Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PHILIPPINES

Le régime Marcos face aux guérillas

· Inprecor n° 10, 7 juillet 1977 · p. 24-28 · 3 998 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est Japon et Corée Économie mondiale

Le régime Marcos aux Philippines a réussi, durant l'année écoulée, à porter quelques coups sévères à ses adversaires. La direction clandestine du Parti communiste des Philippines (maofste) a été durement touchée par la répression. On annonce, à Manille, la tenue pour le 7 juillet du plus important procès de ces cinq dernières années, avec la mise en jugement de 92 cadres et militants du PCP, dont 42 par contumace. Parmi ceux qui sont incarcérés, on trouve José Luneta, secrétaire général du Comité central et Bernabe Buscayno, dit "commandant Dante", commandant en chef de la NPA (New People's Army - "Nouvelle armée populaire"). La dissidence musulmane du Sud des Philippines a perdu nombre de ses maquisards et le MNLF (Moro National Liberation Front - Front national de libération moro) vient de se laisser entraîner dans de douteuses négociations et a laissé à Marcos l'initiative politique juqu'au sabotage ouvert du projet d'accord sur l'autonomie des provinces méridionales. Pourtant, la lente mais régulière craissance du mouvement maoîste semble se poursuivre. Le noyau dur du MNLF n'a pas été brisé et le référendum décidé par Marcos dans les 13 provinces méridionales que le Front revendique a confirmé la désaffection des populations musulmanes à l'égard du pouvoir. L'Eglise n'en fournit pas pour autant un appui sans faille à la clique présidentielle, et une aile catholique, minoritaire mais active, ne cesse de faire entendre sa voix. Le dimanche 12 juin encore, "jour de l'indépendance", 800 catholiques, travailleurs et étudiants, se sont réunis en protestation dans une éco le avant d'être encerclés par l'armée. Même ambigufté en ce qui concerne les succès économiques et sociaux de la "nouvelle société" de Marcos. L'audace apparente des mesures prises semble peser peu face à la montée de nouvelles contradiction Briser le pouvoir de la vieille oligarchie C'est après la proclamation sine die de la loi martiale, en sep tembre 1972 par Marcos, déjà président, que ce projet de "nouvelle société" a pris corps. Dans la décision de Marcos de suspendre le fonctionnement des institutions et de gouverne par décret, il y avait bien sûr tout d'abord la volonté de garder le pouvoir. Elu pour la première fois président en 1965, réélu en 1969, il n'avait plus le droit, d'après la Constitutior de briguer un troisième mandat. Il allait se retourner contre ceux-là même qui l'avaient porté à la présidence; briser le système bipartite en vigueur depuis l'occupation américaine

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du pays, au lendemain de la Seconde guerre mondiale; emprisonner son principal concurrent, le chef du Parti libéral, Benigno Aquino (dont le procès s'engage) ; et remplacer les élections par quelques plébiscites bien préparés. Mais Marcos ne s'arrêtait pas là. Il s'attaquait rapidement aux structures qui assuraient la puissance politique de la vieille oligarchie régnante. Les Philippines d'avant la loi martiale étaient placées sous la domination des "grandes familles", les Lopez, Soriano, Ayala, Aquino, Jacinto, Elizalde, etc. Elles avaient commencé à bâtir leur fortune sous les Espagnols (arrivés aux Philippines au XVlème siècle) avant de s'accomoder de la présence des USA qui prennent possession de l'archipel grâce au Traité de Paris, en 1898. Leur fortune, fondée sur la propriété foncière, s'appuie ultérieurement sur le développement des secteurs bancaires, commerciaux, miniers et sur les transports et communications. Ces grandes familles formaient de véritables pouvoirs régionaux, fondés sur une forte tradition de clientélisme et le contrôle des mass media, et défendus par de puissantes armées privées. C'est à ces féodalités que Marcos s'attaque, en imposant pour la première fois la centralisation d'un Etat national à mêne de leur imposer sa loi (voir Richard H. Nolte, "Whither the Philippines ?" , Institute of current world affairs, Bangkok). Il profite de la situation chaotique qui se constitue en 