et la crise de la classe dominante ont temporairement donné un nouveau poids aux tendances de droite au sein du parti. Toutes les forces poussant le parti travailliste vers un tournant à gauche — le tournant de la bourgeoisie vers un État fort et la montée continuelle des luttes ouvrières — continuent à opérer mais sont freinées par le poids que la présence au gouvernement donne à la droite et par le fait que la crise de la classe dominante signifie que Wilson peut remporter marginalement des élections, bien que sa ligne politique ait réussi, lors des dernières élections, à amener le score le plus faible du Parti Travailliste depuis 1935 et le plus faible pourcentage de vote depuis 1931. Avec la nouvelle victoire électorale des travaillistes il est clair que le tournant à gauche va prendre la forme d’une crise aiguë au sein du parti — soit l’effondrement du gouvernement devant l’hostilité croissante de la classe dominante et l’indifférence croissante des travailleurs, soit la scission de l’extrême-droite du parti.

C’est cette crise et ce blocage qui existaient dans tous les partis face aux élections qui produisirent, ironiquement, le calme et la somnolence apparents de la période pré-électorale. Les partis de la bourgeoisie se sentaient trop faibles pour lancer une attaque ouverte contre la classe ouvrière. Le parti travailliste était sur une ligne trop droitière pour enthousiasmer les travailleurs en leur présentant le but socialiste à la portée de la main. La gauche révolutionnaire et la droite fasciste étaient trop faibles pour polariser tant soit peu la situation. D’où l’apparente tranquillité de la situation.

Malgré le calme apparent de la campagne électorale les perspectives de la situation sont claires — et pas du tout calmes. Le gouvernement qui sort des élections sera confronté à de très importantes luttes ouvrières au cours de l’hiver et du printemps. Tactiquement, cependant, du point de vue de la classe ouvrière, il est important que le parti travailliste ait remporté ces élections, car cela renforcera la confiance des masses et accélérera le processus de politisation. L’orientation des révolutionnaires dans la campagne devait être de préparer les luttes qui se développeront après les élections. C’est autour de cette priorité que l’IMG (International Marxist Group — section britannique de la IVème Internationale) est intervenu dans les élections.

L’IMG et les élections

Au cours de la campagne électorale l’International Marxist Group a mis en avant quatre thèmes principaux :

— La lutte contre l’inflation, centrée autour de la revendication de l’échelle mobile des salaires ; un salaire minimum de £30 (environ 330 FF, 2 700 FB, 250 FS), 1ère étape vers un salaire minimum de £40 ; salaire égal pour les femmes ; refus de toute politique capitaliste des revenus ; nationalisation des industries pétrolières et alimentaires.

— La lutte contre le chômage : partage du travail sans perte de salaire ; réduction de la semaine de travail à 35 heures ; occupation des entreprises pour riposter aux licenciements ; nationalisation sans compensation, sous contrôle ouvrier, de toutes les entreprises qui licencient ; nationalisation immédiate de l’industrie automobile et du bâtiment.

— La lutte pour l’auto-détermination de l’Irlande : retrait immédiat des troupes britanniques d’Irlande, fin de l’internement en Irlande, libération de tous les prisonniers politiques irlandais, auto-détermination pour l’Irlande, solidarité avec l’IRA.

— Contre le développement de l’État fort : organisation de l’auto-défense ouvrière, en particulier des piquets ; suppression des brigades spéciales de la police ; fin de toutes les manœuvres communes de la police et de l’armée ; introduction de tous les droits politiques et syndicaux au sein de l’armée ; pas de plateforme pour les fascistes.

En plus de ces thèmes centraux, nous avons également pu, au cours de la période pré-électorale, développer un travail significatif sur la question de la libération de la femme, sur le Chili et les luttes dans la santé publique. Nous avons tenté également de développer une campagne contre le Marché Commun.

En outre, l’IMG a mis en avant trois mots d’ordre propagandistes qui résument l’orientation générale de l’organisation dans la période actuelle.

— Pour un plan des syndicats de nationalisation de l’économie sous contrôle ouvrier, ce qui est l’extension logique de toutes les revendications concernant les occupations d’usines et les nationalisations.

