Les 19 et 20 octobre derniers les citoyennes et citoyens suisses devaient se prononcer sur une initiative1proposant l’expulsion de la Suisse de plusieurs centaines de milliers de travailleurs immigrés. Les OUI s’élevèrent à 34 % des votants (participation au vote : 70 % des électeurs). En 1970, sur une initiative de même nature, le pourcentage des OUI atteignait 46 %.
Pour comprendre l’enjeu d’une telle votation, il faut situer l’importance décisive des travailleurs immigrés dans le développement du capitalisme suisse. Le nombre total de travailleurs immigrés (saisonniers, annuels, domiciliés, etc.) est passé de 175 000 en 1950 — début de la longue période de croissance du capitalisme suisse — à 886 000 en 1972 (essentiellement italiens et espagnols). Les travailleurs immigrés, de 1950 à 1972, sont passés de 1 % de la population active salariée à 31 % en 1970. Néanmoins, en 1969, ils ne perçurent que 17,7 % de la totalité des salaires distribués. Ces chiffres indiquent que la valorisation du capital en Suisse n’a pu se faire que grâce à l’arrivée massive des travailleurs immigrés et donnent une image de la surexploitation que ces derniers subissent.
Le mouvement syndical ne tenta aucunement — bien au contraire — d’intégrer à ses organisations les travailleurs immigrés. Ainsi, le capital put aisément utiliser les travailleurs immigrés pour freiner la dynamique de croissance des salaires. Il eut le champ libre pour multiplier les discriminations dans tous les domaines : salaires, sécurité sociale, formation professionnelle, scolarité des enfants d’immigrés, etc. De plus, le mouvement syndical — essentiellement représenté par l’Union syndicale suisse, liée à la social-démocratie qui participe au gouvernement depuis la Seconde Guerre mondiale — développa une politique fondamentalement xénophobe, dans la tradition du social-chauvinisme qui caractérise le mouvement ouvrier suisse. Tout d’abord, il multiplia, dans les années 50, les attaques contre les militants des partis communistes de l’immigration (essentiellement le Parti communiste italien et le Parti communiste espagnol). Ensuite, il revendiqua une limitation de l’entrée des travailleurs immigrés, espérant ainsi provoquer des tensions sur le marché du travail qui favoriseraient des augmentations de salaires, sans qu’aucune lutte ne soit engagée (depuis 1937 la fédération de la métallurgie a passé un accord de « paix du travail » avec le patronat qui implique une renonciation totale à la grève).
Ces perpétuels appels des syndicats pour limiter le nombre des travailleurs immigrés, l’éloignement des travailleurs immigrés des syndicats, le soutien, par les syndicats, des discriminations les plus grossières ont préparé le terrain à l’extrême droite xénophobe2. Celle-ci, dès le début des années 60, se lança dans de vigoureuses campagnes contre l’immigration. L’audience de sa propagande dans des couches ouvrières autochtones était et est importante, d’autant plus que — vu les confusions entretenues par les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier — de nombreux travailleurs expriment de cette manière une opposition distordue au capital, en s’affirmant contre la politique patronale et gouvernementale en matière d’immigration.
Pour la bourgeoisie, les discriminations, les limitations ou la suppression des droits politiques, civiques, syndicaux des travailleurs immigrés remplissent une fonction bien précise : éviter que le renforcement quantitatif de la classe ouvrière ne puisse s’exprimer sur le plan social et politique. Dès lors, marginaliser 800 000 travailleurs immigrés, faire que le simple fait d’immigrer leur supprime tous les droits que le mouvement ouvrier européen a conquis au travers d’un long combat, est un objectif essentiel pour elle. Durant cette votation elle ne manqua pas d’insister sur la valeur des motivations qui guidaient les porteurs de l’initiative, mais sur l’irrationalité (économique) de leurs conclusions.
La Ligue marxiste révolutionnaire (section suisse de la IVe Internationale) avait déjà développé une vaste campagne contre la xénophobie en 1970. Depuis, elle n’a cessé de développer un travail dans cette direction. À l’occasion de cette deuxième votation, la LMR fut à la tête de la plus grande partie des actions qui surgirent dans le mouvement ouvrier pour riposter à la campagne d’extrême droite. Non seulement accentua-t-elle son travail en direction des entreprises, mais elle stimula de multiples manifestations unitaires entre l’immigration et l’avant-garde ouvrière et jeune d’origine suisse. Ainsi, ce sont plus de 2 000 travailleurs immigrés et suisses, jeunes… qui manifestèrent à Lausanne leur opposition à la politique de l’extrême droite. Au Tessin (région de langue italienne), dans des villes de quelques dizaines de milliers d’habitants, des milliers de manifestants (immigrés et suisses) clamèrent leur volonté de combat unitaire contre la politique patronale. En outre, pour la première fois depuis des décennies, plus de 150 militants syndicalistes de diverses fédérations se réunirent pour organiser une campagne pour l’unité de tous les travailleurs, la suppression des discriminations et contre la politique social-chauvine des directions syndicales.
Il faut souligner que le gouvernement interdit à des militants des sections européennes de la IVe Internationale de prendre la parole dans des meetings internationalistes. Ainsi, les camarades Tariq Ali (de l’IMG), E. Pellegrini (de la section italienne), S. Robichon (du FCR français) ne purent s’exprimer directement… mais le firent néanmoins sur des appareils vidéo.
Le Parti du travail (PC suisse) limita au maximum sa campagne, craignant de perdre des voix dans certains secteurs ouvriers aux prochaines élections ; ceci ne manqua pas de susciter quelques tensions avec le PCI et le PCE. De même que le reste de l’extrême gauche, le Parti du travail refusa de mettre en avant des mots d’ordre élémentaires et essentiels tels que Mêmes Droits Politiques et Syndicaux Pour Tous Ceux Qui Travaillent en Suisse et Liberté de Circulation Pour Tous les Travailleurs. Ainsi, la LMR fut la seule organisation — avec des comités unitaires de travailleurs suisses et immigrés — à développer une propagande et une agitation sur ces mots d’ordre.
Si l’initiative fut rejetée relativement fortement (par rapport à 1970), il est cependant nécessaire de souligner que, dans divers quartiers ouvriers, le nombre de OUI fut dangereusement élevé. En outre, conjointement à une attaque contre les revenus des travailleurs, la bourgeoisie, face à des perspectives économiques moins brillantes que par le passé, va accentuer sa politique de stabilisation des immigrés, d’intégration sélective (ce qui veut dire : répression…). Pour les marxistes révolutionnaires il est évident que le renforcement de campagnes systématiques dans les syndicats, dans les entreprises, dans les quartiers contre la xénophobie, pour l’unité des travailleurs, contre toutes les discriminations, reste la tâche prioritaire dans la période actuelle. En outre, avec diverses sections de la IVe Internationale, il s’agira de renforcer des initiatives à l’échelle européenne.
Novembre 1974
1En Suisse, 50 000 citoyens peuvent proposer une modification de la constitution (initiative constitutionnelle) qui devra être soumise au vote. Pour être acceptée, une initiative doit recueillir une double majorité : des voix dans l’ensemble du pays et des cantons.
2Deux organisations d’extrême droite se sont construites sur le terrain de la xénophobie, l’Action nationale (qui avait lancé cette initiative) et le Mouvement républicain (de J. Schwarzenbach).
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