Le 16 juin marque le premier anniversaire de l'insurrection de Soweto (1) qui fut l'étincelle du plus grand mouvement de masse jamais vu contre le régime raciste d'Afrique du Sud. Ce mouvement de révolte s'étendit rapidement à travers tout le pays, entrainant les opprimés par couches entières, les plus notables d'entre elles étant constituées par le prolétariat urbain et les métis ("coloured"') de la province du Cap. (2) Ainsi donc, une lutte qui avait ostensiblement débuté à propos de l'enseignement de l'Afrikaan (langage des blancs) grossit rapidement en une violente révolte sociale; un soulèvement qui secoua les fondations mêmes du plus riche et du plus puissant Etat de l'Afrique. Les autorités sud-africaines réussirent à contenir l'explosion initiale - mais seulement en la noyant dans le sang. Plus d'un millier de personnes furent tuées par balles dans les rues, des milliers blessées ou contraintes à l'exil, et des milliers encore, arrêtées - il a fallu ce niveau de violence (dépassant de loin tout ce qu'avait pu connaître l'histoire de l'Afrique du Sud), pour arriver tout juste à contenir la situation. Le régime a payé un prix colossal pour imposer un calme relatif: des dizaines de millions de dollars de dommages matériels, un coup dévastateur porté à l'image de stabilité que le régime avait avec constance essayé de se forger, une énorme augmentation des dépenses de "défense" et de "maintien de la loi et de l'ordre" . En dépit de tout cela, le régime ne réussit pas à défaire, et encore moins à écraser la résistance. De ce point de vue, la situation est très différente de celle qui a suivi le massacre de Sharpeville en 1960. Celui-ci avait marqué la fin d'une période de luttes et le discrédit définitif de la tactique de résistance passive. Soweto, au contraire, enregistre l'explosion de mécontentement et de frustration qui avait grandi durant toute une période de luttes (luttes qui avaient d'ailleurs connu quelques succès), ainsi que la recomposition du mouvement de résistance et l'arrivée sur la scène d'une nouvelle génération de combattants de la liberté. En outre, bien loin d'être écrasé, le secteur qui était à l'initiative de la première action de protestation - le Conseil représentatif des étudiants de Soweto (SSRC) - est maintenant, pour citer le correspondant sud-africain de l'Economist ( 18.6 1977):" ... le seul groupe de noirs qui ait quelque autorité sur le million d'habitants du "township" (cité). Cette affirmation fut confirmée par la démission du Conseil bantou, fantoche, de la ville, sous la pression des étudiants.
Pat JORDAN Comme le notait le Christian Science Monitor du 27.6.77: ... une sujet de profonde préoccupation (pour les autorités sud-africaines) vient du fait que des jeunes militants noirs, y compris le type d'étudiants qui furent à l'origine des désordres de 1976 semblent avoir gagné une influence prépondérante sur les communautés noires" . Une indication sur le caractère - avec ses forces et ses faiblesses - des jeunes leaders du SSRC est donnée par le texte d'un tract publié par cette organisation et appelant pour la mi-septembre de l'année dernière à une grève générale à Soweto et Alexandra, un autre "township" près de Johannesburg : "Parents, vous devez vous réjouir d'avoir donné naissance à des enfants comme çà, des enfants qui préfèrent se battre contre l'oppresseur plutôt que de sombrer dans la boisson, la frustration et la délinquance. Des enfants qui préfèrent mourir d'une balle plutôt que d'avaler un enseignement empoisonné qui les relègue eux et leurs parents dans une position d'éternelle subordination. N'êtes-vous pas fiers des soldats de la libération auxquels vous avez donné le jour ? Si vous êtes fiers d'eux, soutenez-les! N'allez pas travailler lundi. Parents-travailleurs, tenez-compte de notre appel et n'allez pas au travail. Nous, la société Noire, nous n'avons rien à perdre dans l'opération Azikhelwa (5) que