— Pour un gouvernement responsable devant les organisations de la classe ouvrière et non pas devant le Parlement. Cette revendication revêt une importance particulière avec la victoire électorale des travaillistes. La tension entre le gouvernement et les membres — principalement syndicalistes — du parti travailliste sera énorme, malgré le fait que la période de montée des luttes, qui peut voir naître de nouvelles formes d’organisation de la classe ouvrière, se développera bien avant qu’un parti ouvrier crédible offrant une alternative au parti travailliste n’apparaisse. Dans ces conditions où aucun parti gouvernemental alternatif n’existe pour la masse des travailleurs, l’orientation essentielle que les révolutionnaires doivent présenter à la classe ouvrière doit être de lutter pour un gouvernement — quelle que soit sa composition politique formelle — qui soit responsable devant les organisations qui surgiront des luttes de masse et non pas un gouvernement responsable devant le Parlement.

Ceci nous offre une excellente opportunité pour expliquer à l’avant-garde ouvrière la nature du Parlement et le type d’alternative qu’il faut mettre en avant. Cet élément revêt un caractère particulier en Écosse où les conditions concrètes nous permettent de mettre en avant le mot d’ordre Pour une Assemblée Ouvrière en Écosse, en opposition au projet de la bourgeoisie de mettre en place une pseudo-assemblée de type parlementaire. Naturellement nous expliquons qu’une telle assemblée ouvrière aurait une large majorité travailliste, mais il s’agirait d’un organe avec lequel la classe ouvrière aurait des rapports qualitativement différents de ceux qu’elle peut avoir avec un Parlement. Si un tel mot d’ordre reste essentiellement propagandiste, il offre néanmoins une orientation qu’il est possible d’illustrer concrètement par des initiatives comme des conférences visant à organiser des luttes contre les fermetures d’industries clés en Écosse, et autour du thème du contrôle ouvrier sur, et de la nationalisation du pétrole de la mer du Nord et des industries pétrolières — ce qui est un problème brûlant en Écosse.

— Pour une grève générale pour obtenir les revendications fondamentales des travailleurs sur la question de l’inflation et du chômage. Cela se concrétisera par la demande d’une grève générale autour de revendications comme l’échelle mobile en opposition à la politique des revenus qui sera inévitablement imposée par le nouveau gouvernement travailliste. Cette campagne est accompagnée de la popularisation des comités de grève, des comités d’action, de l’auto-défense ouvrière, etc. L’IMG a donné comme mot d’ordre pour les élections « Votez travailliste mais contre le contrat social », et a appelé à voter pour les candidats révolutionnaires du Workers Revolutionary Party (Parti Révolutionnaire des Travailleurs, l’organisation de G. Healy) là où ceux-ci se présentaient.

L’avant-garde ouvrière

Dans la période actuelle, la situation des luttes de classe dans laquelle l’IMG intervient est très contradictoire. La combativité des masses est très forte et l’aggravation de la situation économique donnera certainement lieu à une forte montée de lutte. Objectivement, la résistance des travailleurs a continué à empêcher l’application de la stratégie de la classe dominante et commence, maintenant, à faire entrer en crise toutes les institutions bourgeoises. Mais, subjectivement, le processus de politisation est très lent et inégal. Les cadres organisateurs de la classe ouvrière vont mener des luttes très larges dans la période à venir. Ces luttes briseront le contrat social, approfondiront la crise politique et plongeront le pays dans une situation proche du chaos économique. Mais malgré l’impact politique objectif de leur action, la grande majorité des cadres restent totalement sous l’hégémonie politique et idéologique du parti travailliste même s’ils ne sont plus sous son contrôle organisationnel. La combativité de cette couche demeure un obstacle permanent pour les manœuvres de la classe dominante. Mais la compréhension subjective des effets politiques de leurs actions et les conséquences qu’il faut en tirer, reste très limitée au sein de ces cadres organisateurs ouvriers.

