Inprecor 1974–2004

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ESPAGNE

L'Isolement : interview d'un membre de la LCR-ETA VI

Inprecor (première série) n° 36, 23 octobre 1975 · p. 8-11 · 2 238 mots

État espagnol Euskadi France Syndicalisme

Cette interview fait suite à celle publiée dans le numéro 34 d'"'Inprecor". • Inprecor : Dans le contexte de crise ultime de la dictature franquiste, comment situes-tu la décision d'exécution de cinq militants, prise par le régime ? LCR-ETA VI: Depuis plusieurs mois, un processus se développe qui conduit Franco à opérer des choix sous la pression de plus en plus forte de la "charogne du régime" (l'appareil franquiste) et à s'appuyer exclusivement sur cette fraction. Ceci doit être mis en relation avec les distances que prennent des fractions majoritaires du grand capital, face au régime. Nous avons caractérisé cette tendance comme la réduction de la dictature à un appareil répressif. Les assassinats des cinq militants étaient réclamés par cette fraction, par les forces répressives. Elles revendiquaient des assassinats pour l'exemple ! Il est significatif que la dictature ait fait ce choix, en contournant le "Conseil suprême de justice militaire". En effet, pour Otaegui, le "Conseil suprême de justice militaire" avait demandé une révision du procès; elle n'eu pas lieu. Seul Franco pouvait imposer une telle décision, le gouvernement ne le pouvait pas ! Dès lors, ces exécutions marquent en quelque sorte un processus irréversible. D'une part, cette décision implique une tension accrue, avec des fractions dominantes de la bourgeoisie, d'autant plus vu l'isolement diplomatique du

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l'isolement

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régime à l'échelle européenne. A cela s'ajoute une confrontation avec des secteurs de l'armée dont certains cherchent à être les piliers d'un régime post-franquiste. D'autre part, la bourgeoisie était consciente de la véritable provocation contre le mouvement de masse que constituaient les exécutions du fait qu'elles stimuleraient des mobilisations d'une dimension et d'une vigueur dépassant celles de fin août, début septembre. Inprecor: Quelle fut la riposte de masse en Euskadi et peux-tu souligner les différences par rapport aux dernières grèves générales ? LCR-ETA VI : En Euskadi, le nombre de grévistes dépassa celui de toutes les grèves précédentes : 310.000 ouvriers le 29 septembre et 300.000 le 30 septembre. Il faut noter en premier lieu l'intégration de la Navarre dans ce mouvement de grève générale politique, alors que prédominait dans cette province une tradition syndicaliste, Lors du procès de Burgos, les mobilisations avaient été limitées et se réduisaient à quelques manifestations de rue, Le ll décembre 1974, il y eut des arrêts de travail; le ll juin 1975, des manifestations de rue et des assemblées dans les fabriques. Cette fois, le dimanche 28 septembre, une assemblée se tient à l'usine Imenaza (Pampelune), la grève est décidée, puis une manifestation est organisée. Le lundi 29 septembre, 49 fabriques de Pampelune (ville de 170.000 habitants) sont en grève ! Le mardi 30 septembre, les travailleurs de 33 entreprises engagent un mouvement de grève. Il s'est étendu aux usines de la région : à Estella, dans la zone de La Barranca, etc. De même, dans la province de l'Alava, la mobilisation connut une ampleur inattendue, vu le manque de traditions. Dans la ville de Vitoria, le 29 septembre. Il fabriques entrent en grève; le mercredi ler octobre a lieu une manifestation de 2000 personnes. A l'extension géographique, il faut adioindre l'incorporation de nouveaux secteurs dans la lutte : petits commerçants pêcheurs de Biscaye et du Guipuzcoa, petits paysans, écoliers... En Guipuzcoa. province où vivaient "Txiki" et Otaegui, la quasi totalité de la population par -ticipa à la mobilisation. Un exemple indique le niveau de mobilisation. Le dimanche 28, à Eibar, doit se tenir une manifestation folklorique, Des camarades de la LCR-ETA VI ont diffusé sur les hauts-parleurs un message, en basque et en espagnol, expliquant la situation politique et la nécessité de transformer cette "fête folklorique"' en une manifestation de combat contre la dictature. Après cet appel, tout le monde, c'est-à-dire environ 5000 personnes chanta l'hymne "Eusko gudariak" (en quelque sorte l'hymne de la résistance basque) et s'en alla en signe de protestation contre l'exécution des cinq militants. Un troisième trait significatif réside dans le caractère massif des manifestations, Le vendredi 26 à San Sebastian, il y a plus de 5000 manifestants dans la rue, le 30 septerbre plus de 6000. A Erandia (près de Bilbao), le 27 septembre, 5000 personnes manifestent; 4000 à Mondragon le 28 septembre, 2000 à Algorta (près de Bilbao). Le 30 septembre, 5000 personnes se réunissent à Bilbao, des cortèges se forment et parcourent les rues aux cris de "En avant, vers la grève générale !" Ensuite, on peut constater un progrès dans la politisation des masses, A Erandia, dans l'entreprise Westinghouse, s'est tenue une assemblée de 500 travailleurs, le lundi 29 septembre. Un communiqué dénonçant les assassinats y est approuvé. Cette déclaration souligne que les assassinats s'expliquent par rapport à l'agonie de la dictature et elle appelle à la grève générale sur les objectifs suivants : pour riposter aux exécutions, pour l'auto-détermination, pour la dissolution des corps de répression et des tribunaux militaires, pour préparer la mobilisation face à de nouveaux jugements. Après cette assemblée fut organisée une nouvelle manifestation à laquelle se joignirent les travailleurs des usines Ruiz de Velasco, Franco-Espanola, (chimie), etc. La nécessité de l'auto-organisation fut l'un des thèmes centraux de cette mobilisation. Encore une fois, il faut insister sur le fait que la classe ouvrière et les masses populaires n'ont pas ressenti ces exécutions comme une défaite du mouvement de masse. De plus en plus clairement, les mobilisations contre la répression sanglante du régime s'identifient à la lutte pour le renversement de la dictature. Enfin, il y eut un pas en avant au niveau de l'auto-organisation. Nous avions insisté sur l'importance des organes de front unique (voir Inprecor n°34) qui ont joué un rôle décisif lors des grèves précédentes. Mais nous mettions l'accent sur les faiblesses de ce type d'organes pour réussir une véritable centralisation, pour refléter l'évolution de la conscience des masses, pour assurer la représentativité du mouvement de masse. En effet, si en Guipuzcoa et en Navarre, la mobilisation fut lancée par les deux "comités de grève", le "Comité de grève d'Euskadi" ne se réunit pas avant le mardi 30 septembre. Dès lors, ce furent des "comités de grève de zone" et des "comités d'avant-garde" qui prirent l'initiative de la riposte immédiate dès le 27-28 septembre. Dans de larges de secteurs du mouvement de masse la question de l'auto-organisation s'est posée avec une nouvelle acuité. A Vergora, un pas décisif et exemplaire fut franchi dans ce domaine. Dans 21 entreprises des "comités de grève" furent élus, soit en assemblée générale, soit lors de réunions de l'avant-garde ouvrière; ils se sont