1972 et prétexte d'un prétendu complot de "droite et de gauche" pour promulguer la loi martiale. Il gagne même l'appui d'un certain nombre de libéraux en dénonçant la corruption éhonée de l'ancien régime. Marcos confisque ou ferme la presse contrôlée par ses adver¡aires. Il s'attaque brutalement à certaines des grandes familes qui lui résistent, ne reculant devant aucun moyen : il arrêe pour complot Eugenio Lopez junior et fait chanter son père. I prend ainsi le contrôle de la "Manila Electric Company" I impose des ventes forcées de capital et met ses hommes de saille, tel Roberto Benedicto, à la tête de nombreuses entreprises. Il brise les armées privées et récupère ainsi 600 000 armes. Il fait de la police un corps centralisé à l'échelle naionale. louvelle société et néo-impérialisme our ce faire, Marcos ne détruit pas les grandes familles traitionnelles, mais il les affaiblit suffisamment pour qu'elles erdent leur puissance politique. Le nouveau régime s'appuie vant tout sur une alliance entre l'appareil militaire, la bueaucratie d'Etat et de gros entrepreneurs. Il use d'une démaogie populiste et annonce à grand renfort de publicité une iforme agraire. Mais il bénéficie du soutien de forces impéalistes auxquelles il garantit des conditions d'investissement ‹ceptionnelles. = "Nouvelle société" ne se pare pas en effet, alors, des orieaux du nationalisme. Marcos brise au contraire la montée d'un courant "nationaliste économique" et de la "nouvelle gauche" qui se dessinait dans les milieux intellectuels. Il annule les mesures protectionnistes prises auparavant, ouvre grand les secteurs de pointe à la pénétration impérialiste, assure le rapatriement des bénéfices et exempte souvent les capitaux étrangers de taxes. Surtout, les Philippines offrent un éventail assez rare de main-d'œuvre abondante, relativement qualifiée et à très bon marché. Marcos donne une nouvelle impulsion au développement d'une "zone franche" ouverte aux capitaux étrangers tournés vers l'exportation, la BEPZ (Bataan Export Processing Zone) non loin de Manille. La création de cette aire industrielle avait été décidée en 1969, affranchie des contrôles douaniers, à l'instar de la zone de Masan en Corée du Sud et de celle de Kaohsiung à Taiwan. La BEPZ accueille 34 entreprises industrielles et 6 compagnies de services (voir à ce sujet l'article de Ohara Ken dans le n° spécial de la revue japonaise Ampo de fin 76début 77). Les réactions des bailleurs de fonds impérialistes au coup d'Etat "légal" de Marcos ne laissent pas place à l'ambiguité. L'aide militaire US, de 60,2 millions de dollars pour les deux années fiscales 1970-1972, passe à 126,2 millions pour 1973-1975. L'aide économique US, de 110, 7 millions de dollars en 1972, est de 198, 6 millions en 1973. Elle chute à 83,8 millions et 93,2 millions en 1974 et 1975. Mais il ne s'agit que d'une reconversion des canaux utilisés par Washington : l'aide de la Banque mondiale, de 24,3 millions en 1973, saute à 208 millions de dollars en 1975. De façon générale, l'aide de la Banque mondiale pour la période 1946-73 fut de 301, 1 millions de dollars. Pour la période 1973-78, elle devrait s'élever à 1,337 milliard de dollars ! (Chiffres cités par Juan Crisostomo, Ampo du troisième trimestre 1976). Les capitaux étrangers affluent rapidement. En 1965, la part des capitaux étrangers dans les investissements enregistrés par les services gouvernementaux était de 28%. A la fin du premier trimestre de 1975, elle était de 58%. Durant le premier semestre 1976, les investissements étrangers aux Philippines s'élevaient officiellement à 573,84 millions de dollars, dont 236, 90 millions d'origine américaine et 151,72 d'origine japonaise (Far Eastern Economic Review, Asia Yearbook, 1977). Les Etats-Unis et le Japon se disputent en effet les richesses du pays. Si les premiers dominent toujours dans l'ensemble, comme dans les secteurs clés du pétrole, des mines, du caoutchouc, des banques, de l'agro-business et de l'assemblage automobile, les capitaux japonais ont souvent pris le contrôle du secteur manufacturier et Tokyo est devenu le principal partenaire commercial de Manille. (Il assure 31, 8% des échanges commerciaux en 1975 contre 24% pour les USA).

