CONDAMNE A VIEI
Le verdict est tombé. Le 20 décembre dernier la Commission de Justice Criminelle a condamné Rohana Wijeweera à la prison à vie et 21 autres militants ou sympathisants du JVP (Janatha Vimukthi Peramuna - - Front de Libération du Peuple) à un total de 157 ans de prison ferme et 6 ans avec sursis. Quatre suspects ont été acquittés, quatre autres, portés disparus et probablement tués en 1971 n'ont pas été jugés. C'est donc par des peines extrêmement lourdes que s'est conclu le plus important procès politique de l'histoire ceylanaise contemporaine. Il avait commencé, il y a plus de deux ans, en juin Les 41 suspects étaient accusés d'avoir conspiré pour "faire la guerre à la Reine" et pour "renverser le gouvernement de Ceylan par la force". Parmi eux, 14 militants étaient accusés d'avoir "fait la guerre à la Reine entre le 4 avril 1971 et le ler juin 1971"; les autres étaient accusés de complicité dans le "déroulement de cette guerre".
WIJEWEERA
A sa manière, en termes suffisamment flous pour que l'arbitraire le plus complet soit autorisé au moment du verdict, la justice ceylanaise rendait compte dans l'acte d'accusation d'une série d'évènements politiques qui méritent d'être rappelés. En juin 1970, à la suite des élections, le Front Uni de Gauche, composé du Sri Lanka Freedom Party (SLFP - - Parti de la Liberté de Sri Lanka), parti bourgeois dirigé par Sirimavo Bandaranaike, du Parti Communiste pro-Moscou et du Lanka Sama Samaja Pary (LSSP - - Parti pour l'Egalité de la Société ceylanaise) qui sombra dans la collaboration de classes en 1964 et fut alors exclu de la IVème Internationale, arrivait au pouvoir. Le 12 mai , pendant la campagne électorale un certain Rohana Wijeweera avait été arrêté. Immédiatement toute l'ile fut couverte d'affiches manuscrites réclamant sa libération et révélant en même temps l'existence du JVP. En effet, jusqu'à cette époque, le nouveau mouvement formé à partir de 1966 par un noyau de militants
issus du PC pro-Pékin (Wijeweera, Sanath Karunaratne et Loku Athula) n'avait ni nom ni apparition publique. Ce noyau initial avait d'abord travaillé à la délimitation de ses bases politiques en analysant:
- la crise de l'économie ceylanaise, - le néo-colonialisme pratiqué par l'impérialisme britannique, - l'expansionnisme indien dans le sous-continent, - la faillite des partis réformistes, - la voie à suivre pour la révolution ceylanaise. Sur ce dernier point, les fondateurs du mouvement affirmaient la nécessité de renverser par la violence l'appareil d'Etat bourgeois et la nécessité de la construction d'un parti révolutionnaire, De plus, sous l'influence de la révolution cubaine et des écrits de Che Guevara, ils en vinrent à rejeter le schéma maoiste de la révolution démocratique populaire et à développer l'idée que seule la révolution socialiste conduite par le prolétariat pourrait accomplir les tâches de la révolution bourgeoise laissées inachevées, à savoir l'indépendance nationale et la réforme agraire. A partir de la fin 1967, un programme d'écoles de formation recouvrant ces cinq thèmes fut lancé et le recrutement s'opéra sur cette base. Le JVP commença alors à connaitre un développement spectaculaire. En 1970 il comprenait déjà plusieurs milliers de membres. La crise sociale était profonde dans les campagnes et le mouvement recruta principalement parmi les jeunes cinghalais d'origine rurale qui étaient bien souvent au chômage. Par ailleurs, à la même époque, son audience était déjà forte dans les universités. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire politique du pays apparaissait une organisation révolutionnaire ayant, outre ses qualités programmatiques, une influence réelle dans la paysannerie pauvre traditionnellement dominée par le bouddhisme et acquise électoralement au SLFP. De plus, le JVP avait le souci de combler le hiatus habituel dans les partis de masse des pays coloniaux entre, d'une part, une direction composée de brillants intellectuels formés à Oxford et imprégnés de culture occidentale et, d'autre part, la masse des militants souspolitisés et attachés à d'autres traditions culturelles. Le mouvement était donc capable de s'adresser aux masses rurales dans un langage qui leur soit accessible et même de réveiller chez elles une conscience nationale longtemps assoupie. Au moment où Wijeweera fut arrêté pour la première fois une campagne de presse alarmiste avait déjà commencé. D'après les rapports émanant de la police, les extrémistes du "mouvement de Che Guevara" (c'est ainsi qu'était appelé le JVP) allaient soi-disant tenter d'empêcher la tenue des élections "en commettant des violences". En fait, il ne s'agissait que d'une manoeuvre électorale, que d'un chantage au chaos de la part de l'United National Party (UNP -- Parti d'Unité Nationale), le parti ouvertement pro-impérialiste au pouvoir jusqu'à cette date. En réalité le JVP, prévoyant une victoire du Front Uni de gauche, craignait que l'UNP ne refuse de céder la place et ne réalise un coup d'Etat avec l'aide de l'aile la plus réactionnaire de l'armée. Il axa donc sa campagne sur la nécessité pour les travailleurs de se préparer à la lutte contre une dictature militaire et appela, dans ce contexte, à soutenir le Front Uni de gauche contre l'UNP. La victoire de la gauche ne fit pas sortir Wijeweera de prison. Il y resta jusqu'au 9 juillet et fut libéré sans qu'aucune inculpation ne lui soit notifiée. Une nouvelle campagne de calomnies contre le JVP avait déjà commencé. Il était accusé, notamment dans la presse des partis réformistes (PC et LSSP) menacés par son développement, d'être pro-UNP, pro-impérialiste et tout bonnement dirigé par des agents de la CIA. Le SLFP, menacé lui aussi dans son bastion électoral, la paysannerie cinghalaise, n'était pas en reste. De nombreuses arrestations de militants du mouvement furent opérées à partir d'août 1970. Pour se défendre et expliquer ses positions, le JVP entreprit alors la publication d'un journal bientôt vendu à 40. 000 exemplaires, Janatha Vimukthi (Libération du Peuple), et se lança dans une grande campagne de meetings. Pendant deux mois, dans la plupart des villes importantes du pays, ce furent des foules regroupant de 15 à 25. 000 personnes, principalement des jeunes, qui vinrent souvent six heures durant, écouter les arguments de Wijeweera et de ses camarades. Les partis au pouvoir avaient été bien souvent incapables de rassembler de telles foules. La police fit bientôt tout son possible pour entraver le travail de propagande du mouvement. Au total, pendant l'année 1970, plus de 500 militants furent arrêtés puis relâchés après identification sans avoir été présentés à la justice. Un dirigeant du PC en vint à déclarer au cours d'un meeting que la répression du JVP ne devait pas atre laissée à la police... Les dirigeants du LSSP , quant à eux, donnèrent des instructions à leurs militants pour qu'ils se livrent à des agressions physiques contre ceux du JVP. Mais ce dernier n'en continua pas moins à se développer, dans les villes notamment, où son implan -tation était faible jusque là, et commença même à acquérir une petite influence dans le mouvement syndical. L'organisation était pourtant encore faible. Elle ne possédait pas de structuration organisationnelle solide. En particulier elle n'avait pour direc-
tion, mis à part les responsables de districts, que le noyau des fondateurs du mouvement. Une discussion s'engagea en janvier 1971 dans le but de tenir une conférence nationale et d'élire un comité central. Mais de graves divergences se firent jour au sein de la direction. Par ailleurs, le JVP, implanté essentiellement dans le semi-prolétariat cinghalais des zones rurales et chez les étudiants, était isolé de deux secteurs essentiels de la révolution ceylanaise : les travailleurs tamils, importés massivement d'Inde du Sud par les anglais au XIXème siècle pour être exploités dans les plantations de thé; le prolétariat urbain, faible numériquement, mais disposant de glorieuses traditions de lutte. Chez les uns, le JVP surestima longtemps l'arriération politique et l'attachement à la mère patrie