À un autre niveau, il existe désormais une couche d’ouvriers — particulièrement des jeunes, et probablement des dizaines de milliers — qui sont arrivés à des conclusions politiques générales après la crise économique et sociale de ces cinq dernières années. Il ne fait aucun doute que la crise qui se développe au sein du parti travailliste, sous la pression des tendances de gauche, a eu un impact considérable sur toutes les sections de l’avant-garde, plus particulièrement sur les questions du Chili et des nationalisations. Néanmoins, malgré le fait que cette nouvelle avant-garde a joué un rôle important dans de nombreuses luttes ouvrières, ses actions sont restées fragmentées en des centaines de foyers différents. L’avant-garde dans son ensemble n’a pas joué un rôle dans la vie politique nationale similaire à ce que l’on a vu en France ou en Italie, pour prendre deux exemples.

Les raisons en sont à la fois objectives et subjectives. La raison objective réside dans le fait que bien que la crise économique britannique entre 1969 et 1973 ait été la plus sérieuse de l’Europe capitaliste (à l’exception de l’Italie), les importantes réserves historiques de l’impérialisme britannique ont amorti l’impact politique de la crise, la rendant moins ouverte et sévère qu’elle ne l’a été dans un pays comme la France où la crise économique était bien moins grave. La situation est bien éloignée de la crise politique à laquelle on assiste en Italie ou en Espagne. En conséquence, l’avant-garde est restée organisée autour des luttes syndicales sectorielles, au lieu de se cristalliser autour des éléments de la crise politique nationale et internationale. Bien que le niveau de conscience de nombreux jeunes ouvriers participant aux luttes syndicales ait largement dépassé les problèmes immédiats posés par ces luttes, l’activité organisée de l’avant-garde est restée concentrée sur ce terrain plus étroit.

La base objective de l’absence relative d’action de l’avant-garde de masse en tant que facteur de la scène politique a été très affaiblie par l’effondrement du gouvernement de Heath et ses lendemains. La crise politique est désormais aiguë et ouverte. Les luttes syndicales continueront évidemment à avoir un poids et une importance énormes, étant donné l’impasse économique qui demeure la principale cause de la crise politique. Mais les conditions objectives pour une intervention de l’avant-garde autour de thèmes politiques centraux sont maintenant plus favorables que par le passé.

Cependant, la crise du facteur subjectif reste profonde. La politique des International Socialists (IS), le principal groupe de la gauche révolutionnaire, a déjà décimé les potentiels de l’avant-garde qui était apparue en 1966-68 à partir du mouvement de solidarité avec la révolution du Vietnam (Vietnam Solidarity Campaign). La ligne économiste et sectorialiste suivie par IS et l’incapacité de ce groupe à offrir des perspectives politiques à une large avant-garde politique a entraîné une réduction de l’avant-garde — qui à son point culminant comprenait plusieurs milliers et dizaines de milliers de militants — à quelques centaines de personnes qui ont rejoint les organisations révolutionnaires et quelques éléments dispersés qui restent en dehors. Si IS devait maintenir son hégémonie sur l’avant-garde ouvrière naissante, celle-ci connaîtrait le même sort ; cela ne fait aucun doute. Quelques milliers de militants rejoindraient peut-être IS, mais le potentiel révolutionnaire de dizaines de milliers de travailleurs qui se politisent aujourd’hui serait perdu.

Les tâches de l’IMG

Dans cette situation la responsabilité qui repose sur les forces encore faibles de l’IMG est énorme. La situation actuelle se développe vers une confrontation entre les classes. L’orientation stratégique de l’IMG depuis 1973 vise à préparer les meilleures conditions pour que cette confrontation débouche sur une grève générale et la création d’organes de double pouvoir. Cependant, la concrétisation d’une telle orientation dans les luttes ouvrières implique non seulement un travail d’agitation autour des thèmes cités plus haut, mais également une concrétisation de notre tactique en fonction du développement particulier de l’avant-garde ouvrière large en Grande-Bretagne.