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PHILIPPINES Les principaux produits d'exportation restent le sucre, le cuivre, l'huile de coco, le bois, les sous-produits du copra, la banane l'habillement et des filatures de textiles. Les organismes financiers internationaux (FMI, BIRD, BAD:..) ont favorisé un endettement croissant du pays. Alors que la dette extérieure était de 600 millions de dollars en 1965, elle est passée à 4,5 milliards en juin 1976. De janvier à septembre 1976, de plus, le budget gouvernemental accusait un déficit de 1 126 millions de pesos ( 1), alors qu'en 1975 il était bénéficiaire, durant la même période de 48 millions. Marcos a fait la part belle à ceux qui lui apportent leur appui. La place des militaires dans la société philippine s'est notablement modifiée. L'armée est rapidement passée de 60.000 hommes à 275.000 (les quatre armes comprises dont la gendarmerie, mais compte non tenu des milices). Son budget s'est vu multiplié pour atteindre 15% du budget national. Les officiers, souvent originaires de la région d'llocos, tout comme Marcos, se voient ouvrir les portes des conseils d'administration des firmes dites nationalisées. Les soldes assurent un statut privilégié aux militaires: fin janvier 76, elles augmentaient de 15 à 80% suivant les grades et le soldat gagne trois fois plus qu'un ouvrier spécialisé. La formation d'un vaste secteur nationalisé, parallèlement au renforcement et à la centralisation croissante de l'Etat, assure l'extension de la bureaucratie et de la technocratie. La création d'une compagnie nationale pétrolière (la Philippines Oil Company) double l'entrée en jeu des grandes firmes internationales qui viennent prospecter les champs pétrolifères philippins. Une soixantaine d'entreprises dites nationalisées sont apparues en trois ans. Les fonctions vont de pair dans l'administration étatique et économique. Le secrétaire à la Défense siège officiellement à une vingtaine de postes de directeurs d'entreprises. Marcos a ainsi réussi à faire le vide politique autour de lui et à paralyser les oppositions; mais il le paye d'une incapacité à préparer sa propre relève... La division des mouvements insurrectionnels Il a été aidé en cela par la division des mouvements insurrectionnels. Il semble en effet qu'il n'y ait jamais eu de convergences sérieuses entre communistes et musulmans, bien que le journal du PC Ang Bayan (Le Peuple), souligne l'existence d'actions coordonnées entre ses guérillas et celles du MNLF. (voir M. Barang, Le Monde diplomatique de mars 1976). L'archipel des Philippines comprend 7.000 îles montagneuses au climat tropical. Elles couvrent 300.000 km2 (soit à peu près la superficie de l'Italie), mais les deux tiers des fles sont inoccupées. Dix îles représentent à elles seules 95% des terres émergées et concentrent l'essentiel des 42,5 millions d'habitants du pays. Or, les maquis communistes et musulmans sont géographiquement séparés les uns des autres.

Les premiers sont essentiellement actifs dans les îles septentrionales, et notamment dans celle où se trouve la capitale, l'ile de Luzon. Les populations musulmanes peuplent par contre les îles méridionales, telles Mindanao, les Sulus, etc. Ces populations ont fait preuve d'une longue tradition de résistance, remontant à la domination espagnole. Elles ont dû faire face, durant les dernières décennies, à une lente colonisation de leurs territoires par les populations chrétiennes venues des îles septentrionales, mouvement qui s'est accéléré avec l'arrivée au pouvoir de Marcos en 1965. A tel point qu'elles sont devenues souvent minoritaires, alors qu'elles étaient encore largement majoritaires au lendemain de la seconde guerre mondiale. Des conflits inter-communautaires se sont allumés, opposant les milices chrétiennes des "llagas" ("rats") aux "Chemises noires" et aux "Barracudas" musul manes . Mais, depuis la proclamation de la loi martiale, la lutte des musulmans du MNLF a eu tendance à devenir une lutte contre le régime, plus que contre les chrétiens. A l'origine du Front national de libération moro (MNLF), se trouve une poignée d'étudiants radicalisés de l'université des Philippines, regroupés autour de Nur Misuari, actuel président du