Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MALAISIE

Interview avec un dirigeant étudiant

Inprecor (première série) n° 9, 3 octobre 1974 · p. 24-29 · 5 131 mots

Philippines et Asie du Sud-Est Japon et Corée Grande-Bretagne Chine

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 24-29, 24 25 26 27 28 29.

Le 24 août, le Front National, coalition de partis au pouvoir, enlevait une majorité écrasante aux élections malaises. La Malaisie est le seul pays de cette région du monde, le sud-est asiatique, à avoir maintenu une tradition de parlementarisme bourgeois. C’est aussi le premier État de l’ASEAN (Association des Nations du Sud-Est Asiatique) à avoir reconnu la République Populaire de Chine. Il n’en s’agit pas moins, derrière cette façade, d’un régime policier et répressif, intégré au système de domination impérialiste régional et fondé sur l’écrasement des guérillas communistes et la partition du pays dans les années 50.

L’évolution de la situation dans le sud-est asiatique, marquée par le réveil de mouvements de lutte urbaine, la crise des régimes militaires, les réalignements diplomatiques et la place nouvelle de l’impérialisme japonais dans la région, ainsi que l’impact de la révolution indochinoise, souligne le rôle de cette région pour l’avenir de la révolution asiatique. Il importe particulièrement, dans ce contexte, d’affirmer notre solidarité avec les combats mal connus de ces pays.

Inprecor publie une interview réalisée à Tokyo au début du mois de septembre par K. Muraki, membre du secrétariat de la Conférence de la Jeunesse Asiatique (voir Inprecor n°8), avec un dirigeant du mouvement étudiant malais. Ce dernier, membre d’une organisation politique étudiante, le Club Socialiste, doit garder l’anonymat. Lorsque l’interview fut réalisée, on ne savait pas encore quand les élections devaient avoir lieu. Ni même avec certitude si elles allaient avoir lieu. Le militant interviewé n’a pas pu revoir la version écrite de son interview, des erreurs de transcription ont pu s’y glisser, notamment en ce qui concerne les noms propres.

Question : Peux-tu nous expliquer la situation politique de ton pays actuellement : parti gouvernemental, organisation de l’opposition, etc. ?

Réponse : Nous sommes maintenant début août, de nouvelles élections devraient se tenir très bientôt. L’alliance actuellement au pouvoir s’appelle en malais « Precatan ». Les trois partis qui la composent sont : l’UMNO (United Malaysian National Organization — Organisation Nationale Malaise Unifiée), le MIC (Malaysian Indian Congress — Congrès Indien Malais) et la MCA (Malaysian Chinese Association — Association Chinoise Malaise). Mais ils ont décidé de former un nouveau bloc élargi, le Front National, qui regroupera presque tous les partis qui étaient dans l’opposition lors des dernières élections de 1969 (soit au total 10 partis, les 3 partis de l’alliance antérieure inclus — Inprecor). Tel, au nord, le Gerakan, qui contrôle l’île de Pinang ; au Pérak, le P.P.P. (People Progressive Party — Parti Progressiste du Peuple) et l’essentiel des partis de Sabah et Sarawak (les deux provinces « malaises » de l’île de Bornéo — Inprecor).

Hors de ce Front National, il ne reste que le Pekemas Party (Social Justice Party — Parti de Justice Sociale), le D.A.P. (Democratic Action Party — Parti d’Action Démocratique), le KITA (Kaum Insaf Tanah Air) et le Partai Sosialis Rakyat (P.S.R.), c’est-à-dire en anglais le People Socialist Party (Parti Socialiste du Peuple), ou P.S.P. Tous ces partis, hormis le P.S.P., ont été créés pour le besoin des élections, tels le Pekemas et le KITA. Le D.A.P. est une émanation du P.A.P. de Singapour, dans la communauté chinoise.

Le P.S.R. (ou P.S.P.) est le seul à avoir été formé il y a longtemps, le seul à défendre ouvertement une orientation de gauche, socialiste, en Malaisie.

