LA PAUHE FRANCE -PIERRE FRANK Le 25 août, la saison des vacances n'étant pas encore terminée, Chirac abandonne publiquement son poste de Premier Ministre, ce qui entraîne automatiquement la démission du gouvernement. Sauf que le technocrate Barre, non affilié politiquement, se trouve à la place de l'UDR Chirac, que trois ou quatre ministres sont remplacés et que quelques autres changent de portefeuilles, il pourrait sembler que rien d'important ne s'est produit. Pourtant, ce changement de ministère a soulevé l'émotion dans le monde politique de la bourgeoisie française. On a appris, par les intéressés eux-mêmes, que Chirac était démissionnaire depuis le 26 juillet et qu'il était resté en fonction à la demande de Giscard. Les causes du changement de ministère révèlent également la profondeur de la crise qui couve en France. En partant, Chirac a déclaré qu'il le faisait parce qu'il ne disposait pas "des moyens nécessaires pour assumer efficacement ses fonctions", autrement dit, que Giscard lui avait refusé ces "moyens". De son côté, Giscard, après avoir rappelé que, selon la Constitu-
Oil était le numéro l du pays et que le Premier Ministre lui était subordonné (ce que Chirac ne conteste d'ailleurs pas), a ajouté que l'ancien ministère ne s'était pas montré une équipe cohérente, que dans la récente session du Parlement, les partis avaient "exercé une influence excessive sur l'action gouvernementale", reprochant ainsi à Chirac d'avoir traîné les pieds quand il fallait obtenir l'alignement du groupe UDR rebelle à un projet de loi cher à Giscard; il a surtout fait savoir qu'il y avait eu un désaccord entre Chirac et lui, le premier désirant procéder à des élections parlementaires anticipées à l'automne 1976, tandis que lui était partisan d'attendre le terme légal de 1978 pour le faire. C'est dans dans ce désaccord et dans les raisons qui l'ont
provoqué que se trouve la véritable explication du changement de gouvernement qui vient d'avoir lieu. Les problèmes du régime bonapartiste
Pour comprendre la signification profonde de ce changement, il faut d'abord se rappeler que la Vème République a une Constitution bonapartiste taillée à la mesure de de Gaulle. Il n'est pas vrai, comme l'écrivait P. Viansson-Ponté dans "le Monde" (26 août) qu'avec le départ de Chirac, "c'est la cassure du régime... peutêtre la fin de la Vème République et l'avénement de la VIème République'. Personne n'a encore défini cette VIème République; en tout cas, elle ne sortira pas d'un simple changement de gouvernement, mais d'une gigantesque crise sociale et politique, de grands affrontements politiques (qui pourraient venir à l'ordre du jour plus tôt qu'on ne le pense). En attendant, le régime bonapartiste a continué après de Gaulle. C'était, comme nous l'avons écrit à l'époque, "un bonapartisme sans Bonaparte". Mais quelqu'un devait occuper la place de Bonaparte laissée vide par le départ de de Gaulle. Des sous-Bonaparte ou même des sous-sous-Bonaparte l'occupent ou aspirent à le faire - la politique comme la nature ayant horreur du vide -, mais n'est pas Bonaparte qui veut : il faut des circonstances comme la guerre et la résistance pour éventuellement créer un tel personnage. Même de Gaulle, qui avait réussi pendant des années à jouer ce rôle, obtenant des votes de confiance dans des référendums plébiscitaires, brouillant les lignes de clivage des classes, enlevant jusqu'à un million de voix au Parti Communiste, vit son piédestal ébranlé par Mai 68 et dût partir. Ses successeurs (Pompidou d'abord, Giscard maintenant) ont à faire face à une montée des masses, les référendums leur sont interdits (Pompidou qui en tenta un recueillit 60 % d'abstentions). En 1974, Giscard ne fut élu qu'avec moins de 51 % des voix. Les difficultés économiques sont loin d'avoir élargi depuis lors sa base électorale, au contraire. Qui plus est, depuis son élection, Giscard n'avait pu faire marcher au même pas les trois formations qui constituaient sa majorité au Parlement. Elles savent que, de toute façon, elles subiront des pertes aux prochaines élections et se querellent entre elles pour avoir les meilleures circonscriptions. Les divergences de cette majorité tant au Parlement qu'au gouvernement ont engendré des tensions grandissantes entre Giscard et Chirac à la suite de la défaite subie aux élections cantonales de mars dernier. Ces élections préludaient aux élections municipales du printemps 1977, elles-mêmes prélude aux élections législatives de 1978. Enfait, la campagne électorale est pratiquement ouverte et le problème qui se pose à ces Messieurs est : comment éviter la défaite ?