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ESPAGNE coordonnés et ont lancé le mot d'ordre de grève pour le 30 septembre. ) Inprecor: Sur le plan de l'Etat espagnol la solidarité a-t-elle franchi une nouvelle étape ? LCR-ETA VI : Il y eut des progrès, mais l'insuffisance est criante. A Barcelone, outre les manifestations qui réunirent environ 3000 personnes, des grèves partielles se développèrent à la SEAT, l'usine Pegaso (le gouverneur civil a condamné cette entreprise à une amende parce qu'elle a "permis" que se tienne une assemblée de travailleurs), a l'usine Enosa. En outre, les travailleurs d'une quinzaine d'entreprises se sont mis en grève dans la zone industrielle entourant Barcelone. A Madrid, à la Standard il y eut un arrêt de travail, ainsi que dans le secteur bancaire, des manifestations de solidarité furent organisées. Le mouvement de solidarité s'est aussi étendu en Galice où les arrêts de travail se multiplièrent, de même que les manifestations. Mais le PCE n'a engagé aucune initiative qui aurait pu développer le mouvement de solidarité et lui faire franchir une étape importante. Le PCE montre clairement qu'il se refuse à toute confrontation centrale et craint avant tout un débordement, sa fonction essentielle est celle de frein ! •Inprecor: La presse a attaché une grande importance à la mobilisation du ler octobre sur la Plaza de Oriente à Madrid, autour de Franco. Certains ont été jusqu'à parler d'une recomposition de la base sociale du régime. Il n'est pas inutile que tu précises la signification d'une telle mobilisation. LCR-ETA VI: Tout d'abord, il faut remettre les choses à leur place et indiquer que cette manifestation regroupa 200. 000 personnes. Il suffit de comparer ce chiffre avec les 310.000 ouvriers en grève d'Euskadi pour en situer l'importance sociale. Ensuite, il faut attirer l'attention sur l'extraordinaire campagne de propagande du régime à la TV, la population eut droit à des heures de propagande chauvine sur tous les thèmes; par exemple les attaques tombèrent contre l'Italie "qui cherche à voler des touristes à l'Espagne". Enfin, pour'réussir" la manifestation les entreprises sont fermées, comme les banques et les compagnies d'assurance. Dans les banques trois ou quatre fascistes cherchent à intimider les employés pour les obliger à se rendre à la manifestation. Des autobus doivent amener des manifestants de petits villages à des dizaines de kilomètres autour de Madrid. Une "prime" de 500 pesetas est attribuée à ceux qui venaient en voiture. Des billets pour un match de football, pour des cinémas, etc., étaient distribués. De plus, il faut avoir présent à l'esprit que Madrid concentre un nombre important de fonctionnaires qui représentent les parasites du régime. Tout ceci permet de mieux apprécier cette "grande" manifestation de soutien au régime. En fait, le ler octobre, ce qui apparut clairement, à plus d'un observateur lement du régime. Cette manifestation'd'autodéfense" de la dictature créa même un désarroi dans des secteurs importants de la bourgeoisie qui, se rendant compte de la profonde crise du régime, ne voient pas d'un bon oeil 40. 000 fascistes, en tête du cortège, faire le salut fasciste : ils craignent les retombées, pour demain. Le processus de décomposition du régime s'exprime en outre par l'émergence de nouvelles bandes fascistes qui deviennent de plus en plus actives. Elles puisent leurs forces dans la BPS (police politique, les "sociales"'), la garde civile, etc. Les séquestrations de militants révolutionnaires de membres de commissions ouvrières, les menaces contre des journaux (le "'Diario de Barcelona" a reçu des menaces d'attentats à la bombe, s'il ne prenait pas des mesures contre certains journalistes), se multiplient. Cette "résistance contre-révolutionnaire" peut devenir un véritable danger pour les militants. Elle exprime la décomposition du régime et aussi l'échec des moyens légaux de répression. Ces bandes, si elles appuient une dictature qui les nourrit, ne sont cependant pas contrôlées directement par le gouvernement. De larges fractions de la bourgeoisie craignent ces développements, conscientes qu'elles sont des effets que cela peut avoir sur des lendemains qui ne chanteront pas pour elle. Inprecor: Pourrais-tu préciser l'attitude du grand capital dans ce contexte de crise ? LCR-ETA VI : Tout d'abord, il est évident que la réaction de la bourgeoisie européenne ne doit pas être comprise comme une simple réaction aux mobilisations importantes qui se sont développées dans tous les pays. C'est une politique consciente traduisant en quelque sorte la volonté de secteurs capitalistes espagnols qui ne disposent pas de puissants moyens d'expression. Le gouvernement a indiscutablement ressenti cette double pression de la bourgeoisie européenne et de secteurs décisifs du capital espagnol, mais il est incapable, économiquement comme politiquement de satisfaire leurs besoins. Pour une fraction majoritaire du grand capital, les mesures prises par la bourgeoisie européenne ne signifiaient rien d'autre que :"Ecarter Franco et le franquisme pour éviter son renversement!" Le malaise et la crainte de la bourgeoisie peut se mesurer concrètement. La chute de la bourse continue malgré l'appui officiel. En 1975. le point le plus bas atteint par l'indice général de