nos chaînes. Que nos oppresseurs tremblent ! Notre mot d'ordre, c'est dehors Vorster! A bas l'oppression ! Le pouvoir au peuple!" La colère révolutionnaire contenue dans ces mots exprime le refus total, la combativité, la détermination à lutter et l'héroisme de la nouvelle génération des combattants de la liberté en Afrique du Sud. Ce tract illustre également le rôle-clé joué par la jeunesse et les étudiants. Une génération neuve qui n'a pas fait l'expérience des défaites de la période d'après Sharpeville lançait un appel à l'action. Et cet appel - de jeunes qui dans certains cas n'étaient âgés que de 8 ou 9 ans - fut entendu. Un demi-million de travailleurs de Johannesburg se mit en grève le 15 septembre et il y eut aussi environ 100.000 grévistes dans la ville du Cap, ce fut la plus grosse grève politique de l'histoire de l'Afrique du Sud. Mais ce texte reflétait aussi l'extrême inexpérience politique des dirigeants de la jeunesse de Soweto. Ainsi que l'ont expliqué des membres du SSRC en exil, en Afrique du Sud on
AFRIQUE DU SUD ne connaît pratiquement rien du socialisme, du marxisme, du mouvement ouvrier, etc., même l'histoire des luttes dans leur propre pays était dans une large mesure pour eux, un livre aux pages blanches. Une telle ignorance n'est guère surprenante - c'était une politique consciente du régime Vorster d'empêcher toute "idée dangereuse" d'infecter la jeunesse noire. Cependant, un tel niveau d'inexpérience peut être très dangereux et il ne manque pas de forces en Afrique du Sud pour cherche à manipuler des gens sans méfiance. Nous reviendrons sur cet élément ultérieurement dans l'article. L'arrière-plan des évènements du16 juin Pour comprendre les évènements déclenchés par la manifestation du 16 juin à Soweto l'an dernier, nous devons les replacer dans leur contexte international, africain et national. Nous devons examiner l'arrière-plan du mouvement qui fit naître le SSRC et nous devons comparer la période qui a suivi Soweto avec celle de l'après-Sharpeville. Le soulèvement de l'an dernier en Afrique du Sud représenta en un sens une extension du processus révolutionnaire qui s'était développé à travers toute l'Afrique australe; en un autre sens, il enregistrait le fait que les contradictions de la société de l'Afrique du Sud avait elles-mêmes atteint un stade explosif. En somme, ces deux facteurs ont opéré dans un contexte africain et mondial très différent de celui du début des années 60. La plus notable différence touchant l'Afrique australe aujourd'hui, c'est que l'impérialisme US après son expérience dans la guerre du Vietnam, rencontre beaucoup plus de difficultés pour agir comme gendarme mondial de l'impérialisme. Dans la situation actuelle, il doit user des armes de la diplomatie: corruption rendue possible par son énorme puissance économique, initiatives du type de celles de Kissinger, et intervention par intermédiaires interposés, etc., plutôt que ceux de l'agression militaire ouverte et patente. Cependant, la présente administration US ressent la nécessité d'user de tactiques telles que la nomination de Andrew Young comme ambassadeur des Nations Unies. La démagogie de ce gentleman doit servir les intérêts mondiaux de l'impérialisme US (plus spécifiquement, il s'agit de faire de Young un "héros populaire du tiers-monde", pour reprendre les mots de Benjamin Hook, un noir, membre de la Washington Federal Communications Commission (commission des télécommunications). Mais même les apparences que se donne l'impérialisme US de soutien aux aspirations des peuples noirs d'Afrique australe peut être un facteur encourageant leur confiance dans le succès ultime de leur lutte. Bien sûr, l'opération est destinée à créer des illusions parmi les masses noires facilitant la mise en place d'éléments favorables à des solutions néocoloniales. Mais ces illusions restent limitées ainsi que le montre le refus des dirigeants noirs d'une organisation telle que le Black People Convention (BPC - Convention du peuple noir) de rencontrer Young lors de son voyage très publicitaire en Afrique du Sud. Mais de façon plus importante, la lutte actuelle a lieu après la défaite de l'impérialisme portugais soutenu par l'OTAN en Angola et au Mozambique. Les effets de cette défaite sont aggravés par la défaite qui a suivi le complot US-Afrique du