Deux projets
Ce problème n'a rien de secondaire. C'est plus qu'un changement de majorité, c'est le problème posé par la perspective d'une élection qui pourrait aboutir à l'entrée de membres du PCF dans un gouvernement dirigé par Mitterrand. C'est, exprimé dans les conditions de la France, le problème qui préoccupa Ford et Kissinger, Helmut Schmidt, Callaghan, Giscard, voici quelques mois à Porto-rico, celui de l'accession de ministres communistes dans des gouvernements en Europe occidentale. Les dirigeants des grandes puissances capitalistes savent bien que les partis communistes européens ne cherchent pas à renverser le régime capitaliste : mais ils ont peur de la dynamique de classe que les illusions des travailleurs dans la présence de ministres communistes pourraient provoquer et de l'incapacité éventuelle de ces derniers à en garder le contrôle. Comment se pose pratiquement le problème en France ? Il est maintenant certain que l'Union de la Gauche ne se rompra pas avant les élections de 1978 ce serait possible après si l'Union de la Gauche n'y remporte pas une victoire. La majorité aux élections dépend de quatre à cinq cent mille voix flottantes sur environ 28 millions d'électeurs, soit environ 2 % du corps électoral. Ce petit nombre de voix flottantes se situe essentiellement dans ce qu'on appelle les "nouvelles classes moyennes" dont tous les partis bourgeois et les partis ouvriers de masse, PS et PC, s'efforcent de gagner le soutien. Il n'y avait aucun désaccord entre Giscard et Chirac sur certains moyens pour gagner des voix : par exemple, nourrir la peur en dénonçant la délinquance, en favorisant le racisme et la xénophobie, en utilisant la police abondamment sous prétexte d'assurer la "sécurité" des vieilles gens, etc. Ils étaient également d'accord pour essayer de gagner quelques voix au moyen de subventions, subsides, aumônes à certaines catégories (paysans, personnes âgées...). Le débat était ailleurs. Le projet de Giscard est de procéder à quelques "réformes" de faible portée, correspondant à l'esprit "moderne" des couches convoitées, qui lui paraissent suffisantes pour faire basculer de son côté des électeurs qui sont à présent attirés par l'Union de la Gauche, mais qui tout de même ont peur de l'inconnu qu'est pour eux l'arrivée de communistes dans un gouvernement. Il est vrai que ces "réformes"', ces réformettes, déplaisent à une grande partie de l'électorat de la majorité actuelle; mais Giscard pense que cet électorat ne pourra faire autrement que de voter malgré tout en sa faveur face au "danger communiste". Chirac faisait une autre analyse. Ces "réformes", pensait-il, loin de permeitre de mordre sur la gauche, ne font que nourrir le désir de nouvelles revendications pour de nouvelles
FRANCE réformes, elles n'apportent pas de voix venant de gauche et même en font perdre par abstention sur la droite. Attendre 1978, c'était aller sûrement à la défaite. Aussi, d'un tempérament agressif, il proposait de bousculer la politique attentiste de l'Union de la Gauche, de rassembler rapidement la majorité et de procéder à des élections anticipées pendant l'automne, lorsque la récente atténuation de la récession serait encore sensible, avant que la situation ne se détériore à nouveau et que soient sentis les effets des mesures d'austérité nécessaires pour combattre l'inflation et combler le déficit de la balance commerciale. Giscard a fait prévaloir son point de vue et Chirac est parti; convaincu que l'Union de la Gauche allait l'emporter, il ne voulait pas en porter la responsabilité. A ceux qui pourraient demander qui des deux avait raison du point de vue capitaliste, on doit répondre qu'il n'y a pas dans ce domaine une bonne et une mauvaise solution: le problème pour les bourgeois est de choisir la moins mauvaise solution. Dans l'immédiat, Giscard tire quelques menus avantages aux dépens de l'UDR et de Chirac qui ne peuvent l'attaquer ouvertement sans aggraver davantage la situation de la majorité. Il est plus probable que Chirac, tout en exprimant ses positions politiques dans quelques circonstances, attendra l'échec de Giscard qu'il