expansionniste (l'Inde). Chez les autres, il surestima l'emprise des directions réformistes du PC et du LSSP, avant de pratiquer des actions de front uni avec le Ceylon Mercantile Union (Syndicat des employés de Ceylan). Le gouvernement de Mme Bandaranaike prenant conscience de l'inefficacité des mesures de répression appliquées auparavant et souhaitant exploiter au plus vite les faiblesse du JVP, décida alors de passer à l'offensive et de liquider le mouvement. Le 27 février 1971, au cours de son dernier meeting public, Wijeweera dénonça ce projet. Il expliqua que le gouvernement se sentait menacé à cause de son incapacité à remplir ses promesses électorales démagogiques. Pour lui si le JVP n'était pas un mouvement de conspirateur, il ne se laisserait pas pour autant éliminer sans se défendre. Mais les divergences politiques et les oppositions personnelles au sein du noyau central du mouvement avaient déjà atteint un tel degré qu'aucune direction ne fonctionnait plus. A partir du ler mars, un ancien officier de police fut nommé au ministère de la défense nationale, avec pour unique responsabilité "la sécurité nationale". Les trois armes et la police furent mises en état d'alerte pour faire face "aux menaces de violence des éléments subversifs". Le 6 mars, l'ambassade américaine fut attaquée par un groupe appelé le Mao Youth Group (Groupe de Jeunesse Maoiste) et totalement inconnu. Ce fut de cette grossière provocation que se servit le gouvernement pour arrêter une nouvelle fois Wijeweera le 13 mars et décréter l'état d'urgence trois jours plus tard. Entre le 16 mars et le 5 avril 1971 plus de 4000 personnes furent arrêtées par la police et l'armée qui pouvaient, en vertu des lois d'exception, arrêter sans mandat tout individu, le mettre en prison sans l'avoir présenté à la justice et disposer en toute liberté de son corps s'il venait, par malheur à mourir. A la suite de cette campagne de terreur, le JVP fut complètement désorganisé. Ses militants tentèrent pourtant de passer à la contre-offensive. Le 5 avril, quelques dizaines de commissariats furent attaqués. Les assaillants ne disposaient le plus souvent que de cocktails molotov bombes artisanales. Les rares commissariats qui tomberont entre leurs mains seront bientôt repris. Le gouvernement fit appel à l'aide étrangère pour rétablir l'ordre. Alors se noua la plus grande alliance contre-révolutionnaire de l'histoire contemporaine. Les armes affluèrent non seulement de Grande-Bretagne et des Etats-Unis, mais aussi d'Inde et du Pakistan, pourtant engagés dans les préparatifs de guerre et même de Yougoslavie, d'URSS et de Chine. Au cours de cette prétendue "'insurrection", ne furent tués au total que 37 policiers et 19 soldats. Par contre il y eut plus de 10.000 morts ou disparus parmi les militants ou sympathisants du JVP et même au-delà parmi tous ceux qui furent arrêtés sur simple dénonciation. La police multiplia les exécutions sommaires et, pendant plusieurs semaines, les fleuves du pays charrièrent des cadavres. Plus de 18. 000 personnes se retrouvèrent parquées dans des prisons surchargées et des camps de concentration improvisés. Le JVP était liquidé. Le 5 mai, le ministre de la justice, Felix Dias Bandaranaike, magnanime, annonça que tous ceux qui étaient détenus en relation avec l'''insurrection" seraient libérés s'ils étaient innocents; subiraient un "processus approprié de réhabilitation" s'ils étaient "modérément coupables"; et seraient "jugés selon la loi en vigueur" s'ils étaient "sérieusement coupables". Quelques milliers de prisonniers furent effectivement relâchés pendant l'année qui suivit. Mais il fut interdit à la presse de faire mention des activités de la police sans autorisation préalable et l'accès des prisons fut interdit même aux membres du parlement. Les officiers de police du Département d'Investigation Criminelle (CID), déjà tristement célèbres dans le pays, purent ainsi opérer à leur guise. Pour arracher des aveux à un suspect, la torture, les menaces de mort, l'emprisonnement des membres de sa famille étaient