Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

Liberté pour les prisonniers politiques !

Inprecor (première série) n° 11, 31 octobre 1974 · p. 3-6 · 2 433 mots

État espagnol Euskadi Syndicalisme France

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 3-6, 3 4 5 6.

Saragosse, Martutene, Basauri, Pampelune, Carabanchel, Ségovie… Les prisonniers politiques des différents pénitenciers de l'État espagnol sont en lutte. Si toute lutte, sous la brutale dictature franquiste, suppose une détermination et une combativité intenses, dans les conditions dramatiques imposées aux prisonniers dans les geôles de Franco, cette détermination et cette combativité deviennent héroïsme. Ce sont les mêmes camarades qui, après avoir durement combattu quand ils étaient en liberté, continuent, sur le front que constitue la prison, leur lutte, notre lutte, la lutte des masses contre l'exploitation et l'oppression.

Mais le succès de leur lutte dépend de l'appui extérieur que nous sommes capables d'apporter, pour rompre l'isolement criminel que la dictature prétend leur imposer. Ainsi, tous les camarades qui sont en grève de la faim ont immédiatement été enfermés dans les sinistres « cellules de châtiment », où ils poursuivent leur action, dans des conditions dramatiques. Leurs revendications font partie de notre combat, du combat de la classe ouvrière et de tous les opprimés. Dans chacune de nos luttes, dans les assemblées d'usines, à l'université, dans les quartiers, les revendications des prisonniers politiques doivent figurer avec les revendications spécifiques.

Nous reproduisons ci-dessous deux textes des prisonniers politiques eux-mêmes où ils expliquent leur situation et les raisons de leur combat. Ces deux textes, ainsi qu'un troisième, ont été publiés sous forme de brochure en français et en espagnol, et peuvent être obtenus auprès de Rouge, 10 Impasse Guéménée, 75004 Paris, France.

1. La situation dans les prisons franquistes

La dictature n'a cessé, durant toute son existence, de prouver son caractère tyrannique et répressif. Affrontée à la classe ouvrière, aux lycéens, aux étudiants (dernièrement avec la loi de sélection et de l'enseignement), aux médecins et professeurs, aux secteurs paysans et populaires et aux nationalités de l'État espagnol, opprimées par le centralisme, elle n'a trouvé d'autre réponse que la répression : les prisons, les assassinats, les tribunaux militaires, la garde civile et la brigade politico-sociale. Un régime exploiteur, sans libertés politiques, dominé par une oligarchie réactionnaire qui a imposé une terreur systématique pour se maintenir au pouvoir.

Dans ce contexte répressif, ces dernières années, la dictature a inauguré une nouvelle salle du Tribunal d'Ordre Public, pour accentuer la persécution des « délits » sociaux-politiques ; les séances du Conseil de Guerre sont devenues quotidiennes, avec des condamnations qui vont de 20 à 40 ans ; on a inauguré deux nouvelles prisons pour les prisonniers politiques (Saragosse et Pontevedra) ; on a assassiné des ouvriers qui manifestaient (récemment encore à Carmona, pour réclamer de l'eau), des révolutionnaires basques et même, également, Salvador Puig Antich. La répression s'est manifestée, d'autre part, avec les licenciements de travailleurs dans les usines et les chantiers, le renvoi de professeurs et d'étudiants dans les universités et les instituts. Nous devons mentionner tout particulièrement la répression qui s'abat sur Euskadi, occupé militairement (y compris par douze navires de guerre), avec des centaines de détenus, des tortures, des jugements, des contrôles policiers et où la garde civile se livre désormais à une chasse à l'homme effrénée.