Sud pour imposer un régime fantoche FNLA/UNITA en Angola. L'impérialisme US fut obligé d'accepter la réalité de l'intervention cubaine aux côtés du MPLA dans la guerre civile en Angola. Après avoir encouragé l'Afrique du Sud à intervenir, l'impérialisme américain fut incapable de soutenir ouvertement ses alliés, et a dû observer - sans pouvoir agir militairement -l'humiliante défaite de l'Afrique du Sud, c'est un fait qui amena d'amères récriminations de la part de cette dernière. Les leçons de ces événements ne furent pas perdues pour les masses noires d'Afrique du Sud - en particulier elle défirent complètement la légende de l'invincibilité militaire de l'homme blanc. La colère des masses noires est mélangée de leur confiance en la possibilité de la défaite de l'oppresseur. En face de ces événements, l'impérialisme s'est engagé dans une manœuvre de grande ampleur dans l'intention de recomposer sa domination en Afrique australe. A cause de ses intérêts plus larges en Afrique, de la nécessité d'éviter de donner une accasion à la bureaucratie soviétique, le besoin d'étouffer les luttes dans le Zimbabwe et en Namibie, etc., l'impérialisme se trouve obligé à une certaine souplesse et à des changements dans ses méthodes de domination en Afrique australe. De plus, le pouvoir impérialiste le plus puissant, les Etats-Unis, a d'importantes raisons intérieures pour au moins apparaître en faveur de droits plus importants pour les Noirs en Afrique du Sud. Les éléments bourgeois les plus clairvoyants sont conscients qu'un changement est nécessaire non seulement comme expédient temporaire mais pour "garder l'Afrique du Sud pour l'Occident" Au Zimbabwe et en Namibie, l'impérialisme essaie d'assurer le passage à un régime néocolonialiste allant jusqu'à dire qu'il est favorable à la règle de la majorité noire au Zimbabwe "pour 1978" environ. En Namibie, il appelle à ce que le SWAPO (South West African Peoples Organisation - Organisation des peuples de l'Afrique du Sud-Ouest) fasse partie de tout gouvernement de l'après-indépendance. Mais ces changements, aussi, sont dangereux. Si la règle de la majorité noire est correcte pour le Zimbabwe - pourquoi pas en Afrique du Sud ? Et si Vorster peut être forcé à négocier avec la guerilla du SWAPO, pourquoi le régime de l'Afrique du Sud ne pourrait-il pas être obligé de négocier avec le mouvement de libération en Afrique du Sud elle-même ? Ce qui est le plus dangereux du point de vue de l'impérialisme occidental et du régime d'Afrique du Sud, c'est que ces concessions puissent apparaître aux yeux des masses comme étant le fruit de luttes des masses. De là toutes les manœuvres, la démagogie et les "indiscrétions" calculées de Young. Le fond du problème pour les occidentaux, c'est de faire apparaître que ces concessions ne peuvent être gagnées que par des négociations pacifiques, en discutant et en persuadant les minorités blanches de "changer leurs façons de faire". Il n'est pas besoin de dire qu'il est très difficile de plaider pour une telle conception dans le contexte sud-africain. Il n'est pas surprenant qu'il y ait tant de divergences tactiques entre les diverses forces impérialistes. Mais, ce qui est plus important, c'est que les plans de l'impérialisme pour restructurer sa suprématie se heurte aux intérêts matériels concrets de la domination capitaliste en Afrique du Sud. Tandis que, dans une situation désespérée, les Blancs de Rhodésie pourraient être largués, l'Afrique du Sud est une autre question. Les enjeux y sont extrêmement élevés.