choses courantes. Wijeweera lui-même fut maintenu dans l'isolement le plus complet pendant plusieurs mois et torturé toute une semaine en août 1971. Une partie des militants emprisonnés, démoralisés par la défaite et la répression sanglante, craquèrent et passèrent aux aveux. Un an après ces évènements plus de 14.000 suspects restaient emprisonnés sans avoir été jugés. Dans le but ủe se débarasser de cet encombrant fardeau, Felix Dias Bandaranaike obtint du parlement le vote d'une loi créant la Commission de Justice Criminelle (CJC). Aux termes de cette loi, les procédures des tribunaux ordinaires devinrent inapplicables aux cas d' "offenses" liées à une rebellion, insurrection, ou à une "atteinte généralisée contre la loi et l'ordre", de même qu' à la "destruction totale ou partielle d'usines ou d'autres installations publiques ou privées". Tous ces cas relevaient dorénavant de la Commission de Justice Criminelle, composée
de juges de la Cour Suprême et cumulant les pouvoirs d'instruction et de jugement. La loi précisait que cette Commission pouvait adopter la procédure jugée la "mieux adaptée à la recherche de la vérité". Elle admet la validité des témoignages soit écrits, soit oraux, recueillis par "'n'importe qui dans n'importe quelle circonstance". En particulier les aveux obtenus "sous la pression'' peuvent être utilisés comme preuve contre l'inculpé mais aussi contre toute personne désignée par lui, même s'il se rétracte par la suite. De plus, cette commission prononce des jugements définitifs et sans appel, mais les suspects qu'elle acquitte, tout comme ceux qu'elle condamne et qui ont purgé leur peine, ne sont libérés que si le secrétariat du ministère de la justice en décide ainsi. de la commission a tout pouvoir pour limiter la présence de la presse et du public dans la salle d'audience et même pour décider le huis clos. Après avoir pris connaissance des rapports préparés par la police et les trois armes, la CJC ouvrit sa première enquête en juin 1972 contre 41 suspects dont Wijeweera et les principaux dirigeants du JVP. La plupart d'entre eux refusèrent de plaider coupable. Ils ne furent que quatre à accepter et à devenir ainsi les principaux témoins à charge de l'accusation. Parmi ceux-ci Loku Athula et Karunaratne, fondateurs du mouvement, ainsi que T,D. Silva, responsable du travail syndical, s'étaient déjà opposés à Wijeweera au sein de la direction du JVP avant avril 1971. La commission, convaincue à priori qu'elle jugeait des conspirateurs ayant fomenté une insurrection, concentra toute son attention sur deux questions essentielles pour elle : des instructions avaient-elles été données aux militants du JVP qui furent arrêtés avec des armes en leur possession avant avril 1971 ? Par qui ? Par qui ? Sur ces deux points la CJC aboutit à la même conclusion : la direction du mouvement et notamment Wijeweera étaient responsables. Pour étayer cette affirmation la commission s'appuya sur les confessions arrachées aux suspects, sur les déclarations de quelques traitres et les rapports de la police, La plupart des accusés s'attachaient à démontrer l'illégalité complète de la procédure engagée et la nullité de confessions qui leur avaient été arrachées de
Mais l'essentiel pour eux consista à prouver que le JVP n'avait jamais été un mouvement de conspirateurs et qu'il s'était contenté de riposter en ordre dispersé à une tentative de liquidation organisée par le gouvernement. Dans ce but, Wijeweera et notre camarade Bala Tampoe, qui était son conseiller juridique et l'avocat de six autres suspects, dénoncèrent l'ensemble des mesures répressives prises contre le JVP avant le 5 avril 1971 et même avant l'instauration de l'état d'urgence. Bien que rien ne filtre dans la presse ceylanaise des déclarations des accusés devant la commission, Wijeweera transforma par deux fois (en novembre 1973 et lors de sa déposition finale) le box des accusés en tribune pour défendre les principes fondamentaux du marxisme, expliquer l'histoire du JVP et de sa liquidation et enfin réaffirmer sa fidélité à la voie révolutionnaire et sa confiance en l'avenir socialiste de l'humanité. Le 22 juillet 1974, deux ans après sa première intervention devant la CJC, Bala Tampoe entama son plaidoyer final. Son objectif était de montrer que le principal chef d'accusation, celui de "conspiration" n'était pas établi, puis de demander l'acquittement de l'ensemble des suspects. Alors que le dossier du procès comprenait plus de 10. 