En fait, le Front National devrait emporter presque tous les sièges. L’alliance, plus précisément l’UMNO, contrôle l’ensemble des mass media. Elle a déjà commencé sa campagne électorale alors que son ouverture officielle n’est pas encore déclarée. Il est probable qu’ils vont organiser des élections précipitées, avec deux semaines seulement de préavis, de façon à rendre impossible l’organisation de la campagne par les autres partis.

Telle est la situation actuelle !

Q. Sur quelle base se fondent ces partis ? Et quelle est leur politique ?

R. La plupart de ces partis sont fondés sur le chauvinisme. (La population de Malaisie est pour 48 % malaise, 42 % d’origine chinoise, le reste principalement d’origine indienne — Inprecor.) L’UMNO s’appuie sur le chauvinisme malais, le MIC sur le chauvinisme et la riche bourgeoisie indienne, quant à la MCA, contrôlée par la bourgeoisie compradore chinoise, elle est « chauvine-chinoise ». Le Pan Islamic Party s’appuie évidemment sur la population musulmane malaise, de même que le P.P.P. Et le Gerakan sur la communauté chinoise. Ils survivent à partir de la question raciale.

La seule réelle opposition, selon une déclaration du premier ministre Tun Abdul Razak lui-même, vient de trois sources : (1) le communisme militant (clandestin), (2) le Partai Sosialis Rakyat (P.S.P.), (3) les extrémistes (c’est-à-dire probablement l’extrême-droite ultra-chauvine malaise).

Q. Le problème racial occupe donc une place centrale dans la vie de ton pays ?

R. Oui. L’alliance au pouvoir divise la population à partir de ces questions. C’est à cause de cela qu’en 1969 il y a eu d’importantes émeutes au centre de Kuala Lumpur au lendemain des élections.

Actuellement plus de 60 % de l’économie est contrôlée par les anglo-américains, 20 % ou un peu plus par les compradors chinois, 2 % peut-être par la bureaucratie compradore malaise, et 1 % par les indiens (le reste est sous contrôle de l’État ou d’autres ethnies — Inprecor). Le projet de l’UMNO, qui a défini une Nouvelle Politique Économique (N.E.P.), est d’arriver en 1990 à obtenir la répartition suivante : 30 % malais, 50 % non Bumiputra (d’ethnies non-malaises — Inprecor) et 30 % étrangers.

Du fait de cette politique, les races non malaises ont été fortement discriminées. Et ceci favorise l’incompréhension. Les Malais croient que les Chinois ont le pouvoir économique. Les Indiens croient que les Malais, qui ont le pouvoir politique, veulent maintenant accaparer le pouvoir économique. Les Chinois croient que les Malais veulent leur prendre ce qu’ils possèdent. Tout ceci nourrit les antagonismes raciaux alors qu’en fait, le vrai problème — le contrôle de l’économie par les Anglais, les Américains et les Japonais — n’est jamais posé et discuté par la population. Il est caché par les antagonismes raciaux. C’est pourquoi notre principal objectif, actuellement, est de montrer qui accapare vraiment les richesses du pays.

Je suis sûr que quand la population apprendra quel est son réel ennemi commun, notre tâche deviendra facile pour démasquer les partis dominants, comme les partis de ceux qui coopèrent avec les Britanniques, Américains et Japonais dans cette extorsion des richesses du pays. Et j’ai confiance dans l’avenir car les nouvelles générations commencent à mettre en question les investissements et la domination étrangers.

Q. La presse bourgeoise nous explique que la Malaisie est le seul pays de la région qui a maintenu un système parlementaire et qu’il s’agit donc d’une démocratie. Tel ne semble pourtant pas être le cas. Peux-tu nous en dire plus sur la répression qui s’abat sur l’opposition ?

R. La Malaisie est en effet un cas intéressant, car c’est le seul pays qui a gardé formellement un soi-disant régime représentatif et démocratique. Mais pour nous, le régime de Tun Abdul Razak n’est pas de nature différente de ceux de Suharto (en Indonésie) ou de Marcos (aux Philippines). On y retrouve la même tentative de répression fasciste contre le peuple de mon pays.