MNLF, et dirigeant à la fin des années soixante, au Mindanao occidental, du mouvement étudiant maofste Kabataang Makabayan (Mouvement de la jeunesse patriotique). C'est durant le deuxième mandat électoral de Marcos, que la décision a été prise d'engager une lutte armée contre le régime. L'histoire des mouvements insurrectionnels philippins reste très mal connue à l'instar de celles de la plupart des mouvements de cette région. Mais il semble que l'impulsion nécessaire à l'extension des guérillas ait été fournie par le retour de deux groupes de cadres - respectivement de 90 et 300 militants - préalablement entrainés et armés à l'étranger. Le succès de ce mouvement insurrectionnel fut grand, et le bras armé du MNLF, la Bangsa Moro Army (BNA - Armée de libération moro) regroupa bientôt de 15.000 à 20.000 combattants. Mais sa base de recrutement restait politiquement très faible, faiblesse qui ne pouvait être corrigée, vu l'inexis tence d'une formation idéologique au sein du MNLF. Ce recrutement se faisait par le biais d'organisations religieuses semi-clandestines appelées Ansar al Islam ("Soutien de l'Islam") (voir M. Barang, Nation Review , Australie, 6-12 février). Le poids des autorités musulmanes traditionnelles (ulemas et imans, datus et sultans) restait très grand. Le mouvement s'avéra en conséquence mal préparé pour faire face aux offensives et aux manœuvres combinées de Marcos. Ce dernier sut en effet alterner de grandes opérations de ratissage - engagées avec des moyens modernes et lourds, mais néanmoins très coûteux pour l'armée gouvernementale - et

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des périodes de négociations confuses accompagnées d'alléchantes propositions aux transfuges. Dans des conditions, une partie des maquisards se sont transformés en bandits, d'autres se sont ralliés, d'autres enfin ont simplement opéré un repli momentané hors des zones de guérillas. Des cadres du MNLF le reconnaissent quand ils déclarent : "Le gouvernement a marqué des points récemment, tous les ralliés ne sont pas des bandits travestis, mais, des combattants insufisamment motivés (le mouvement a recruté un peu n'importe qui) ou d'autres qui ont tout bonnement besoin de souffler un peu avant de repartir dans les collines. Quoi qu'il en soit, les plus déterminés continuent la lutte. Ils peuvent compter sur la complicité active de centaines de milliers de sympathisants." (cité par Barang, Le Monde diplomatique, mars 1976). Les chefs traditionnels de la communauté musulmane ont eu évidemment tendance à défendre leur intérêt propre. Le MNLF a progressivement mis de l'eau dans son vin, acceptant lors de la conférence islamique de Kuala Lumpur, en 1974, d'abandonner la perspective de l'indépendance pour celle de l'autonomie. Le 24 décembre 1976, on apprenait qu'un accord de cessez-le-feu avait été signé entre le MNLF et Marcos, sous l'égide de Khadafi, à Tripoli. L'autonomie alors proposée par Marcos était pourtant bien édulcorée. Surtout, ce dernier profitait du poids récemment acquis par les populations chrétiennes dans les 13 provinces méridionales revendiquées par le MNLF pour organiser en avril 77 un referendum sur l'autonomie qui s'avérait négatif... Le MNLF avait appelé au boycott de ce referendum sur mesure, appel apparemment largement suivi dans les régions musulmanes. La rupture était consommée. Le MNLF durcit à nouveau sa position. Lors de la dernière Conférence islamique, Nur Misuari a fait savoir que son mouvement était prêt à reprendre la lutte : "Nous sommes dorénavant décidés à revenir à notre objectif initial, qui était l'in-• dépendance totale... Puisqu'il faut aujourd'hui reprendre le combat et payer un prix extrêmement élevé pour mettre fin à l'oppression, autant que ce soit pour l'indépendance..." (Le Monde du 31 mai 1977). Le cessez-le-feu n'a pourtant pas encore été pratiquement rompu. Il semble que des changements notables se soient opérés dans l'appareil du MNLF, les vieux chefs traditionnels laissant la place à une génération plus jeune et radicale, avec Nur Misuari (36 ans, dirigeant à l'extérieur), Abul Alonto (29 ans, principal dirigeant à l'intérieur), etc. Mais le mouvement s'affirme toujours nettement anticommuniste et