L'enjeu impérialiste en Afrique du Sud La South African Reserve Bank estimait en 1975 que le total des investissements étrangers en Afrique du Sud se montait à près de 11 milliards de dollars. Alors que les chiffres concernant les investissements de chaque pays sont un secret d'Etat, le numéro de Juin 1977 de Africa estimait que les Etats-Unis possèdent actuellement des investissements d'une valeur de 3,678 milliards en Afrique du Sud; la Grande-Bretagne, 7,126 milliards, l'Allemagne de l'Ouest 2,070 milliards, et la France 850 millions. Selon les chiffres publiés en 1975, il y avait bien plus de 600 compagnies britanniques opérant en Afrique du Sud, ainsi que près de 500 venant des USA, 130 environ d'Allemagne de l'Ouest et quelque 85 de France. Le commerce entre l'Afrique du Sud et les principales nations impérialistes occidentales prend des proportions gigantesques. D'après les chiffres publiés par le Département ministériel des douanes et des impôts d'Afrique du Sud, en 1976, les importations en provenance des USA atteignaient 1,459 milliard (6), de RFA, 1,217 milliard, de Grande-Bretagne, 1, 185 milliard, du Japon près de 690 millions et de France, plus de 293 millions (7). Les exportations donnaient un tableau sembable : le total des exportations, excepté l'or, vers la Grande-Bretagne se montait à 1,146 milliard (soit 22,2%, de loin le chiffre le plus fort), vers le Japon, 592 millions, vers la RFA, 543,7 millions et vers les USA 543,7 millions également. L'Afrique du Sud occupe une place unique dans le système impérialiste à cause de son rôle en tant que principal producteur d'or du monde capitaliste. Bien que sa production d'or ait gravement diminué pendant les années 70 (de 1 000 tonnes en 1970 à 708,1 en 1975), elle produit encore quelque 75% de la production capitaliste mondiale des dernières années. L'Afrique du Sud, à cause de son contrôle sur la Namibie, promet d'être un fournisseur extrêmement important d'uranium, dont la production est en développement rapide. Le capitalisme britannique sera particulièrement dépendant des fournitures de l'Afrique du Sud, ainsi que l'a expliqué la délégation britannique à une conférence internationale sur l'uranium, en février 1977. Cette conférence, organisée par la Fondation Ditchley, entendit la délégation britannique, conduite par le sous-secrétaire d'Etat aux Affaires africaines, se plaindre des effets des retards dans la production des mines de Rossing en Namibie. Les problèmes britanniques en matière de fourniture d'uranium sont si grands que certains réacteurs pourraient être fermés en Grande-Bretagne, rapporte le Financial Times du 24.06.77. L'Afrique du Sud est dotée de nombreuses richesses minérales, comme le notait le Conseil consultatif des USA pour les Affaires africaines, dans un rapport soumis au Département d'Etat en 1971 : "L'Afrique contient la plus grande proportion des réserves mondiales d'un petit nombre de produits importants pour les besoins stratégiques et économiques des Etats-Unis. Dans l'avenir, les USA auront probablement à se tourner vers l'Afrique pour, en autres produits, sa chromite, des métaux du groupe du platine, la tantalite, la pétalite, l'or, l'amosite à longues fibres, et la crocidolite, l'amiante, les diamants naturels industriels et le minerai de phosphate... On trouve en Afrique du Sud plusieurs de ces minéraux clé. L'Afrique du Sud possède aussi de grandes réserves de nickel et de manga-
L'Afrique du Sud est très importante pour les nations impérialistes, en raison de sa position stratégique. Outre le fait qu'elle domine l'un des principaux accès à l'Océan indien, la question de la route du Cap se pose. Même après la réouverture du canal de Suez, environ la moitié de la consommation de pétrole de l'Europe occidentale transitait par cette route maritime. Cela est dû surtout à l'emploi croissant de super-tankers et, comme le notait, dans un rapport, l'Institut pour l'étude du conflit au Moyen Orient, en 1974 : " ... il apparaît très peu probable, à moins que la région de la mer Rouge ne retrouve sa stabilité, que lés tankers soient détournés... de la route du Cap." Encore plus important pour l'Occident est le rôle que l'Afrique du Sud joue dans l'ensemble du continent africain. Parce qu'elle est de loin le pays le plus industrialisé et le mieux armé au sud du Sahara, elle a pour fonction d'étayer l'exploitation néocolonialiste de l'Afrique noire. Et l'inverse est vrai également : si les masses renversent le régime de Vorster, les régimes fantoches néocoloniaux d'Afrique australe seront ébranlés jusqu'au cœur, dans un temps relativement court. L'impérialisme