Par exemple, en 1969, l’opposition de gauche était très forte avec le Labour Party (Parti Travailliste), fort de 50 000 membres, et le People’s Socialist Party (Parti Socialiste du Peuple). Le Labour Party appela au boycott des élections, expliquant qu’il lui était impossible d’y participer vu qu’avant même les élections un grand nombre de ses cadres nationaux et de ses cadres locaux avaient été arrêtés. Quant au P.S.P., nombre de ses membres ou sympathisants sont aussi en prison. En 1969, deux de ses membres ont été élus à des assemblées d’État et ces deux parlementaires ont été arrêtés sans jugement ! L’un a été libéré après 2 ou 3 ans, l’autre est toujours en prison !

Le nombre des prisonniers politiques en Malaisie est très important. Il existe une loi, l’Internal Security Act (loi de sécurité intérieure), qui permet d’emprisonner pour 2 ans, sans jugement, sans procès. Deux ans qui peuvent être prolongés ! Il existe aussi le « bannissement ». On enlève leur citoyenneté à des personnes et on leur « permet » d’aller dans le pays de leur choix. Mais comme aucun pays n’en veut, ils restent en prison ! Le « bannissement » peut provoquer l’emprisonnement à vie !

Récemment, le gouvernement a opéré des arrestations massives au sein d’organisations culturelles qui voulaient promouvoir une culture populaire dans les villes. Dernièrement un ancien étudiant de Nouvelle-Zélande a été arrêté. Il s’appelle Ku Iliam. Il était militant actif du mouvement anti-guerre et responsable du travail international de l’Union des Étudiants néo-zélandais. Rentré il y a trois ans en Malaisie (il est malais), il a été immédiatement arrêté et détenu une semaine. Relâché grâce à la garantie de sa famille, il a été à nouveau arrêté trois ans après et envoyé dans un camp de détention sous l’accusation d’avoir voulu rejoindre le mouvement de libération. Nous ne savons pas quels sont les réels motifs de son arrestation. Mais ceci n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres. En fait nous sommes incapables de savoir combien de gens sont effectivement détenus et où, vu comment le gouvernement opère — en arrêtant discrètement au petit jour !

Quant au Labour Party et au Parti Socialiste du Peuple, ils étaient, avant 1969, les principaux partis d’opposition et formaient une réelle opposition parlementaire, lorsqu’ils ont créé le Front Socialiste. Mais après 1969 et la répression qu’ils ont subie, le Labour Party a publiquement reconnu que les élections n’étaient pas sa voie !

Q. Peux-tu revenir sur l’histoire de l’opposition — l’opposition réelle — en Malaisie ?

R. Pour retracer cette histoire, il faut se rappeler que Singapour faisait partie de la Malaisie. C’était même sa principale ville sous la domination coloniale directe de l’impérialisme.

Durant les années 30 et 40, l’opposition était très forte et demandait l’indépendance réelle. L’influence du nationalisme indonésien était alors considérable, notamment sur les étudiants du Collège SITC. Des dirigeants indonésiens tels Alimin, Sukarno, Tan Malaka étaient en contact avec ces étudiants — notamment Ibrahim Iako, qui a été « banni » en Malaisie pour « communisme ». Le SITC était situé en Malaisie continentale. Mais à Singapour aussi la population chinoise demandait l’indépendance réelle. La « classe politique » qui dirige actuellement le pays provient, elle, d’un enseignement d’« élite » créé par les Anglais à l’intention des enfants de l’aristocratie, de la bureaucratie et des féodaux.

En 1941, les Japonais ont envahi le pays. Les partis de gauche se sont alors réorganisés et ont formé l’Armée populaire anti-japonaise (Malayan People’s Anti-Japanese Army), la MPAJA. C’était un véritable front uni de toutes les races, de toutes les nationalités, de tous les modes de vie ; syndicats, paysans, etc., luttaient en commun. Le MCP avait alors une ligne claire de soutien à la MPAJA, et les Britanniques fournissaient des armes pour chasser les Japonais. Après la défaite des Japonais, le MCP n’a pas rendu les armes et les a gardées dans la jungle. Les Britanniques, eux, sont revenus pour contrôler le pays. En 1948, le MCP a appelé à la lutte armée pour libérer la Malaisie des Britanniques. Il s’appuyait sur une influence de masse. Sa direction se trouvait alors dans les syndicats et les plantations de caoutchouc. La lutte était alors clairement une lutte d’indépendance et unifiait tous les partis de gauche.

