Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

L'appel des Cent

· Inprecor (première série) n° 9, 3 octobre 1974 · p. 17-19 · 1 707 mots

France Syndicalisme

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 17-19, 17 18 19.

L’appel des cent, lancé pendant la dernière campagne électorale française, demandait aux candidats de se prononcer sur une série de revendications des appelés, en particulier :

le libre choix de la date d’incorporation,

l’affectation rapprochée du domicile,

la suppression des incorporations hors des frontières,

la suppression des brimades,

une solde égale au SMIG (salaire minimum garanti),

la liberté d’expression, d’information et d’organisation dans les casernes,

l’abolition des tribunaux militaires,

la suppression de la Sécurité Militaire.

On a oublié aujourd’hui le contexte électoral dans lequel l’appel a été lancé. Les très nombreuses signatures (3000 à ce jour), les prises de position de la hiérarchie militaire, la répression qui a frappé les signataires, le soutien d’une partie du mouvement ouvrier et l’attitude gênée des réformistes, ont fait de l’appel des cent un évènement politique d’importance, qui a déjà contraint le gouvernement à un certain nombre de reculs, et par rapport auquel toutes les forces politiques ont eu à se déterminer. Même si les récents évènements ont montré que le palier atteint par l’appel des cent est aujourd’hui en partie dépassé (manifestation de 200 soldats en uniforme à Draguignan) il est nécessaire d’apprécier justement les possibilités ouvertes par cette action.

Les raisons de l’écho de masse

L’écho de l’appel des cent montre qu’aujourd’hui un véritable travail de masse est possible à l’armée, contrairement à ce que prétendaient il n’y a pas si longtemps encore, nombre de militants d’extrême-gauche. L’appel a servi de révélateur à l’état de tension, voire de bouillonnement qui est celui du contingent dans l’armée française. Il a montré que, en conséquence, on pouvait dépasser le stade de l’affirmation propagandiste de principe (À bas l’armée de guerre civile !) pour passer à un niveau pratique d’organisation et d’action.

Tout le monde remarque que le contingent supporte de moins en moins la morgue et les brimades de la hiérarchie militaire. Il cherche confusément à s’organiser pour lutter. Seuls les policiers obtus imaginent qu’il s’agit d’un complot « extrémiste ». Les raisons de cette explosion de mécontentement sont nombreuses et profondes.

La plus importante est peut-être la contradiction qui existe entre les nécessités de la formation des jeunes dans la société actuelle, et les structures rétrogrades de l’armée française : l’armée est encore organisée pour accueillir des dizaines de milliers de jeunes paysans supposés dociles pour les brimades et les hécatombes. Elle reçoit aujourd’hui des jeunes qui, tous, ont été à l’école jusqu’à 16 ans, dont beaucoup ont reçu une formation professionnelle, qui ont une expérience sociale, voire même une expérience de lutte beaucoup plus développée que celle de leurs prédécesseurs.

La suppression des longs sursis, destinée, dans l’esprit de la hiérarchie, à obtenir un contingent plus discipliné, a, en fait, produit l’effet inverse : le commandement ne peut plus jouer comme avant sur les oppositions entre les « manuels » et les « intellectuels » « planqués ». Il serait certes faux de dire que la jeunesse présente aujourd’hui un front uni devant la hiérarchie militaire, et les différences de classe sont extrêmement importantes pour apprécier les réactions diverses du contingent ; mais il est clair que quantité de facteurs ont convergé ces dernières années dans un sens unificateur.

Les jeunes qui sont actuellement sous les drapeaux ont d’ailleurs souvent connu les mobilisations importantes des lycées et des Collèges d’Enseignement Techniques (CET) de ces dernières années, et les acquis de ces luttes se sont tout naturellement retrouvés pour faire progresser le mouvement dans les casernes : l’organisation des comités de soldats, par section ou par chambrée, rappelle par son souci de démocratie les mouvements de jeunes de ces dernières années, tout en y gagnant considérablement en efficacité et en dureté, car la situation l’impose. Après l’école des assemblées générales, c’est l’école du travail clandestin ; les patrons qui vont recevoir à l’usine cette future cuvée d’ouvriers et de techniciens vont avoir à faire à forte partie.

Ceux qui dénigrent l’« appel des cent » en voulant y voir une « simple pétition » oublient de considérer cet aspect du mouvement ; pour parer au mieux les coups de la répression, pour déjouer les pièges de la Sécurité militaire à la recherche des « meneurs », pour répondre aux coups de manière collective, les signataires de l’appel des cent se sont nécessairement organisés caserne par caserne, régiment par régiment. L’appel des cent est une étape dans la prise de conscience du rôle que joue l’armée bourgeoise ; c’est aussi une étape dans le mûrissement de nombreux militants qui font leurs premières armes dans le travail illégal.

Face aux signatures massives de l’appel des cent, la hiérarchie militaire a réagi par la répression : mutations, peines de prison allant jusqu’à quatre-vingts jours pour les signataires considérés comme les meneurs. Alors même que le Ministre des armées, Soufflet, a été obligé de désamorcer la situation en autorisant en particulier la presse des organisations de gauche (l’Humanité, journal du Parti Communiste, en particulier) et en promettant des permissions plus nombreuses, la répression n’a pas faibli, et de nombreux soldats écopent encore aujourd’hui de peines importantes de prison qu’ils accomplissent dans des conditions de plus en plus pénibles.

