Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FINLANDE

Les premières escarmouches

· Inprecor (première série) n° 12, 14 novembre 1974 · p. 28-30 · 2 422 mots

Syndicalisme Économie mondiale

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 28-30, 28 29 30.

La bourgeoisie finlandaise fut soulagée quand l’accord tant attendu de libre-échange entre la Finlande et la Communauté Économique Européenne fut finalement signé en automne 1973. Durant la période du boom économique international, les investissements en Finlande étaient restés en deçà de la moyenne internationale, précisément à cause de l’incertitude qui régnait au sujet de cette « solution économique ». Mais l’« âge d’or » avait à peine débuté que les sombres nuages de la « crise de l’énergie » commencèrent à apparaître. Pour différentes raisons structurelles cette crise frappa l’industrie finlandaise plus fortement que la plupart des autres industries occidentales. Le poids des augmentations du prix du pétrole fut énorme et la balance des paiements s’aggrava fortement. Quand la perspective d’une récession internationale commença à poindre à l’horizon, l’atmosphère du boom d’après l’accord disparut sans laisser de trace. La perspective pour 1974 n’était plus « progrès et prospérité » mais le double spectre d’une inflation illimitée et de la stagnation économique, c’est-à-dire la stagflation.

Tous dans le même bateau

Alors que la crise en tant que telle fut très réelle en Finlande et rendit, pour la bourgeoisie, une stricte politique des revenus plus nécessaire que jamais, l’aspect spécifiquement « énergétique » (c’est-à-dire l’absence de réserves de pétrole) fut plus ou moins inventé. Mais ce fut justement cet aspect « énergétique » qui offrit à la bourgeoisie les armes nécessaires pour faire supporter les coûts de la crise par les travailleurs. Une énorme campagne fut lancée visant à créer une atmosphère de « responsabilité » et de « solidarité nationale » parmi la classe ouvrière. Le cri de bataille du gouvernement centre-gauche et des capitalistes était : « Plus de printemps déchaînés, plus de revendications salariales excessives, nous sommes tous dans le même bateau que la moindre secousse peut faire sombrer ».

Cette campagne continua avec encore plus d’intensité au cours de l’hiver 1973-74, et en mars, la majorité social-démocrate du SAK (Confédération Syndicale Centrale) se déclara prête à jouer son rôle dans la solidarité nationale : signer le cinquième accord de politique des revenus.

On peut affirmer sans se tromper que les employeurs eux-mêmes furent très surpris par les résultats vu la facilité avec laquelle leurs principaux objectifs furent atteints. Tout d’abord, l’accord couvrait une période de deux ans (les patrons avaient essayé en vain de faire passer cela pendant des années). Ensuite, les augmentations de salaire étaient si « responsables » — un total de 1,30 couronne finlandaise (environ 13 FB, 1,50 FF et 1 FS) durant deux ans, sans clause de réajustement — que les employeurs ne prirent même pas la peine de se plaindre de leur « effet inflationniste » comme ils le font d’habitude. Quelques promesses d’« augmentation salariale indirecte » furent ajoutées à l’accord afin de faire avaler plus facilement la pilule aux travailleurs. Celles-ci comprenaient une réforme de la retraite (qui devrait être totalement appliquée en 2002 !), des réductions d’impôts (plus ou moins fictives) et une augmentation de l’assistance sociale. Avant la signature de l’accord, le gouvernement parla très fort d’un « contrôle étroit des prix et des salaires », mais aussitôt après les vannes des augmentations s’ouvrirent.

Bien sûr le processus ne se limita pas à la signature de l’accord. De nombreux événements se déroulèrent avant cette signature. Au cours des négociations de nombreuses grèves d’avertissement furent lancées par les travailleurs des principales industries, et, quand de nombreux syndicats furent obligés de faire voter leurs membres sur l’accord, les résultats furent assez clairs : les travailleurs du bâtiment votèrent à 81 % contre, les travailleurs de l’industrie chimique à 67 % contre, les travailleurs de la métallurgie à 63 % contre. De nombreux syndicats d’employés n’appartenant pas à la SAK dirent tout d’abord non à l’accord. Mais les principaux organisateurs de la politique des revenus avaient décidé que la digue ne serait pas brisée. Et elle ne fut pas brisée — tout du moins pas maintenant. Les syndicats contrôlés par les sociaux-démocrates ont suivi leur politique habituelle en signant l’accord malgré la grande majorité de « non ». Les syndicats contrôlés par le Parti Communiste ont suivi une double tactique : ils ont tout d’abord condamné l’accord et ensuite ils l’ont signé. Cette politique fut appliquée également par le seul syndicat contrôlé par la minorité du PC. Les syndicats « rebelles » d’employés suivirent également la même voie, à la fin. La principale grève du printemps — la grève des techniciens de la télévision — se trouva confrontée à une campagne massive de « front national » menée par le président Kekkonen en direction des dirigeants de la centrale syndicale SAK. Une véritable atmosphère de lynchage fut créée autour des grévistes en utilisant la date de la grève (durant les championnats mondiaux de hockey sur glace à Helsinki) pour accuser les techniciens de « ruiner le prestige national ».