Mais le MCP a subi un recul quand les Britanniques ont accordé en 1957 une soi-disant indépendance. La masse de la population a cru à cette indépendance. Mais le pouvoir était en fait donné aux laquais de l’impérialisme, les féodaux, tandis que Singapour était séparée de la Malaisie. Singapour est une place stratégique de grande importance en Asie du sud-est, et dans toute l’Asie.

Mais, même après 1957, l’opposition restait forte. À Singapour, le parti de gauche, le Barisan Sosialis, était très puissant, tandis qu’en Malaisie continentale le Partai Sosialis Rakyat et le Labour Party n’ont pas reconnu cette indépendance formelle. Les socialistes restaient coordonnés et le mouvement national se poursuivait. Les Britanniques, en conséquence, ont poursuivi leur politique de répression.

En 1963, ils ont décidé la formation de la Fédération Malaise, avec Sabah, Sarawak et Brunei (situés au nord de l’île de Bornéo — Inprecor). Dès avant cette date, une opposition de masse s’était manifestée à l’encontre de ce projet. Et à cette époque, l’Indonésie de Soekarno était engagée dans sa politique de « confrontation » avec la Fédération Malaise. La politique des Anglais consistait en effet à s’opposer au nationalisme indonésien.

En 1963, à Singapour, des centaines de militants de gauche ont été emprisonnés — et certains sont encore en prison ! En Malaisie continentale, le PSP et le Labour Party ont appelé à la réunification avec Singapour et se sont opposés à l’intégration de Sabah et de Sarawak dans la Fédération. Néanmoins, les Britanniques ont réussi à imposer leur projet.

Mais en 1966, Singapour a rompu avec la Fédération Malaise et a formé un État soi-disant indépendant. Et Lee Kuan Yew a écrasé toute forme d’opposition politique, a créé un système de parti unique autour du PAP, a transformé Singapour en un véritable État policier.

Telle est l’histoire de ces deux périodes, celle de la colonisation directe et celle du néo-colonialisme. Mais les militants progressistes de Singapour et de Malaisie continuent à se considérer comme membres d’un même pays et appellent toujours à la réunification. Ceci est insupportable pour les partis dirigeants. Par exemple, mon université s’appelle Université de Malaya. Et ils voudraient changer son nom. Ils ne veulent pas que les gens se rappellent que la Malaya fut une nation et que la Malaisie (Malaysia) n’est plus la Malaya. Le gouvernement ne supporte pas que le PSP s’appelle PSP de Malaya et que les militants progressistes introduisent leurs meetings par la formule « My dear Malayan people… » (Cher peuple malayen…). L’idée de Malaya, de Singapour comme partie de la Malaya, doit être tuée. Parce que l’histoire de la Malaya est l’histoire de la gauche. L’UMNO n’a été créée que pour recevoir le pouvoir des mains des Britanniques. La Malaya, ce fut la lutte d’indépendance menée à Singapour comme en Malaisie continentale jusqu’au recul de 1957.

Q. Nous avons compris l’histoire de la lutte menée par le peuple de Malaya contre la création artificielle du pays appelé par les Britanniques Malaysia. Mais aujourd’hui les anglo-américains ne sont plus les seuls à dominer la Malaisie : les Japonais envahissent le pays très rapidement. Nous avons entendu dire que le mouvement étudiant malais était à l’avant-garde de la lutte contre cette pénétration japonaise. Qu’en est-il ?

R. Je crois que le mouvement étudiant malais a joué un rôle direct et important dans la période de passage du colonialisme au néo-colonialisme. Sous la colonisation directe, beaucoup d’étudiants ont donné leur vie et beaucoup ont été emprisonnés depuis.