000 pages de documents, Bala Tampoe se vit refuser le droit de prendre le temps qui lui semblait nécessaire pour développer son plaidoyer. A la suite d'une altercation à ce sujet avec le président de la commission, il dut s'arrêter. La séance fut interrompue et Bala Tampoe apprit peu après qu'il ne pourrait pas remonter à la barre. Le lendemain Wijeweera et plusieurs de ses camarades élevèrent une vive protestation puis annoncèrent leur refus d'assister désormais aux travaux de la CJC. Ceux-ci prirent fin peu de temps après. La bourgeoisie ceylanaise avait , quant à elle, de vieux comptes à régler avec Bala Tampoe. Le Ceylon Mercantile Union (CMU), syndicat dont il est le secrétaire général, fut seul dans le mouvement ouvrier à prendre position contre la répression en avril 1971. En octobre 1972, il organisa avec quelques autres syndicats une grève de la faim d'une journée en défense des prisonniers politiques. Cette action fut suivie par des milliers d'entre eux ainsi que par leurs familles, mais toucha aussi un demi-million de travailleurs des plantations ainsi que certains secteurs de la classe ouvrière urbaine. Bala Tampoe fut de plus l'un des fondateurs de la Human and Democratic Rights Organization (HADRO) qui accorda une large assistance juridique aux suspects et à leurs familles. Mais il fut surtout l'un des plus fervents défenseurs des militants du JVP devant la Commission de Justice Criminelle. Pendant deux ans, ayant délibérément réduit ses activités de dirigeant syndical, il consacra toute son ardeur à leur cause et leur rendit visite quotidiennement dans leurs prisons. En juin 1973, le ministre de la justice rendit compte à sa façon de ces efforts dans un discours au parlement. A l'époque, 4. 500 personnes restaient détenues sans avoir été jugées. Felix Dias Bandaranaike exprima alors le souhait que la CJC utilise la possibilité, offerte par une nouvelle loi, de distribuer des peines avec sursis à tous ceux qui plaideraient coupable. Il ne voyait en tout cas pas comment en finir si ces 4, 500 prisonniers prenaient Bala Tampoe pour avocat et "voulaient pratiquer des contre-interrogatoires à tout, propos"'. A l'époque du verdict, en décembre 1974, il n'y avait plus qu'un millier de prisonniers po-
litiques. La majorité d'entre eux avaient refusé de plaider coupable. Les autres détenus, sauf dans quelques cas où le Conseil d'Etat avait demandé des peines sévères, avaient auparavant été condamnés à deux ans de prison avec sursis et libérés tout en étant maintenus sous contrôle judiciaire. Mais la plupart d'entre eux sont politiquement démoralisés et ceux qui ne le sont pas doivent faire preuve d'une prudence extrême. Un large courant de sympathie existe encore de façon diffuse dans la jeunesse à l'égard du JVP, mais ne peut pour l'instant trouver d'expression politique. Les courants radicaux du mouvement ouvrier ceylanais, notamment le CMU, ont pu desserrer l'étau de la répression. Malgré l'état d'urgence ils ont reconquis les droits de réunion et de manifestation pour une large part supprimés après avril 1971, et ont mené activement campagne en faveur des prisonniers politiques. Mais ils n'ont pu endiguer les conséquences de la défaite : la démoralisation et l'apathie sont profondes parmi les masses travailleuses et la jeunesse. De plus la campagne de solidarité internationale en défense du JVP n'a pas rencontré tout l'écho qu'elle méritait, Malgré le travail accompli en Grande-Bretagne par la Ceylon Solidarity Campaign (Campagne de Solidarité avec Ceylan), en Suède et au Japon, et malgré le soutien développé par les sections de la IVème Internationale, la bourgeoisie