la crise politique de la bourgeoisie française
L'AVANT ET L'APRES 78
FRANCE Les journalistes qui ont récemment tiré, en France, le bilan politique de l'année 1976, auront essentiellement retenu la date du 25 août comme le symbole de la rupture politique entre Giscard et Chirac. Ce jour-là, en effet, le Premier ministre annonçait sa démission, expliquant officiellement que le président ne lui donnait pas les moyens de gouverner. En réalité, la démission était déjà prévue depuis deux mois, le secret en ayant été gardé pendant les vacances d'été. Dès le mois de juin, au cours d'un "week-end de travail", les deux hommes s'étaient opposés sur la tactique politique à suivre face à la poussée électorale de l'Union de la gauche. Chirac, qui souhaitait provoquer rapidement des élections anticipées, avait été désavoué par Giscard. Dès lors, la rupture était consommée. Les élections cantonales, qui s'étaient dérou -lées en mars, s'étaient soldées en effet, par une nette défaite de la droite. A eux seuls, le Parti communiste et le Parti socialiste totalisaient 49% des suffrages. Premières élections d'envergure nationale depuis la courte victoire de Giscard aux élections présidentielles de 1974 (l), elles traduisaient l'échec de la majorité présidentielle, dont le bilan pouvait se résumer en un slogan : 1000 chômeurs de plus par jour ! Face à cette situation, qui se confirmait par la publication de sondages affirmant la probable victoire de la gauche en cas d'élections législatives et révélant une baisse régulière de la popularité du président (2), la bourgeoisie française commençait à débattre publiquement des moyens de contrecarrer la tendance, En gros, deux positions voyaient le jour. Elections anticipées ou pas? La première misait sur une politique immédiate de chantage à la peur du "collectivisme'' et de subsides électoraux aux couches moyennes traditionnellement favorables à la majorité. Elle débouchait naturellement sur des élections anticipées (3). Les politiciens qui soutenaient cette thèse pensaient qu'il était encore possible de provoquer l'affolement de la petite-bourgeoisie devant la montée de la gauche et de faire basculer à droite les quelques centaines
Pierre JULIEN de milliers de voix nécessaires à la majorité pour rester au pouvoir, Pour eux, le temps jouait en faveur de la gauche et il convenait donc de précipiter les échéances. La seconde position misait sur les "réformes" pour gagner les nouvelles couches moyennes attirées vers le Parti socialiste et préparer ain -si un renversement de tendance électorale avant 1978. Elle supposait donc de poursuivre la soi-disant "politique réformatrice" qui avait constitué le programme électoral du futur président en 1974, Un moment hésitant, Giscard décida finalement de continuer sur la voie qu'il avait choisie. Chirac, conscient de l'échec d'une telle politique préféra alors quitter le navire, Il estimait que les "réformes" - de toute façon peu crédibles dans un contexte de crise économique - n'aboutiraient qu'à renforcer encore l'exigence de couches nouvelles de toute façon acquises à la gauche et conduiraient, à l'opposé, à réduire la base sociale de la majorité au niveau des couches les plus arriérées de la petite-bourgeoisie et du prolétariat, Le consensus rompu Les deux positions reflétaient, en tous cas, le désarroi politique d'une majorité qui est aujour -d'hui minoritaire dans le pays. L'Etat fort, construit sur le coup d'Etat de 1958, avait créé un consensus social autour du Bonaparte De Gaulle qui rassemblait tous les, secteurs de la bourgeoisie, de la petite-bourgeoisie et une large fraction du prolétariat. De Gaulle - ne l'oublions pas - rafla un million de voix au Parti communiste en 1958, Ce consensus fut brutalement remis en cause à partir de mai 1968, D'abord, la formation sociale sous l'effet d'une forte accumulation du capital dans les années 60, se transformaitpar l'élargissement du prolétariat, le développement de nouvelles couches moyennes (cadres, techniciens, enseignants) et la forte réduction de la petite-bourgeoisie traditionnelle, Ensuite, la remontée des luttes ouvrières, qui culminaient par la grande grève générale de 1968, ouvrait une période de désagrégation progressive du consensus. Celle-ci se traduisait électoralement par la poussée de la gauche, notamment après la signature du Programme commun, et