Une fois la loi et l’ordre rétablis sur le marché du travail, les vannes des augmentations des prix s’ouvrirent. Les plus importantes de ces augmentations avaient été programmées pour l’été. Quand les travailleurs rentrèrent de vacances ils constatèrent que les prix de la plupart des produits de base avaient augmenté de 15 à 30 %. Le taux moyen de l’inflation en Finlande en 1974 était au même niveau que les maillons les plus faibles du capitalisme européen, à savoir presque 18 %. Avec l’aide de la prétendue « crise de l’énergie » on arriva à en faire supporter le coût par les travailleurs. Mais la véritable crise — la stagflation — a continué à se développer et, à l’approche de l’automne, le gouvernement commença à s’inquiéter de savoir si les travailleurs allaient continuer à en supporter le coût. De même, les profits des entreprises au cours de l’été avaient été si provocateurs qu’ils commencèrent à menacer la poursuite harmonieuse de la politique des revenus. Ainsi, le problème du gouvernement au début de l’automne n’était pas simplement de lutter contre la stagflation, mais de le faire de façon à ne pas apparaître comme faisant des concessions aux travailleurs.

La crise gouvernementale

En même temps, l’unité du gouvernement commença à battre de l’aile. Fondamentalement il y avait autant de choix alternatifs au sein du gouvernement qu’il y avait de partenaires dans la coalition. La principale opposition était entre les sociaux-démocrates — qui défendaient un capitalisme plus « planifié », des investissements de capitaux d’État et certaines compensations pour les consommateurs — et les partenaires bourgeois de la coalition qui insistaient sur l’« auto-régulation » traditionnelle de l’économie et prônaient des mesures strictes pour limiter la consommation.

Après de nombreuses disputes, un compromis fut atteint au sein du gouvernement et des mesures prises pour instaurer un impôt nominal (remboursable par la suite) pour quelques industries d’exportation, pour lever, pendant quelques mois, les impôts sur certains produits alimentaires de base (ce qui réduisait temporairement le prix de ces produits de 5 % après des augmentations allant de 15 à 30 % durant l’été). Une loi fut promise qui rendrait possible la diminution des loyers. En même temps un plan était présenté pour l’introduction d’un système participationniste de « démocratie industrielle » de type allemand en Finlande. Finalement le gouvernement a présenté un « budget d’économie » qui, de façon sélective, attaquait les groupes sociaux les plus faibles et sans défense en réduisant l’appui matériel à ces secteurs. Le budget comportait également un « fonds d’investissement » pour stimuler des entreprises par des crédits financés par les impôts.

Quels ont été les effets de toutes ces « mesures sanitaires » ? Elles n’ont certainement pas résolu, ni même soulagé temporairement la crise économique ; il est probable que personne ne s’attendait à ce qu’elles le fassent. Elles n’ont pas non plus réussi à bloquer la polarisation sociale. Au contraire, le gouvernement est de plus en plus suspendu dans les airs car aucune force sociale n’est satisfaite de sa politique. Le grand capital a acquis une certaine confiance en ses propres forces au cours du printemps : en été il a créé une organisation nationale qui ouvre la voie à la réorganisation politique de la droite et à l’apparition d’un important groupe de pression en faveur de la « liberté d’entreprise ». Il est de plus en plus clair que des secteurs importants du capital finlandais ne croient plus à l’efficacité de l’actuelle coalition gouvernementale. Ils veulent créer un nouvel instrument politique. En attendant ils ne veulent accepter que les mesures qui servent inconditionnellement leurs intérêts. On assiste donc à un sabotage au Parlement de la politique du gouvernement qui revient à jeter de l’huile sur le feu. Le dernier exemple de ce sabotage fut le veto de la droite sur la loi de réduction des loyers.

Mais, ce qui est pire du point de vue du gouvernement, c’est que l’apathie de la classe ouvrière du printemps passé a disparu. Les réductions bidons de prix n’ont eu aucun effet réel. Il est déjà tout à fait clair que les travailleurs finlandais se préparent, cet hiver, à des batailles plus importantes que celles des printemps 1971 et 1973. Les premières escarmouches de la contre-offensive ouvrière se sont déroulées au début de septembre quand une vague de grèves locales a éclaté dans des industries clés. Dans la plupart des cas, ces grèves touchèrent des points stratégiques des industries les plus importantes. Elles visaient le double but d’obtenir des augmentations salariales au niveau local et de demander à la direction de la Confédération Syndicale de rejeter l’accord du printemps. Les grèves étaient dirigées principalement par des militants des deux ailes du Parti Communiste finlandais et même par des militants inorganisés mais la majorité du PC semble y avoir joué un rôle dirigeant. En général les grèves furent assez bien coordonnées — la grève par roulement fut utilisée de façon très efficace, par exemple.

