Inprecor 1974–2004

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EDITORIAL

Famine et récession

Inprecor (première série) n° 13, 28 novembre 1974 · p. 2, 31 · 1 014 mots

Économie mondiale

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 2, 31, 2 31.

La conférence mondiale sur l’alimentation, qui s’est achevée le 16 novembre 1974 à Rome, a fait un inventaire effrayant du début et des risques d’extension de la famine dans le monde. Face à cet inventaire, la décision prise de constituer un stock de réserves alimentaires est restée entachée de tant d’incertitude et de conditions préalables — qui sont loin d’être remplies — qu’on peut douter sérieusement de sa mise en chantier.

La tentative d’imputer la responsabilité de la famine qui monte soit à des catastrophes naturelles, soit à l’explosion démographique, est foncièrement mensongère. Abstraction faite des prévisions à très long terme — qui se fondent en général sur des extrapolations dénuées de toute rigueur scientifique — il est un fait que la population mondiale pourrait être bien nourrie sans effort exceptionnel, avec la technique agricole existante, s’il y avait une planification mondiale de la production de vivres, axée sur la satisfaction prioritaire des besoins alimentaires de toute l’humanité et non sur des considérations de « rentabilité ».

Dans aucun autre domaine le caractère absurde et inhumain de l’économie capitaliste n’éclate de manière aussi nette que dans celui de la production de vivres. Les pays gros exportateurs de céréales (États-Unis, Canada, Australie, Argentine principalement) ont délibérément pratiqué le malthusianisme agricole, ont délibérément réduit leur production de vivres, dans le seul but d’empêcher « un effondrement des prix ».

Dans les 4 pays mentionnés plus haut, la superficie emblavée a été réduite de 120 à 81 millions d’acres entre 1968 et 1970 afin de faire monter les prix sur le marché mondial. Les prix ont effectivement monté. Ils étaient dès 1973 au niveau double de celui de 1970. Mais la réduction de l’emblavure de céréales a réduit les disponibilités mondiales de quelque 90 millions de tonnes entre 1969 et 1972, qui font aujourd’hui cruellement défaut. On peut affirmer que chaque homme, chaque femme et chaque enfant qui meurent cette année de faim de par le monde sont des victimes de l’absurdité monstrueuse d’un système, qui produit des vivres non dans le but de nourrir le genre humain, mais dans le but de rapporter le maximum de profits aux capitalistes exportateurs, à l’agrobusiness et aux gros céréaliers.

La hausse du prix du pétrole frappe sans doute des pays pauvres comme ceux du sous-continent indien, ceux de la zone du Sahel, ou ceux des zones les plus pauvres de l’Amérique latine, de manière particulièrement grave. Les pompes à irrigation sont mues par l’électricité produite dans des centrales qui fonctionnent en grande partie au gasoil. Le renchérissement des produits pétroliers impose une charge insupportable à ces travaux-là et fait donc reculer la productivité et de là la production agricoles.

Mais bien plus lourde est la charge qui résulte du renchérissement des engrais chimiques, sur lesquels était en bonne partie fondée feu la « révolution verte ». Or, les bénéfices exorbitants des entreprises productrices et exportatrices d’engrais chimiques ne vont pas aux « cheiks du pétrole » mais bien aux bons vieux trusts impérialistes.

Dans un article remarqué, publié dans la New York Review of Books du 16 mai 1974, Emma Rothschild avait souligné que rien qu’en 1973, les exportations de produits alimentaires des États-Unis aux pays semi-coloniaux rapportèrent 3,4 milliards de dollars en plus ; les exportations de l’ensemble des pays impérialistes d’engrais chimiques à ces mêmes pays rapportèrent 3,8 milliards de dollars de plus. Il faut comparer ces 7 milliards de dollars au 1,2 milliard de hausse des importations des produits pétroliers pour départager les « responsabilités » dans la famine actuelle.

Là ne s’arrête pas la culpabilité du régime capitaliste. Car s’il y a un déficit tragique de vivres dans les pays les plus pauvres, déficit qui aurait pu être couvert, il y a aussi une débauche de spéculation, d’agiotage et de stockage des réserves de vivres encore disponibles, débauche qui multiplie par dix le nombre et la misère des victimes.

Il y a une caractéristique commune entre tous ces traits de la faim dans le monde : le malthusianisme agricole des pays riches qui a fait fondre les stocks de réserves de vivres ; la récession qui immobilise un quart de la capacité de production mondiale d’automobiles, au lieu de produire à leur place les tracteurs qui auraient pu accroître la production de vivres des pays pauvres ; les disponibilités en vivres des pays affamés accaparées par les classes possédantes pour être transformées en sources de surprofits, sans égard pour ceux qui mourront de faim. Cette caractéristique commune s’appelle : production pour le profit, production capitaliste, subordination des intérêts les plus élémentaires du genre humain à la logique implacable de la valeur d’échange prise comme but en soi, à la logique implacable de la mise en valeur du capital.

La nécessité de la révolution socialiste mondiale ; la nécessité des États-Unis socialistes du monde ; la nécessité d’un pouvoir mondial des travailleurs et des paysans pauvres, se dégage aujourd’hui non seulement de considérations sur la rationalité et l’économie relatives de différents systèmes d’organisation sociale de l’économie. Elle correspond à la nécessité de résoudre la tâche la plus brûlante du genre humain : permettre à 3,5 milliards d’êtres humains de manger à leur faim.

Novembre 1974

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