Le problème central auquel est confrontée l’avant-garde révolutionnaire est de surmonter l’extrême fragmentation et dispersion de l’avant-garde ouvrière large. Le principal objectif organisationnel à moyen terme est la formation d’une tendance syndicale révolutionnaire. Cependant, pour le moment, les préconditions politiques et organisationnelles n’existent pas. L’acceptation générale par l’avant-garde de certaines revendications nationales clés et l’accroissement du poids de l’avant-garde ouvrière large au sein de la classe ouvrière dans son ensemble (ainsi qu’une polarisation nationale plus grande de l’avant-garde ouvrière large elle-même) font défaut. Dans ces conditions la simple « proclamation » d’une telle tendance, ou même sa proposition comme une possibilité immédiate, n’amènerait qu’à la formation d’un regroupement artificiel s’auto-proclamant organisation de masse mais ne représentant en réalité que la périphérie d’une organisation révolutionnaire. C’est l’erreur qui a été commise par IS qui refuse de faire la distinction entre l’organisation de sa propre périphérie et l’organisation bien plus large de l’avant-garde, combinant ainsi le sectarisme organisationnel à sa ligne suiviste.

L’IMG part de la compréhension que pour créer une telle tendance syndicale, il faut d’abord créer les préconditions au sein de l’avant-garde ouvrière large. (Cela signifie tout d’abord faire accepter généralement certaines revendications clés.) En conséquence, tandis que l’IMG considère la formation d’une tendance syndicale comme un objectif organisationnel intermédiaire, son orientation est centrée autour de la création de fronts unis plus limités et conjoncturels capables d’unifier l’avant-garde ouvrière et des sections importantes de la gauche révolutionnaire dans l’action, autour de revendications communes, qui servent à la fois de réponse immédiate aux besoins de la lutte de classe et commencent à établir les préconditions pour la création d’une tendance révolutionnaire au sein des syndicats par la suite.

Cette orientation de l’IMG commence à réussir à surmonter la fragmentation sectorielle de l’avant-garde. Au cours de l’automne 1973, l’IMG a été capable de jouer un rôle important pour aider à lancer une campagne de défense des travailleurs jugés pour avoir organisé des piquets de grève à Shrewsbury. Ce printemps et cet été, l’IMG a joué un rôle important dans le lancement des campagnes de solidarité avec le peuple chilien et contre les fascistes britanniques. Ces deux campagnes ont réuni des milliers de militants et ont stimulé des actions unitaires de la gauche révolutionnaire pour la première fois depuis très longtemps. De plus, les deux campagnes, et en particulier celle contre le fascisme, ont été au-delà de la périphérie de la gauche révolutionnaire et ont pénétré l’avant-garde ouvrière large et le mouvement ouvrier lui-même. Dans les mois à venir nous avons la possibilité de développer de telles campagnes autour de la question de l’oppression de la femme (en luttant pour une Charte des Femmes Travailleuses) et, en particulier, sur la question de l’Irlande. Une intervention visant à stimuler une action commune de l’avant-garde sur les questions vitales du chômage et de l’inflation demeure bien plus difficile étant donné les forces immenses participant à ces luttes et l’implantation encore relativement faible de l’IMG dans la classe ouvrière. Il ne fait aucun doute, cependant, que, dans la période passée, l’IMG a quantitativement, sinon qualitativement, renforcé sa position au sein de l’avant-garde et même au sein des luttes syndicales dans lesquelles l’organisation a, pour la première fois, été capable de jouer un certain rôle. La direction, par nos camarades, d’une lutte exemplaire des travailleurs de la construction de pipe-line en Écosse — avec un comité de grève élu, des réunions de masse quotidiennes et un bulletin de grève — et le rôle que nous avons pu jouer dans la création d’un comité d’action qui mena des luttes importantes parmi les enseignants londoniens sont deux exemples des progrès réalisés dans ce domaine.

L’IMG reste consciente de sa relative faiblesse face aux tâches gigantesques auxquelles elle est confrontée. Mais les bases existent pour un optimisme prudent. Les progrès que nous avons réalisés dans notre propre travail et le fait qu’une période de crise et de regroupements s’est ouverte dans la gauche révolutionnaire, montrent que des conditions favorables apparaissent pour le développement d’une puissante section de la IVème Internationale en Grande-Bretagne. Notre tâche, naturellement, est de capitaliser les acquis réalisés dans la période passée et de rassembler nos forces pour nous préparer à intervenir dans les luttes ouvrières qui s’annoncent.

Le 11 octobre 1974

Une erreur sur cette page ?