À côté de ces grèves, on assista également à des manifestations ouvrières contre l’accord dans les principales villes au cours du mois de septembre. Un aspect intéressant des luttes de l’automne a été les grèves dans les entreprises nationalisées contre des projets de coopération avec la junte chilienne. Ces luttes montrent clairement que les travailleurs sont prêts à lutter sur des problèmes qui ne sont pas liés immédiatement à leurs revendications économiques ; cela augure bien des luttes à venir.

Étant donné l’attitude plus dure de la direction syndicale centrale face aux grèves sauvages et des organisations patronales face aux revendications salariales locales, les luttes connaîtront probablement leur apogée dans les premiers mois de 1975, juste avant la date d’une possible renégociation des termes de l’accord. La variante la plus probable est que de nombreux syndicats, particulièrement ceux contrôlés par le PC, vont aller dans le sens d’une lutte globale, pouvant même aller jusqu’à une grève générale. Étant donné que le résultat de ces luttes ne dépend pas uniquement de la combativité des travailleurs mais également du caractère et de la stratégie de leur direction, il est très important de présenter, même de façon propagandiste, la stratégie alternative des marxistes-révolutionnaires, malgré le peu de poids qu’ils peuvent avoir actuellement étant donné le rapport de forces extrêmement défavorable.

La direction des luttes de cet automne reposera principalement sur l’aile syndicale de la majorité du PC (que la minorité a essayé, en vain, de dépasser en demandant des augmentations plus élevées). Ses principales revendications seront : des augmentations de salaire proportionnelles aux augmentations des prix (selon les indexes officiels) ; des accords portant sur un an avec possibilité de les rompre plus tôt si les augmentations de prix sont excessives, et un vote de tous les syndiqués sur les accords.

Ce programme que les dirigeants syndicaux du PC présentent comme l’alternative à la politique des revenus des sociaux-démocrates ne tient pas compte des besoins objectifs des travailleurs et ne leur offre aucun moyen d’atteindre leurs objectifs.

En ce qui concerne la politique salariale, la ligne du PC ne fait que créer des illusions sur la possibilité d’une politique « ouvrière » des revenus. La seule revendication correcte par rapport à cela est : pas de politique capitaliste des revenus ! Brisons toutes les chaînes de la politique des revenus par la lutte ! Au lieu de se contenter de défendre les salaires réels, il est nécessaire de lancer une lutte pour obtenir des augmentations de salaire qui redistribuent réellement la valeur produite en faveur des travailleurs.

Le droit de briser les accords avant leur terme n’est pas suffisant pour compenser les pertes causées par les augmentations des prix. L’accord doit inclure une clause d’échelle mobile des salaires. Les travailleurs ne doivent pas faire confiance au contrôle officiel des prix mais doivent créer leurs propres organes pour contrôler les prix et calculer des indexes réels. Au lieu que chaque syndicat lutte individuellement il faut créer un front uni entre les syndicats forts et les syndicats faibles et ce front doit mettre en avant la revendication d’augmentations égales pour tous les travailleurs, indépendamment des industries, et salaires égaux pour les femmes ! Seule une véritable solidarité entre les travailleurs peut donner des résultats.

Face à la menace croissante de récession, un des problèmes centraux des luttes à venir sera la lutte contre les fermetures d’entreprises et les licenciements. Il faut faire payer leur propre crise aux capitalistes. S’il n’y a pas de travail disponible il faut raccourcir l’horaire et distribuer tout le travail disponible entre tous les ouvriers, sans licenciements.

Pas de coopération avec les bouchers chiliens. Les travailleurs doivent exiger l’ouverture des livres des entreprises soupçonnées de coopérer avec la junte.

Un des facteurs décisifs pour le succès des grèves sera leur organisation. Un simple vote des syndiqués ne sera pas suffisant pour garantir la démocratie au sein des syndicats. La direction doit être contrôlée par la base à tous les niveaux. À bas la bureaucratie syndicale ! Tant que la bureaucratie syndicale garde son emprise il est absolument nécessaire de s’organiser également en dehors des syndicats pour mener la lutte. Au niveau local, il faut élire démocratiquement des comités de grève qui soient sous le contrôle des assemblées générales des travailleurs.

Il faut dès le départ empêcher toute mesure punitive après les grèves. Il faut exiger fermement la non-utilisation des listes noires ou de procès contre les grévistes. Il faut mettre en place des organes de contrôle pour empêcher de telles mesures d’être utilisées. Le droit de grève doit être illimité !

Toute manœuvre visant à rendre les travailleurs responsables de la rentabilité des entreprises en offrant la participation n’est rien d’autre qu’un piège à bon marché ! Les travailleurs ne veulent pas devenir des « capitalistes à moitié ». Contre la participation, nous appelons au contrôle ouvrier sur les entreprises, au contrôle des travailleurs sur leurs luttes, au droit des travailleurs à imposer leurs décisions aux capitalistes et de les empêcher de prendre des mesures anti-ouvrières.

Novembre 1974

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