Et maintenant que le gouvernement a formé le Front National pour éliminer toute opposition, que va-t-il rester ? La voix des étudiants. Et la tendance en cours est, aujourd’hui, celle de la prise de conscience de la domination étrangère. La plupart des revendications étudiantes portent actuellement sur la nécessité de nationaliser sans compensation les capitaux étrangers. Ces revendications sont nées après la vague de nationalisation qui a touché l’Algérie, etc., et après la conférence de Lahore (des pays islamiques — Inprecor) qui a appelé à de telles nationalisations.

Sans aucun doute, le gouvernement, l’administration universitaire, les partis dirigeants, continueront à justifier l’appel aux capitaux étrangers par les besoins du développement du pays. Mais nous nous attachons à contrer cette propagande gouvernementale en montrant comment les capitaux étrangers n’apportent pas le développement mais l’arriération. Je crois qu’aujourd’hui cette question est clarifiée chez les étudiants et les jeunes.

Cette lutte contre la domination étrangère peut se développer sur deux terrains : l’un est celui du chauvinisme, l’autre celui du socialisme. Mais soyez sûrs que lorsque nous réclamons les nationalisations il ne s’agit pas pour nous de les réaliser dans l’actuelle superstructure du pays. Elles devront s’opérer dans un autre contexte, dans une autre superstructure sociale. Nous utilisons cette revendication pour mettre à nu la véritable nature du système et de l’alliance qui lie les partis dirigeants aux investisseurs étrangers dans leur volonté de voler les richesses du pays. Mais nous ne pouvons nationaliser aujourd’hui ; ou, si cela se faisait, ce serait probablement la bourgeoisie malaise qui prendrait le contrôle des capitaux étrangers. Ce serait comme sortir de la gueule du tigre pour rentrer dans celle du crocodile.

En ce qui concerne les Japonais, après le boycott de masse des produits japonais, organisé en Thaïlande par le NSCT (National Student Center of Thailand — Centre National des Étudiants de Thaïlande) la sensibilisation de la population à ce problème s’est largement étendue à Singapour comme en Malaisie. Toute une propagande a été organisée, avec de nombreux meetings de masse, pour expliquer comment les investisseurs japonais s’introduisaient dans un pays pour le contrôler. Et lors du voyage du premier ministre japonais Tanaka en Asie du sud-est, l’an passé, l’Union des étudiants de l’université de Malaya, avec d’autres mouvements étudiants, a protesté contre sa venue et a réclamé des explications quant à sa politique d’exportation de capitaux.

Pour sa part, le Club Socialiste de l’université de Malaya a manifesté à l’aéroport de Kuala Lumpur et a condamné la venue de Tanaka comme symbolique de l’agression économique de l’impérialisme japonais.

Nous voulons qu’un point soit bien clair : en luttant contre l’impérialisme japonais, nous n’oublions pas les impérialismes américain et britannique. Ils seraient trop heureux qu’on se contente d’attaquer leur concurrent japonais et que l’on cesse de les dénoncer. Nous luttons contre tous les impérialismes, mais nous avons concentré notre action sur le problème japonais du fait de la venue de Tanaka.

Q. Que peux-tu préciser sur le Club Socialiste ?

R. J’appartiens au Club Socialiste. C’est une organisation politique légale. Elle veut propager l’idée du socialisme sur le campus de l’université de Malaya. Elle s’est formée en 1968 dans cette université. Un précédent Club Socialiste avait été formé à l’université de Singapour. Certains de ses membres sont maintenant en prison. D’autres ont disparu. L’histoire des luttes pour l’indépendance réelle à Singapour a été marquée par le Club Socialiste.

Notre but est de développer un très large sentiment patriotique, contre la domination étrangère, et de discuter dans un cadre plus restreint des perspectives politiques. Au sein du Club Socialiste lui-même nous étudions aussi ce qu’est le socialisme, la théorie du socialisme et pourquoi nous défendons une alternative socialiste au système actuellement en vigueur.

Il existe à Kuala Lumpur et à Pinang, dans d’autres universités, deux autres organisations de même nature, même si elles ne portent pas le même nom que nous. Grâce à l’activité de ces trois groupes, nous jouons un rôle dirigeant dans le mouvement étudiant en Malaisie. Ce sont les militants de ces groupes qui fournissent les membres dirigeants des Unions Étudiantes concernées.