considère inévitable. gouvernement n'a pas encore fait Le nouveau connaitre son programme détaillé. Il a fait savoir que son objectif premier est la lutte contre l'inflation. En deuxième lieu, il a désigné la question de la "sécurité" mentionnée plus haut. Il a "oublié" de parler du chômage qui avoisine à présent le chiffre de 1,2 million. L'attentisme des directions du mouvement ouvrier Depuis les élections cantonales, les directions du PCF, du PS et des centrales syndicales, pensent tout comme Chirac que le temps travaille pour elles, qu'il ne faut rien faire pour perturber la partie flottante de l'électorat qu'elles semblent avoir pour le moment gagnée. Face au conflit Giscard-Chirac, elles ont presque eu l'air indifférentes: la politique de l'un et de l'autre est la même, condamnée à l'échec, etc. Ajoutons qu'elles ont mis une sourdine à leurs propres différends sans toutefois arrêter de se porter des coups bas. Dans le même temps, pour s'assurer plus certainement d'une partie des voix flottantes, Mitterrand a fait de subtiles ouvertures à Giscard, déclarant qu'il n'y aurait aucun obstacle que Giscard reste à la Présidence si l'Union de la Gauche l'emportait en 1978. Ce qui a provoqué quelques grognements du PCF ("Giscard devra se soumettre ou se démettre"), qui signifient la même chose que ce que dit Mitterrand.
D'autre part, dans la même intention, elles cherchent à gagner une partie des gaullistes qui ont des griefs envers Giscard pour sa poli -tique extérieure, qui n'est plus celle de "l'Europe européenne' de de Gaulle, mais celle d'une Europe étroitement associée à l'Alliance atlantique et aux Etats-Unis. PCF propose "l'Union du peuple de France" et est appuyé ouvertement par une partie de la direction du PS. Il nous parait douteux que cette politique amène beaucoup de gaullistes à voter PCF ou même PS, mais ajoute certainement à la confusion que ces partis sèment dans la classe ouvrière. Nous ne saurons jamais si le projet de Chirac d'élections anticipées dans les conditions où il voulait le réaliser aurait réussi. Mais le changement de ministère a dans l'immédiat retourné la situation : il y a du flottement dans l'UDR et du trouble dans l'électorat de la majorité. Les mesures d'austérité contribueront aussi dans l'immédiat à créer du mécontentement, en particulier dans les nouvelles classes moyennes. Il s'ensuit que les directions du mouvement ouvrier auraient intérêt à exiger maintenant des élections anticipées. On peut leur demander : pourquoi attendez-vous 1978 alors que le succès est à portée de vos mains ? Vous avez aisément le moyen de forcer Giscard : faites démissionner une vingtaine de députés socialistes et communistes dans des circonscriptions choisies sur l'ensemble du pays, vous provoquerez des élections vous l'emporteriez avec des majorités accrues et Giscard ne pourrait pas faire la reille. Il est vraisemblable que les dirigeants
Use refuseront à recourir à un tel moyen parce qu'ils craignent toute agitation politique trop grande avant la campagne électorale officielle. Les manifestations limitées sur des revendications économiques leur suffisent, aussi longtemps qu'elles ne sont pas orientées en direction d'une lutte pour le pouvoir. L'attentisme des directions du mouvement ou -vrier est une chose. Mais les difficultés économiques croissent, l'austérité frappera tous ceux qui vivent de leur travail. Le nouveau gouvernement sera amené à renforcer la répression contre les masses travailleuses pour appliquer son programme. Des luttes sont inévitables; certaines pointent déjà à l'horizon. Leur ampleur, leur niveau politique ne sont pas encore nettement discernables, mais il est probable que la situation ne sera pas de tout repos pour le gouvernement. Il n'est pas exclu qu'autour des élections municipales au prochain printemps, la bourgeoisie connaisse une crise plus grave que celle qui a séparé Giscard de Chirac, une crise qui ne resterait pas confinée aux sphères gouvernementales.
Le ler septembre 1976 NOTE : Les lecteurs se rapporteront aussi à la déclaration politique du CC de la LCR, du 26-30.8.76, parue dans "'Rouge" du 1.9.76.