a d'immenses difficultés à appliquer sa nouvelle politique en Afrique australe parce que le système capitaliste d'Afrique du Sud, et spécialement la forte rentabilité de ses investissements, reposent sur le système d'apartheid. Comme l'écrit Colin Legum dans un essai. publié à Londres en 1975: "Le système du travail à bon marché, qui est la pierre angulaire de l'apartheid, permet (aux investisseurs étrangers)... de gagner de gros profits... Le 'business' britannique par exemple gagne plus avec ses investissements directs en Afrique du Sud qu'avec ceux de n'importe quelle autre contrée d'outre-mer. Les bénéfices sur les investissements miniers sont dans la région de 25 à 30% et le taux annuel moyen de rentabilité sur l'ensemble des investissements britanniques en Afrique du Sud atteignait, de 1965 à 1968, 12%." Le système d'apartheid est la codification de politiques qui ont leur origine dans la législation oppressive et raciste de l'ère coloniale. Il a précédé de longtemps le régime actuel du Parti nationaliste. Cependant, c'est après l'élection du premier gouvernement du Parti nationaliste en 1948 que les différents aspects de cette politique furent élaborés pour former une stratégie et une idéologie cohérentes de la classe dominante. L'économie de l'Afrique du Sud a enregistré une croissance rapide pendant la Seconde Guerre mondiale. Son produit national brut a crû d'un peu moins de 1 milliard de dollars en 1940 à près de 1,62 milliard en 1945, tandis que la production industrielle augmentait de 18 à 20% dans la même période. Le gouvernement du Parti nationaliste a poursuivi une politique destinée à favoriser le secteur afrikaan du capital au détriment du secteur anglophone et lié à l'impérialisme. En conséquence, le secteur manufacturier a été grandement favorisé par rapport au secteur minier ( largement dominé par les capitalistes anglophones). Une rapide croissance du PNB s'est produite sous ce gouvernement. Après avoir pratiquement doublé en 1950 et 1960, le PNB est passé de 6, 38 milliards de dollars en 1960 à 11,264 milliards en 1970 (ces chiffres sont donnés en constante de 1963; source : South African Reserve Bank). Dans le cadre de cette importante expansion de la production, la part de la production industrielle n'a cessé d'augmenter :
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AFRIQUE DU SUD 23% en 1950, 25% en 1955, 26% en 1960, 30% en 1965 et 31% en 1970. Par la suite, cette tendance a continué mais elle a été masquée d'une part par l'augmentation du prix de l'or entre 1972 et 1974 (passant d'environ 70 dollars l'once à la fin de 1972 à 187 dollars en novembre 1974) et, d'autre part, par la récession à partir de 1974. La fonction essentielle de cette politique d'apartheid rénové était de contrôler la fourniture et la reproduction de la main-d'œuvre noire à bon marché. De plus, elle permettait au régime sud-africain de lancer une contre-offensive face aux critiques qui lui étaient adressées de l'étranger. Pour justifier cet aspect de sa théorie de l'apartheid, le régime explique qu'il existe dans les frontières de l'Afrique du Sud plusieurs groupes raciaux avançant chacun leurs revendications territoriales, possédant chacun leur histoire et leur culture propres. Des "homelands" (foyers) ont donc été "accordés" à chaque groupe ethnique, tandis que le reste du territoire de l'Afrique du Sud (87%) était destiné aux Blancs. Inutile de dire que cette partie du territoire comprend toutes les zones urbaines et industrielles, les ports, les terres cultivables et les principales zones minières. A l'opposé, les "homelands" ne sont pas économiquement viables et souvent géographiquement fragmentés (le KwaZulu, par exemple, est divisé en 29 parties). Un grand nombre des Noirs désignés comme citoyens de ces " homelands" n'ont jamais vu les zones dont ils sont supposés être "temporairement absents". Dans les zones "blanches" (urbaines et rurales), ils sont considérés comme des travailleurs immigrés ne jouissant d'aucun droit politique et de presque aucun droit légal. Les "homelands" sont le seul endroit où ils peuvent exercer des droits politiques très limités. Selon les grands prêtres de l'apartheid, les Noirs, graduellement et séparément, pourront s'y diriger vers le "gouvernement autonome" et finalement vers |' "indépendance". Ainsi, sous l'apparence fallacieuse du "développement séparé" et de |' 'indépendance" , le régime tente de faire croire à une transformation de l'oppression brutale des Noirs en une simple question de travail immigré. De cette façon, il espère se protéger contre les reproches qui lui viennent des pays capitalistes occidentaux. La politique de détente concerne aussi les questions économiques courantes. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l'économie de l'Afrique du Sud a connu une succession rapide de périodes de haute et de basse conjonctures, qui est en relation avec ses difficultés de balance de paiements. De plus, depuis la fin des années 60, se produit une baisse de la croissance de la production manufacturière. En effet, la production atteint les limites instaurées par l'épuisement des possibilités de substitution des importations. Des marchés plus importants sont donc nécessaires. Or, cela n'est possible que dans la mesure où les exportations peuvent s'accroître. La population de l'Afrique du Sud est relativement peu nombreuse en comparaison avec celle d'autres pays industrialisés. Le très bas niveau de vie de la population noire restreint fortement le marché intérieur. Des secteurs des capitalistes afrikaaners - spécialement Anton Robert de la Rothman's International - envisagent une extension des exportations grâce aux échanges avec les pays africains. Dans cette perspective, Robert a établi la Banque pour le Développement de l'Afrique équatoriale et australe. Mais toutes les possibilités d'élargissement des exportations vers l'Afrique noire (y compris des investissements provenant d'Afrique du Sud) se heurtent aux relations fort mauvaises que le régime de Vorster entretient avec les régimes africains. Les secteurs de la presse capitaliste occidentale portèrent aux nues la "nouvelle pensée" de Vorster. En outre, des régimes néo-coloniaux acclamèrent quasiment ces prises de position. Kenneth Kaunda, le président zambien, après avoir salué les options de Vorster, tenta d'appuyer cette manœuvre en faisant emprisonner plus de mille guérilleros. Il est aussi presque certain - même si les informations précises sont difficiles à réunir - que de nombreux combattants opposés à la détente furent assassinés en Zambie. Kaunda prolongea cette politique favorable à l'Afrique du Sud en soutenant l'UNITA dans la guerre civile angolaise. Actuellement, l'échec de ce projet de détente est du domaine public. Le glas en a sonné lorsque les troupes sud-africaines envahirent l'Angola en octobre 1975, avec l'illusion de mettre en place un régime fantoche du FNLA-UNITA. L'échec de cette tentative de résolution du "problème rhodésien" -malgré l'aide de Kissinger - conduisit à l'abandon du projet de détente. Si certains avaient encore des doutes sur le résultat, ceux-ci furent balayés par la répression sanglante qui fit suite au soulèvement de Soweto. Néanmoins, il serait faux d'exclure que cette politique soit reprise à nouveau. Tous les problèmes de fond demeurent et certainement Kaunda -et même Samora Machel, le président du Mozambique - accueilleraient favorablement une telle possibilité pourvu que leur soit octroyé le moyen de sauver la face. L'apartheid dans sa forme la plus achevée (les Bantoustans) constitue donc une tentative de construire un système correspondant aux nécessités actuelles de l'économie sud-africaine. En aucun cas, il n'affaiblit la domination blanche; au contraire, il donne une façade aux mancuvres de la détente. Vorster était passablement optimiste sur l'avenir de cette dernière puisque l'impérialisme et la plupart des régimes néocoloniaux noirs sont désireux de s'accommoder avec l'Afrique du Sud. Le verrou essentiel tenait au fait que le régime de Vorster ne pouvait pas faire suffisamment de concessions parce que toute sa politique se heurtait à la véritable réalité sociale et économique de l'Afrique du Sud elle-même. NOTES (1) Soweto vient des deux premières lettres des mots South West Township. Il a une population de bien plus d'un million de Noirs qui fournissent la réserve de travail des faubourgs de Johannesburg. (2) Métis est un terme utilisé pour désigner les gens de races mêlées en Afrique du Sud. Dans leur cadre de stratégie de "diviser pour régner", les classes dominantes d'Afrique du Sud ont essayé d'empêcher l'unification des luttes entre les Africains et les Métis en accordant à ces derniers les plus petites concessions. Ce projet a complètement échoué lorsque les Métis ont appuyé les Africains, après Soweto. (3) Le massacre de Sharpeville a marqué le tournant des luttes inspirées par l'ANC dans les années 50. Après une campagne de résistance passive à la pratique des passeports intérieurs, le régime a répondu par le massacre des manifestations pacifiques d'Africains (67 tués et 186 blessés). L'anniversaire du massacre deSharpeville, le 21 mars, est commémoré chaque année par le mouvement antiapartheid.