Quant à l’ampleur réelle de notre influence, c’est là une question à laquelle il est très difficile de répondre. Bien sûr, nous pouvons être fiers de ce que nos militants ont été élus par vote majoritaire à des postes de responsabilités. Mais on ne peut ignorer le problème de ceux qui n’ont pas voté, qui n’ont dit ni oui, ni non. Nous ne sommes pas assurés de la situation. C’est pourquoi nous revenons toujours sur nos actes en nous demandant : avons-nous réellement le soutien des étudiants ou sommes-nous simplement une direction sans base ? Telle est la question que nous discutons toujours !

En tant qu’organisation politique orientée à gauche nous avons beaucoup d’ennemis : les groupes chauvins, les groupes réactionnaires, le gouvernement. Tous peuvent s’unifier pour nous combattre. Cela a été le cas lors des dernières élections à l’université de Malaya, où ils ont mené campagne contre nous sur les campus et dans la presse nationale, en dénonçant le mouvement de gauche et tout particulièrement le Club Socialiste. Nous savons qu’à l’avenir les choses ne seront pas, pour nous, plus faciles mais bien plus difficiles, vu les investissements croissants des Américains ici. Tous mes camarades et moi en sommes conscients. C’est pourquoi nous voulons renforcer notre compréhension politique et notre implantation dans les campus. C’est pourquoi il nous faut approfondir notre compréhension du socialisme pour comprendre pourquoi on nous attaque ainsi. Cette tâche, pour nous, jeunesse du pays, qui luttons pour notre mère patrie Malaya, est une responsabilité à la fois très lourde et très honorable.

Q. En tant que dirigeants du mouvement étudiant malais, vous avez été amenés à participer à des activités internationales, notamment avec l’Association des Étudiants Asiatiques. Elle a tenu une conférence à Bangkok. Et tout récemment une seconde en Australie. Qu’en penses-tu ?

R. L’Association des Étudiants Asiatiques n’a vu le jour que récemment. Il nous faut d’abord retracer les étapes de sa création. Avant, il y avait l’ISC (International Student Conference — Conférence Étudiante Internationale) qui cherchait à organiser les mouvements étudiants d’Asie et à les lier au bloc occidental. En 1968, cette organisation a été démasquée comme financée par la CIA. Le scandale avait commencé à éclater en France où des articles sont parus, montrant que certaines associations américaines et britanniques étaient financées par la CIA. Puis le scandale s’est étendu et nous avons appris que tel était le cas de l’ISC elle-même. Ce fut très embarrassant pour le mouvement étudiant mondial et l’ISC fut dissoute. À cette époque, l’Union nationale des étudiants malais (PKPM) était contrôlée par des étudiants progressistes et elle initia la formation de l’A.S.A.

La première conférence fut tenue à Kuala Lumpur. C’est aussi là que fut localisé le premier secrétariat. Mais, en 1970, le gouvernement refusa de légaliser cette association et de lui laisser ouvrir des bureaux. C’est pourquoi, après la conférence de Bombay en 1972, le siège du secrétariat fut transféré à Hong Kong. Cette association coordonne toutes les Unions Nationales étudiantes concernées : malheureusement les associations d’étudiants manquaient d’informations précises sur la situation en Corée du Sud, dans les Philippines de Marcos ou l’Indonésie de Suharto. C’est pourquoi cette commission a été formée avec, comme objectif, la sortie d’un bulletin d’information.

C’est tout ce que l’A.S.A. a discuté durant cette conférence. Il y avait aussi un projet de se tourner vers les campagnes pour tenter de comprendre les problèmes de la population. Ce sera probablement pris en charge par le NSCT (Thaïlande).

Du fait des divers degrés de compréhension politique, il y a eu beaucoup de discussions inutiles. Les étudiants asiatiques en tant que tels n’ont pas réellement d’orientation politique commune. Beaucoup de choses dépendront de qui contrôlera l’Association : l’extrême-droite ? des démocrates bourgeois ? Pour ce qui nous concerne nous essaierons de doter l’A.S.A. de l’esprit du tiers-monde asiatique, c’est-à-dire de faire en sorte qu’un groupe progressiste dirige l’association et en fasse un front uni de tous les étudiants asiatiques contre l’impérialisme.