ceylanaise est parvenue, pour une bonne part, à maintenir le black-out à propos de la répression et de ce procès. C'est dans ce contexte que les sentences sont tombées : les attendus du jugement en révèlent tout l'arbitraire et le cynisme : Le bème suspect, Loku Athula, "dont les confessions furent d'une aide considérable pour les enquêteurs" et qui "a maintenant renoncé à l'idée d'utiliser la violence pour accomplir la révolution' est condamné à 5 ans de prison mais pourra, d'après la recommandation des juges, bénéficier de la clémence de l'exécutif, Le l2ème suspect, T.D. Silva, "n'avait pas la confiance de Wijeweera" et il est "improbable qu'il s'engage à l'avenir dans des activités révolutionnaires", Il est en conséquence condamné à 2 ans de prison avec sursis. Par contre, pour les trois premiers suspects (Piyatileke, Lionel Bopage et Uyangoda) qui furent tous secrétaires de districts du mouvement, le tribunal ne voit "aucune raison d'être indulgent". Ils sont donc condamnés chacun à 12 ans de prison ferme. Les 3lème et 39ème suspects (Jayasiri, leader syndical et Wijekulatilleke) "n'ont montré aucun signe de repentir". Ils se voient donc infliger respectivement 7 et 8 ans de prison ferme. Enfin, pour Wijeweera, qui était déjà en prison au moment des évènements d'avril 1971, le seul attendu du verdict est le suivant : la CJC ne "voit pas d'autre alternative qu'une sentence d'emprisonnement à vie".
Celui-ci ne fut pas surpris. En arrivant dans la salle du tribunal il avait serré la main de Bala Tampoe puis avait entonné l'Internationale avec ses camarades. Dans sa déclaration finale au procès, il avait déjà dit à ses juges :"Quelque soit votre verdict, l'acquittement ou l'emprisonnement, je suis sûr que ce gouvernement me maintiendra en détention. Même si je dois passer ma vie en prison, je n'ai pas de regrets" ••• "Je ne suis pas prêt à demander pardon pour des crimes que je n'ai pas commis". Et il terminait en disant :"Les minorités de ce pays sont dans une situation pire que la mienne. Pour exprimer ma solidarité envers leur lutte, je voudrais terminer ma déclaration par cette maxime en langue tamil : L'injustice ne triomphe pas toujours. La justice finira par triompher " La bourgeoisie ceylanaise ne pouvait pas permettre un verdict de clémence. Le chômage touche un quart de la population active. L'inflation se développe de façon spectaculaire, la pseudo-réforme agraire entreprise par le gouvernement ne s'est pas révélée capable de fournir de la terre aux paysans et de faire crottre la production des biens alimentaires. Ces derniers doivent être importés en plus grande quantité et la balance commerciale est plus déficitaire que jamais. La famine règne parmi les travailleurs tamils des plantations. Le mécontentement est profond dans la classe ouvrière à la suite des attaques répétées contre son niveau de vie, il en perce quelques manifestations même si l'interdiction du droit de grève et les menaces de licenciements les restreignent. Dans ce contexte critique, la libération dans un avenir proche des meilleurs militants du JVP était, pour la bourgeoisie ceylanaise, le prélude inéluctable d'autres développements: - la jonction politique et organisationnelle entre les plus valeureux des éléments de cette nouvelle génération révolutionnaire issue de la paysannerie pauvre et les secteurs d'avant-garde de la classe ouvrière; - la constitution d'un puissant parti révolutionnaire capable de combiner la radicalisation de ces deux secteurs et de faire rejoindre leurs luttes par le prolétariat des plantations; - de nouvelles explosions révolutionnaires ayant, plus que jamais auparavant dans le pays, des chances de déboucher sur la victoire. C'est tout cela que le pouvoir bourgeois essaie d'empêcher à tout prix. Mais c'est à la réalisation de cet objectif que les marxistes-révolutionnaires doivent travailler inlassablement. Pour la libération immédiate de Wijeweera et de ses camarades ! Pour la libération immédiate de tous les prisonniers politiques ! Pour l'abrogation de l'état d'urgence !