FRANCE socialement par une polarisation croissante autour du mouvement des couches entrant en lutte sur des terrains divers (paysans, autonomistes, policiers, juges, etc...). Le changement du rapport des forces entre les classes, l'incapacité du capitalisme à répondre aux nouvelles exigences en matière de conditions de travail et de vie, l'absence de toute structure "tampon'' dans un Etat fort ordonné autour d'un président-Bonaparte accentuèrent la polarisation politique et la formation, autour de l'union de la gauche, d'un bloc social rassemblant la grande majorité des salariés. Le projet de Giscard Dans ces conditions, la bourgeoisie s'efforce, depuis plusieurs années, de reconstituer un consensus passablement délabré. Avant de mourir, Pompidou, ayant nommé Messmer comme Premier ministre, se proposait de ressouder un bloc entre la grande-bourgeoisie et la petitebourgoisie traditionnelle, autour des notions d'ordre et de sécurité. Avec la victoire de Giscard aux élections présidentielles de 1974, c'est un autre projet qui est en application. Le nouveau président, en effet, conscient des tranformations sociales en cours, cherche à construire une alliance durable entre la bourgeoisie et les nouvelles couches moyennes, produit historique du développement du capitalisme. De là découle un projet politique qui vise à minoriser le Parti communiste, à diviser l'Union de la gauche, et, par l'instauration d'un véritable régime présidentiel, à créer un système d'alternance politique entre un parti conservateur rénové et un parti socialiste assagi qui se disputeraient l'un et l'autre les faveurs de ces nouvelles couches (4). Ce projet, outre qu'il surestime l'importance numérique et stratégique de celles-ci, néglige un facteur décisif : la crise économique, politique et sociale du système, qui a nourri une nouvelle période de montée du mouvement de masse, contraint les directions réformistes à répondre au problème du pouvoir. L'Union de la gauche est précisément, dans les conditions particulières de la France, cette riposte qui, pour rester crédible aux yeux des travailleurs, condamne le Parti communiste et le Parti socialiste à rester unis au moins jusqu'à leur arrivée au gouvernement. A vrai dire, toutes les "réformes" tentées par Giscard au début de son septennat, essentiellement sur le plan des mœurs (avortement, divorce), n'ont en rien élargi la base sociale et électorale de la majorité. Par sa démagogie "autogestionnaire", c'est, à l'opposé, le Parti socialiste qui a profité de la radicalisation des couches moyennes en question. L'opération Chirac L'échec du giscardisme, comme stratégie politique de la bourgeoisie, est, jusqu'à présent, patent. La crise économique à partir du milieu de l'année 1974, la forte combativité des travailleurs et la force du mouvement ouvrier ont été des facteurs importants dans ce sens. Il faut tenir compte aussi de la résistance d'une UDR qui s'était vue contrainte de soutenir Giscard après la défaite de Chaban (5). Pendant deux ans, Chirac, Premier ministre, crut pouvoir infléchir la politique giscardienne et limiter les progrès de l'Union de la gauche. Quand la cause fut entendue avec la débâcle des cantonales, il choisit de jouer sa propre carte, en s'appuyant sur un mouvement gaulliste bien plus plus solide que tous les autres partis bourgeois, tant sur le plan électoral que sur le plan de l'organisation. Le mouvement gaulliste, construit depuis 16 ans autour d'un appareil d'Etat, offrait, malgré l'échec politique de 1974, un socle social suffisamment solide pour supporter un projet politique bourgeois alternatif à celui de GisLa réapparition rapide de Chirac sur la scène politique après sa démission du gouvernement, la vaste manifestation nationale du 5 décembre qui rassembla, pour la transformation de l'UDR en RPR (6), plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestait la volonté de l'ex-Premier ministre de donner rapidement une crédibilité à son opération. Des analyses simplistes Il serait toutefois erroné d'opposer deux projets bourgeois antagonistes. Certains ont cru y voir, sans la moindre démonstration sérieuse, l'opposition d'intérêt entre une bourgeoisie nationale et une bourgeoisie liée à l'internationalisation du capital. D'autres, par soucis tactiques évidents, soulignent le caractère droitier et préfasciste des initiatives chiraquiennes pour mieux mettre en valeur l'apparent réalisme et libéralisme des visées giscardiennes. Ce sont ceux qui, derrière la majorité du Parti socialiste, souhaitent préparer l'opinion publique à une cohabitation entre Giscard et un gouvernement de gauche. A l'opposé, le Parti communiste qualifie volontiers les deux politiques de "pareil au même". Cette thèse sommaire répond au souci électoraliste de gagner un certain nombre de groupuscules gaullistes de gauche récalcitrants au projet de Chirac. Georges Marchais n'a-t-il pas publiquement proposé à ces politiciens bourgeois de devenir la quatrième composante de l'Union de la gauche ? Toutes ces analyses pêchent par simplisme. Un proverbe circule aujourd'hui dans les milieux politiques français : "Giscard ne peut rien faire sans Chirac, mais Chirac ne peut rien faire sans Giscard". Il est certain que le président ne peut pas biaiser avec la force électorale et parlementaire du RPR qui reste la principale composante de la majorité présidentielle. En même temps, toute initiative trop manifeste-