Mais vu la taille de l’association, le problème de comment mettre en oeuvre les résolutions adoptées est particulièrement difficile à résoudre. Cela a toujours été un des problèmes des associations internationales étudiantes. Ce problème est aggravé du fait de l’absence d’orientation politique cohérente du mouvement étudiant. Avec les années, les directions changent. Une année une association peut être dirigée par un groupe progressiste et l’année suivante par l’extrême-droite ou des réactionnaires qui n’appliqueront pas les résolutions. Cette difficulté est inévitable vu que l’A.S.A. doit représenter toutes les associations nationales. Elle diffère d’un regroupement politiquement homogène de mouvements étudiants.

Q. Actuellement, dans le proche avenir, quelle va être, crois-tu, l’orientation de l’A.S.A. ?

R. Je crois que pour les deux ans à venir l’A.S.A. sera contrôlée par un étudiant d’origine malaise qui a longuement milité avec l’Union des Étudiants Australiens, Krishna Shami. Je pense qu’il est un représentant type de l’A.S.A. : démocrate par nature. Il ne sera pas très offensif et lié à l’ensemble du mouvement étudiant mais ne prendra pas de décisions réactionnaires ou d’extrême-droite. Telles les Unions Nationales d’Asie, telles l’Union Nationale des Étudiants Malais, le Centre National des Étudiants de Thaïlande, l’Union des Étudiants Australiens, le Conseil National des Étudiants Indiens, la Fédération des Étudiants de Hong Kong, ainsi que d’autres aux Fidji, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, au Bangladesh, au Pakistan, etc.

Le principal objectif de l’A.S.A. est d’échanger des informations et de coordonner les Unions nationales des divers pays, de façon que chacune comprenne ce qui se passe dans les autres pays et puisse se soutenir mutuellement.

Par exemple, lors de la récente conférence « économique » de Bangkok (tenue à la veille du voyage du premier ministre japonais Tanaka en Asie du Sud-Est — Inprecor) ils ont parlé de la domination économique des Japonais et des Américains. Je crois que c’est la première tentative de discuter réellement de la domination étrangère dans les divers pays, et les débats furent fournis. C’est un peu plus tard que fut tenue la conférence annuelle à Melbourne, Australie (en juillet 1974 — Inprecor).

Les étudiants qui étaient à cette conférence représentaient des courants d’opinion très divers. Par exemple les mouvements étudiants des Fidji et de Papouasie-Nouvelle-Guinée sont très récents et ne comprennent pas très bien la tendance des années 70, celle de la lutte des peuples contre l’impérialisme. Quant à l’Inde et au Bangladesh, probablement à cause de la situation économique de ces pays, les représentants ne comprenaient pas non plus la dynamique des évènements mondiaux actuels. D’autres, tels la HKFS (Hong Kong), l’AUS (Australie), les associations du Pakistan, du Liban, le General Council of Palestinian Students, le PKPM (Malais) avaient probablement une base commune : la lutte contre l’impérialisme. Leur compréhension du rôle de la conférence était la même : la nécessité de lutter contre la domination étrangère. Et ceci prendra des formes très concrètes. Ces associations ont créé une commission économique (Asian Student Economic Commission), basée en Thaïlande, avec à sa tête le NSCT. Elle centralisera les informations envoyées par toutes les associations d’étudiants sur les formes de la domination étrangère dans chaque pays.

Ensuite, elles ont formé une commission sur la réforme de l’éducation (Asian Education Committee), basée en Australie, qui discutera et réclamera une réforme du système bourgeois d’éducation qui est au service du système capitaliste. Troisièmement, une commission sur la répression (Student Political Suppression), répression qui est une tendance actuelle, comme en Corée du Sud et en Malaisie. Malheureusement c’est d’ailleurs, je crois, la tendance générale de la dernière conférence de l’A.S.A., une tendance favorable.