Le caractère répressif de la dictature s'étend aussi aux prisons, en créant pour les prisonniers politiques un mode de vie totalement primitif. Toute la vague de lutte enregistrée depuis l'été dernier dans les prisons (grèves de la faim, révoltes…) a été marquée par la lutte des prisonniers politiques contre le régime d'inquisition imposé par la DGP (Dirección General de Prisiones — Direction générale des prisons). Les dernières luttes, impulsées par les camarades de Saragosse qui se sont mis en grève de la faim, par ceux de Martutene (à San Sebastian) avant un transfert nocturne sans aucune garantie de sécurité ni aucune précision sur où on les emmenait et pourquoi, par ceux de la prison de Basauri, devant la mise en liberté de leurs camarades afin qu'ils soient repris par la police, torturés pendant cinq jours avant de retourner en prison, en sont un exemple.

Nous allons faire un bref compte-rendu des conditions de vie des prisonniers politiques.

Un point fondamental, c'est la dispersion des prisonniers politiques dans les différents pénitenciers de la péninsule. Il existe, en plus des prisons provinciales de prévention, douze prisons dans lesquelles sont répartis les prisonniers politiques. À Cáceres, Carthagène et Cordoue se trouvent ceux du procès de Burgos, isolés de leurs autres camarades et soumis à des conditions particulièrement pénibles. Carthagène est une prison pour « irrécupérables » et Cordoue pour les délits avec effusion de sang. Les autres prisonniers politiques sont répartis en neuf prisons (Soria, Ségovie, Jaén, Lérida, Palencia, Saragosse, Pontevedra), la prison de Zamora étant réservée au clergé et celle d'Alcalá de Henares aux camarades femmes détenues. Le but unique de cette dispersion, c'est d'éviter les concentrations pour empêcher les ripostes généralisées aux injustices commises dans les prisons.

L'autre aspect le plus important, c'est la censure et la violation des communications. Il existe une censure sur les périodiques, les revues et les livres en libre circulation dans le pays. La presse quotidienne dans plusieurs prisons est sélectionnée, ou complètement suspendue. Il existe de plus en plus un « index inquisitorial » de publications interdites. Ce sont notamment les revues Cuadernos para el Diálogo, Triunfo, Mundo Social…

Les communications, tant orales qu'écrites, sont réduites au parent du premier degré. Les communications sont violées par des fonctionnaires, ce qui devient insupportable. Certains directeurs de prison, quand on leur demande un allègement de ces conditions, n'ont pas honte d'avouer que, lorsqu'on nous condamne, on condamne aussi « logiquement » nos femmes et nos enfants, nos parents et nos amis. L'usage des langues catalane, galicienne et basque est rigoureusement interdit. À la direction des prisons et aux responsables de la censure, il est recommandé d'ajouter aux raisons politiques de la censure l'intégrisme religieux de certains prêtres.

Quant au chapitre des conditions sanitaires, d'hygiène, d'alimentation, nous dirons qu'il est conforme aux caractéristiques générales. La santé se réduit à une vaccination antityphus et antivariolique pour éviter des épidémies dans les centres pénitentiaires. L'assistance médicale est déficiente : un seul médecin par prison doit parfois assister en une heure plusieurs dizaines de patients. Dans pratiquement aucune prison il n'y a de dentiste ni d'oculiste, de sorte que les cas qui requièrent une attention particulière deviennent particulièrement graves. L'hôpital général pénitentiaire, le seul qui puisse accueillir des détenus, est tout petit, manque de lits, d'assistance post-opératoire, qui varie selon la situation financière des malades. Les soins doivent souvent être couverts par les prisonniers. L'allocation est de 35 pesetas par jour et par détenu (environ 22 FB, 2,50 FF, 2 FS), ce qui, une fois déduits les frais généraux de lumière, de nettoyage… et les effets de l'inflation, donne comme résultat une nourriture pauvre et déficiente en protéines et vitamines, sans verdure ni fruits, à base d'eau et de féculents. Ce qui produit, à moyen terme, l'apparition fréquente de maladies.