Le gouvernement et le ministère des armées tentent une opération habile : ils essaient de faire croire qu’ils considèrent l’appel des cent comme anodin, et ils profitent du fait que le public détourne son attention pour frapper encore plus durement de nombreux signataires. C’est pourquoi il est plus nécessaire que jamais que les anti-militaristes civils, les comités de défense des appelés, les comités anti-militaristes et les sections syndicales qui ont pris position en faveur de l’appel des cent, continuent à faire connaître les cas de répression et amplifient leur soutien.

Mais l’attitude des appelés face à la répression a changé, et ceci aussi est un signe important de détermination accrue. Alors que les rapports de la Sécurité militaire de ces dernières années signalaient que la peur de la prison militaire était une arme de dissuasion suffisamment importante pour éviter des mouvements d’ampleur, les militants, sans aventurisme et sans aucunement sous-estimer les désagréments d’un tel séjour au « trou », sont parfaitement déterminés à courir le risque si cela s’avère nécessaire au mouvement.

L’appel des cent et le mouvement ouvrier

Ce n’est pas seulement à l’intérieur de l’armée que l’appel des cent a connu un grand retentissement. De nombreuses prises de position en solidarité avec des signataires réprimés ont permis de poser le problème de l’anti-militarisme à l’intérieur des organisations syndicales.

Dans certains cas, les bureaucrates syndicaux ont été obligés de dépasser le cadre traditionnel des motions exigeant la « démocratisation de l’armée » et un « statut démocratique du soldat » pour prendre position sur des cas concrets de répression, obligés par les faits mêmes et sous la pression des syndiqués, d’avaliser un travail anti-militariste au sein de l’armée, partant illégal.

Dans de nombreuses sections syndicales le problème a été posé de prendre en charge les jeunes qui partent à l’armée ; ils sont toujours des travailleurs, toujours des syndiqués, il appartient donc à la section syndicale de les aider matériellement, de les défendre face à la répression, voire de leur proposer une orientation de lutte.

Ces débats dans les sections syndicales ont permis de reprendre de manière concrète les discussions qui avaient eu lieu l’année dernière sur le rôle de l’armée à partir de l’analyse de la répression au Chili. Comment agir concrètement pour éviter un coup d’État militaire en cas de montée des luttes ouvrières ? Il faut pour cela que les organisations ouvrières prennent en charge elles-mêmes le travail de désagrégation de l’armée bourgeoise et l’organisation des travailleurs sous l’uniforme.

Les bureaucrates réformistes et staliniens n’ont évidemment pas été convaincus, mais la démonstration a été faite devant les travailleurs qu’il était non seulement vital, mais possible d’agir dans ce sens.

Le Parti Communiste français a été lui-même obligé d’aller assez loin. Jusqu’à publier son propre appel des deux cents (signé par deux cents soldats du régiment de marche du Tchad de Montléry). Les revendications diffèrent notablement de celles de l’appel des cent, parce qu’elles restent évidemment dans le cadre des propositions du programme commun.

Saluons néanmoins cette initiative, la première depuis longtemps qui soit illégale (puisque la pétition est assimilée à un acte de désobéissance sévèrement réprimé) et avalisée par le PC. Cette initiative ne peut aller que dans le sens de l’ouverture du débat dans le contingent et dans les organisations ouvrières. Nous attendons les réformistes de pied ferme sur ce terrain.

L’appel des deux cents permet de mesurer la pression que nous sommes parvenus à exercer sur certains secteurs de la Jeunesse Communiste, auxquels le PCF est obligé de lâcher un peu la bride sur le cou, de peur de les perdre. Il est significatif que, dans cette affaire, le PCF ait abandonné ses alliés socialistes et radicaux de gauche, peu soucieux de faire quoi que ce soit sur ce terrain.

Aujourd’hui il faut aller plus loin

La signature de l’appel des cent, loin d’être un acte « anodin », a montré la force du mouvement des appelés : ils ont senti qu’ils n’étaient pas isolés dans leurs casernes, que nombreux étaient ceux qui analysaient comme eux la répression et l’embrigadement militaire.

Il faut maintenant que ce mouvement se développe et se consolide au travers d’autres initiatives, que les comités qui existent dans de nombreuses casernes pour organiser la lutte sur tel ou tel point précis (contre les brimades, contre le racisme, pour des permissions plus nombreuses…) s’organisent mieux, se coordonnent.

Dans ces comités, il faut montrer que la simple lutte contre l’oppression militaire doit se transformer en une prise de conscience de ce que représente de plus en plus l’armée française : une armée de guerre civile, une armée qui se prépare de plus en plus à la répression des mouvements populaires.

Les mouvements des appelés ne prennent tout leur sens que dans cette jonction avec les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière, et avec ses actions. C’est ce que signifiait la manifestation des deux cents soldats de Draguignan, le poing levé et chantant l’Internationale…

C’est à cette jonction que s’emploient les militants du Front des Marins, Soldats et Aviateurs Révolutionnaires. L’appel des cent continue, mais l’appel des cent ce n’est qu’un début.

Septembre 1974

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