Q. Cependant, en Thaïlande, on a assisté à une polarisation accélérée du mouvement étudiant. Le NSCT soutient le gouvernement Sanya (formé après le renversement de la dictature militaire en octobre 1973 — Inprecor) et les forces de police. Il se transforme en une sorte de groupe de pression sur le gouvernement. Par contre la FIST (Federation of Independent Students of Thailand — Fédération des Étudiants Indépendants de Thaïlande) et d’autres, luttent contre cette tendance. De telles polarisations peuvent se manifester dans d’autres pays. Qu’en penses-tu ?

R. Je pense que nous, en Malaisie, avons toujours été conscients de ce problème. C’est pourquoi le Club Socialiste et d’autres groupes se sont formés. Pour rendre notre orientation plus claire et éviter de voir notre action dépendre du contrôle de l’Union Étudiante. Nous voulons pouvoir la poursuivre en toutes circonstances. Le cas des Philippines est révélateur. Après des manifestations de masse, Marcos a décrété la loi martiale et la plupart des étudiants ont dû rentrer dans la clandestinité. De telles situations se produiront ailleurs, y compris dans mon pays.

Nous voulons aider au développement de luttes massives contre le régime, pour que la masse des étudiants comprenne quelles sont les alternatives. Nous savons que les étudiants, par eux-mêmes, ne fourniront pas d’alternative. Aux Philippines ils ont manifesté en masse, ils ont chanté des chansons dans la rue, ils ont jeté des cocktails Molotov, et Marcos est toujours en place. Mais ce que nous voulons, c’est que le maximum d’étudiants comprennent, à travers les mobilisations, ce qu’est la réelle alternative. Ce n’est pas encore arrivé en Thaïlande, en Malaisie. Nous espérons que cette tendance va se manifester.

Les scissions au sein du mouvement étudiant sont choses communes. Nous n’espérons pas pouvoir nous unir tous autour des mêmes objectifs de lutte. Si cela était le cas, la lutte serait trop facile ! Nous pensons que les scissions sont nécessaires parce que tous ne croient pas aux mêmes perspectives. Par exemple, en Thaïlande, avant le soulèvement d’octobre 1973, la FIST n’existait pas. Mais le problème était déjà posé ; et après le soulèvement il y a eu la scission entre la FIST et le NSCT. La FIST a sa propre orientation ; le NSCT, sans orientation correcte, balançait de droite à gauche. On peut voir la même chose en Malaisie. L’Union des Étudiants Malais verra l’orientation de sa direction varier. Mais notre mouvement restera, lui, avec une politique constante. À tout moment nous pouvons être rejetés de la direction de l’Union. Mais nous continuerons avec notre mouvement propre.

Q. En rapport avec ce que tu as dit à l’instant, il y a d’un côté la dite A.S.A. qui coordonne les diverses Unions Nationales Étudiantes. Mais si la situation politique évolue, il faudra une orientation politique très claire que l’A.S.A. ne pourra pas avoir. Pour renforcer notre lutte anti-impérialiste, il nous faut un organe de solidarité à l’échelle asiatique, capable de se battre sur une telle orientation claire. Nous commençons juste les discussions et nous devons les poursuivre. Mais quel est ton avis quant à la nécessité de créer un mouvement de jeunes et d’étudiants asiatiques capable de remplir cette fonction ?

R. Nous avons déjà pensé à ce problème car nous sommes convaincus de la nécessité d’une orientation claire pour poursuivre la lutte. Je pense que la Conférence de la Jeunesse Asiatique de 1974 est un exemple concret d’appel aux étudiants asiatiques pour se rassembler, discuter et penser à ce que peut être la prochaine étape de l’organisation des étudiants asiatiques sur une ligne clairement et directement anti-impérialiste. Nous devons être capables de poursuivre la lutte jusqu’à la libération de nos pays — et, après cette libération, nous devons continuer à affirmer notre solidarité envers les autres luttes anti-impérialistes.

Il y a en Malaisie le Club Socialiste, et d’autres groupes. Il y a en Thaïlande le FIST. À Singapour je connais un groupe d’étudiants qui lutte sur une perspective analogue à la nôtre. Ce ne sont que des exemples. Il importera de poursuivre contacts et actions communes.

Septembre 1974

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