Le système de classification des détenus par degré de « danger », la remise de peine en fonction du travail et la liberté conditionnelle sont appliqués comme moyens de chantage et de répression. La réduction de peine suppose l'accomplissement de deux jours de travail pour trois de condamnation, de sorte que trois ans de peine puissent être payés par deux ans de travail. La liberté sous condition signifie l'accomplissement du dernier quart de la peine sous contrôle administratif. Toutes ces formes de diminution de peine sont subordonnées au « bon comportement du prisonnier » et, de plus, à ce qu'il « offre des garanties de mener une vie honnête en liberté ». Comme le prisonnier politique ne restera pas passif devant les injustices de la prison et n'abandonnera pas la lutte contre la dictature, il sera privé de ces mesures susceptibles d'alléger un tant soit peu les monstrueuses condamnations.

La vie en prison est particulièrement pénible. Les cellules sont mal conditionnées. On y souffre de la chaleur en été, de températures en dessous de zéro en hiver ; les toilettes sont dans les cellules, ce qui produit de mauvaises odeurs, empirées, ce qui est fréquent, par les restrictions d'eau. Les cours, de dimensions réduites, servent à plus d'une cinquantaine de prisonniers politiques. Le droit à l'intimité personnelle et familiale est sans cesse violé par les censures, les interventions, les surveillances. Les châtiments en cellules spéciales sont fréquents et infligés pour des raisons mineures. Cette situation empire encore avec les directions des prisons transgressant leur propre règlement, pour réprimer, créant des conditions de châtiment infra-humaines : la plupart du temps, elles interdisent les sorties de la cellule, elles retirent le matelas et le lit, elles interdisent de fumer et de lire…

Les prisons ont en plus des ateliers pénitentiaires qui sont censés réhabiliter les personnes par le travail et contribuer aux réductions des peines par le système déjà évoqué plus haut. En vérité, les ateliers se transforment en véritables usines d'exploitation et de travail obligatoire, où les salaires n'atteignent pas le minimum, où la discipline est draconienne, la moindre faute ou la moindre erreur étant passible des cellules de châtiment, du cachot. Le travail s'effectue sans aucune mesure de sécurité : les accidents y sont fréquents, comme le montre l'incendie d'un atelier qui a provoqué la mort de douze personnes à la prison d'Alcalá.

C'est contre cette situation que nous luttons. Contre la dispersion, la censure, la discrimination, l'interdiction des langues d'origine, le cachot, les mauvais traitements. En un mot, contre la répression dans les prisons.

Dans cette lutte, nous demandons la solidarité active. Nous demandons que tous les secteurs attachés aux libertés démocratiques et au socialisme, au développement propre de la Catalogne, de la Galice, d'Euskadi, contribuent par leurs moyens au combat commun contre les méfaits du régime franquiste dans les prisons. Nous combattons la répression où elle se manifeste. Aucune provocation de la dictature (condamnations, licenciements, assassinats, punitions dans les prisons) ne doit rester sans riposte.

Enfin, tant les caractéristiques générales de la répression que celles, particulières, des prisons, ne font que démontrer la faiblesse d'un régime dictatorial, sans aucune base sociale, qui a transformé le pays en camp de concentration, où toute revendication ou idée de progrès est persécutée et interdite. Les moments que traverse le régime sont très difficiles. Non seulement il est confronté à une recrudescence spectaculaire des luttes de classe, mais encore il assiste à l'agonie de Franco, dictateur pendant 35 ans, et prépare à la hâte la perpétuation du statut établi à travers la monarchie juancarliste. Il prétend en vain maintenir le système fondé sur l'absence de liberté, la soumission des nationalités, l'exploitation capitaliste, les prisons et l'exil, avec un roi à la place de Franco.

Aujourd'hui plus que jamais, il est nécessaire de redoubler d'efforts pour l'obtention d'une amnistie, pour la libération des prisonniers politiques et le retour des exilés, afin d'en finir, une fois pour toutes, avec la dictature.