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la cotation des actions se situait à 91,85. Le 3 octobre, l'indice se trouvait à 93, 55 et le 10 octobre à 92, 5. Dans les derniers mois, selon un hebdomadaire économique, les fuites de capitaux vers l'étranger, dans la seule province de Biscaye s'élèvent à 300 millions de dollars. Pour le grand capital ou du moins pour ses secteurs les plus importants, il est de plus en plus clair que la dictature ne répond à aucun objectif. Elle est incapable de contrôler le mouvement de masse. Les mesures de répression accentuent les luttes. Sur le plan économique, elle n'a aucune réponse. La dictature ne sert plus comme appareil politique de domination, son maintien mine toujours plus les chances d'une solution de rechange. L'attention du grand capital est tournée vers l'armée où les tensions internes ne doivent pas être analysées sous le seul aspect d'une crise de l'armée, mais aussi comme l'expression d'un processus de "recomposition" visant à donner une base à une solution de rechange politique. Les secteurs en opposition avec la politique de la dictature, dans l'armée sont importants. Mais la résistance propre de l'appareil franquiste rend toujours plus aléatoire ce genre de solution.

Inprecor: Après ces mobilisations peux-tu indiquer les perspectives à court terme ? LCR-ETA VI : Le mouvement de masse doit se préparer à de nouvelles mobilisations, face aux jugements préparés par la dictature. Ensuite il faut être conscients que toutes les luttes partielles - les luttes pour le renouvellement des contrats les luttes sur le terrain du service de Santé et de l'enseignement, les luttes dans les quartiers - vont se heurter à la "loi anti-terroriste". Dans ce sens, il y a une dynamique de confrontation avec la dictature qui va se développer. A partir des mobilisations en Euskadi et de cette situation objective, la grève générale révolutionnaire est fortement actualisée. Face aux exactions des bandes fascistes, la nécessité de mettre en place des "comités de vigilance" s'affirme. Ce thème doit trouver sa place dans la campagne que nous menons sur l'auto-organisation, Il octobre 1975

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