ment anti-giscardienne de Chirac aurait pour effet d'accélérer encore la crise politique de cette majorité. La cohabitation conflictuelle est donc forcée. Et il n'est pas sûr que la présentation de plusieurs listes ou plusieurs candidats de droite au premier tour des municipales ou des législatives soit défavorable à la majorité dans son ensemble. Un récent sondage l'a confirmé. Les projets à long terme de la bourgeoisie Mais derrière cette cohabitation, il serait suicidaire de ne pas déceler un projet d'envergure de la bourgeoisie dont la seule interrogation aujourd'hui est la suivante : comment garder le pouvoir ? De ce point de vue, l'objectif de Chirac est de reconstituer un bloc social populaire, autour de thèmes corporatistes et populistes, contre l'Union de la gauche. Pour gagner les élections législatives mais aussi, le cas échéant, pour préparer l'après-défaite et organiser la contre-offensive. Pour ce faire, Chirac essaie de mordre sur les couches petites-bourgeoises traditionnelles, sur un électorat ouvrier arriéré, mais aussi sur toutes les nouvelles couches moyennes qui tirent leur rente de situation de l'existence d'un Etat centralisé et puissant. A terme, il s'agit d'impulser un mouvement susceptible d'entraîner de larges masses qui auraient perdu leurs illusions devant les hésitations des partis ouvriers au gouvernement. C'est pourquoi, s'il ne s'agit pas encore d'un mouvement de type fasciste, l'idéologie autoritaire du RPR et le ralliement plus ou moins avoué de toute une série d'officines barbouziennes ou nazillonnes qui ont trempé dans tous les scandales de la V° République pourraient en faire, en cas de très fortes tensions sociales après l'arrivée de la gauche au gouvernement, le creuset d'une contre-offensive violente comme dernière carte de la bourgeoisie française. Dans l'immédiat, celle-ci n'a guère de marges de manœuvres. D'ici 1978, le projet Giscard est voué à l'échec. Seule une réussite hautement improbable du plan anti-inflation de Barre (7)
pourrait redonner confiance à certaines couches dans un gouvernement discrédité. Dans le cas d'une défaite de la droite aux élections - qui n'est pas certaine, le scrutin demeurant très serré selon toutes les hypothèses - Giscard mènerait une guerilla institutionnelle avec le gouvernement de gauche issu des élections pendant que Chirac se verrait confier le rôle de mobilisateur des apeurés. Dans l'état actuel des choses, la crise de la direction politique bourgeoise est donc profonde. Même l'opération Chirac ne entraîner avec elle les forces sociales et politiques qu'elle escomptait au départ, Le patronat, qui ne croit guère au plan Barre, campe sur des positions d'attentisme. nitiatives des directions ouvrières rivées sur l'échéancier électoral est le principal support d'une droite en crise. Celle-ci pourrait habilement en tirer parti en provoquant des élections anticipées au printemps, au moment où les premiers effets d'un ralentissement de l'inflation et d'une timide reprise économique se ferait sentir. NOTES (1) Giscard avait obtenu, au deuxième tour, 50,8% des voix, contre 49,2% à Mitterrand, (2) En décembre, la cote de popularité de Giscard a atteint le point le plus bas pour un président depuis le début de la V° République, (3) Les élections législatives devraient normalement avoir lieu en mars 1978. (4) C'est dans cette optique qu'il faut analyser les rumeurs selon lesquelles Giscard annoncerait prochainement une modification du scrutin majoritaire en faveur d'un mode d'élections à la proportionnelle "corrigée". Tous les partis, à l'exception des gaullistes, y sont favorables. (5) Le candidat gaulliste Chaban-Delmas avait nettement été battu au premier tour par Giscard, lors des présidentielles de 1974, (6) RPR : "'Rassemblement pour la République", (7) Plan d'austérité décidé par le gouvernement, le 22 septembre dernier, qui vise à baisser le pouvoir d'achat des travailleurs pour obtenir une reprises de la croissance par l'investissement.