Octobre 1974

Les prisonniers politiques de la prison de Ségovie, appartenant à l'ETA, le PCE, la LCR-ETA(VI), les FAC, et trois indépendants1

2. Espagne : pourquoi nous faisons la grève de la faim

Le mois dernier, les prisonniers politiques des prisons de Saragosse, Bilbao (Basauri), San Sebastian (Martutene), Pampelune et aujourd'hui Madrid (Carabanchel) se sont mis en grève de la faim contre la répression imposée par la dictature dans les prisons :

SARAGOSSE : des conditions de vie inhumaines avec un régime militaire et un régime intérieur particulièrement durs ;

BASAURI, où trois camarades ont été livrés par le directeur de la prison, avec la complicité du juge, à la Brigade sociale, pour qu'ils soient torturés cinq jours durant dans un commissariat avant de retourner en prison.

MARTUTENE, avec des conditions de vie totalement répressives, où vingt camarades ont été tirés des cellules, à trois heures du matin, nus, sous la menace des mitraillettes, sans savoir où et pourquoi on les emmenait.

PAMPELUNE, dans des conditions analogues aux autres prisons et en solidarité avec Saragosse.

MADRID, contre la division des prisonniers politiques en différentes galeries et l'isolement de certains détenus comme Antonio Duran.

À cette liste de luttes, nous, prisonniers politiques de Ségovie, appartenant aux organisations ETA, FAC, LCR-ETA (VI), PCE et indépendants, nous voulons ajouter notre grève de la faim. Pour les revendications générales et en solidarité avec les prisonniers politiques :

(1) Rassemblement de tous les prisonniers politiques. Contre la dispersion brutale que subissent les camarades du procès de Burgos.

(2) L'application automatique de la liberté sous condition à partir du tribunal. Non à l'augmentation des peines par voie administrative.

(3) Suppression de la censure dans les communications orales et écrites. Non à l'intervention des fonctionnaires. Respect de l'intégrité familiale et personnelle.

(4) Libre entrée des livres, revues et quotidiens en circulation légale dans le pays.

(5) Aucune sanction !

(6) Mise en vigueur d'un statut pour les prisonniers politiques.

Nous étendrons notre action à la solidarité avec tous les camarades au cachot pour leurs revendications et contre la répression en général. Contre les assassinats de la Garde civile et des Brigades spéciales, contre la tyrannie franquiste et sa tentative de se prolonger à travers la monarchie de Juan Carlos. Nous nous sentons profondément solidaires des ouvriers en grève de General Electrica, Hispano Ollivetti, Fasa Renault… qui ouvrent, avec leurs justes revendications contre les capitalistes et la dictature, un avenir de liberté et de progrès aux peuples de l'État espagnol.

Nous appelons tous les travailleurs, les étudiants, les universitaires, les médecins et avocats, les collèges professionnels et tous les secteurs aujourd'hui opprimés par la dictature à la solidarité avec les prisonniers politiques, à la lutte contre la répression dans les prisons, contre la répression dans la rue, contre la dictature. Solidarité active de tous les travailleurs et de tous les peuples.

POUR LES DROITS D'ASSOCIATION, DE GRÈVE ET DE MANIFESTATIONS ! POUR LA LIBÉRATION DES PRISONNIERS POLITIQUES ET LE RETOUR DES EXILÉS, AMNISTIE ! POUR LA DISSOLUTION DES CORPS RÉPRESSIFS ! POUR LA LIBERTÉ DES PEUPLES CATALAN, GALICIEN ET BASQUE ÉCRASÉS PAR LE CENTRALISME FRANQUISTE ! À BAS LA DICTATURE !

Fait dans la prison de Ségovie par les prisonniers politiques appartenant aux organisations ETA, FAC, LCR-ETA (VI), PCE et indépendants.

Le 6 octobre 1974

1ETA — Organisation nationaliste basque.

PCE — Partido Comunista Español, Parti communiste espagnol.

LCR-ETA (VI) — Liga Comunista Revolucionaria - ETA (VI), organisation sympathisante de la IVe Internationale en Espagne.

FAC — Forces d'Alliberament de Catalunya, Forces de Libération de Catalogne.

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