lutte pour un "socialisme islamique". Or, il reste excessivement dépendant de l'aide extérieur dispensée par des Etats arabes (la Lybie, l'Arabie Saoudite... ) et par l'Etat malaisien de Sabah. C'est par ce dernier pays, musulman et situé au nord de l'ile de Bornéo, c'est-à-dire juste au sud des Philippines, que transitait l'essentiel de l'aide militaire. C'était là aussi qu'étaient organisés des camps d'entraînement, etc. L'homme de qui dépendait la poursuite de cette aide était Tun Mustapha. Depuis la fin 75, ce dernier est en butte à d'importantes difficultés dans l'Etat de Sabah et a été battu par l'opposition. Par voie de conséquence, les munitions semblent s'être faites rares dans les maquis du MNLF qui a dû renoncer à ses opérations militaires les plus importantes. Le mouvement maoïste Le poids réactionnaire des Etats arabes dans le MNLF doit être considérable. Il est possible que le PC des Philippines ait un certain nombre de cadres dans le Front musulman. Son président José Maria Sison (alias Amado Guerrero) a lancé des appels à l'unité dans le journal Ang Bayan: "Nous maintenons avec constance notre soutien à la lutte du peuple Moro pour l'autodétermination nationale. En reconnaissant son droit à l'autodétermination nationale, nous reconnaissons nécessairement son droit de se séparer de l'actuel Etat réactionnaire qui l'opprime depuis si longtemps en tant que nation" (cité par Rodney Tasher, FEER du 17 juin 1977). Mais il est peu probable que le PCP puisse contrebalancer rapidement l'influence du "socialisme islamique". Les communistes pro-soviétiques - peu nombreux - se sont dans leur majorité, ralliés à une solution Marcos, dans le cadre du rapprochement diplomatique en cours entre l'URSS et les Philippines. Par contre, l'ouverture spectaculaire de relations diplomatiques avec Pékin, dès juin 1975, n'a pas mis fin à la guérilla maoiste. La formation du PC des Philippines remonte au 26 décembre 1968. Il est né d'une scission apparemment menée par des étudiants et des enseignants du PKP pro-soviétique. Le Partido Komunista Philipinas s'était longtemps nourri de la révolte des paysans sans terres Hukbalahap. Sison, alias Guerrero, actuel président du PCP, militait dans le PKP au début des années 60 . Originaire de la province d'Ilocos Sur, dans la partie septentrionale de l'île de Luzon, étudiant d'anglais à l'Université des Philippines, professeur de Sciences politiques au Lycée de Manille, il deviendra, comme Nur Misuari, animateur du mouvement Kabataan Makabayan. Le 29 mars 1969, c'est au tour de la Nouvelle armée populaire (NPA) d'être constituée, dans la province de Tarlac (Luzon). Les régions du centre de Luzon, plaines rizicoles, fournissent l'une des bases de masse essentielles du PCP, tandis que la guérilla a trouvé un terrain propice et, apparemment, la sympathie de tribus montagnardes dans les montagnes du nord-est de l'ile. La présence de la NPA s'est progressivement étendue, du Tarlac en 1968 à la province d'Isabela en 1969, au sud de l'île de Luzon en 1970 (où elle reste active dans la province de Quezon malgré des revers dans celle de Camarines Sur et Sorozon), aux provinces non musulmanes de l'ile de Mindanao en 1971 et à d'autres régions peu après (notamment dans l'archipel des Visayan, dans les Samar septentrionales et méridionales) (voir l'article déjà cité de Rodney Tasher). Les publications occidentales créditent aujourd'hui la NPA d'environ 2000 cadres, alors que le PCP affirme en avoir beaucoup plus.

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PHILIPPINES L'influence urbaine du mouvement maoiste serait aussi importante à l'université, parmi les squatters et dans un certain nombre d'usines. Le mouvement maoiste aurait pu recruter de nombreux militants des mouvements chrétiens, souvent bien implantés dans la classe ouvrière après la proclamation de la loi martiale. Il formule son orientation dans les termes classiques de l'idéologie maoïste, en appelant au bloc des quatre classes (ouvriers, paysans, petite-bourgeoisie urbaine et bourgeoisie nationale), à l'encerclement des villes par les campagnes, à la priorité de l'organisation et du travail politique sur le militaire, à la création d'un Front uni entre les trois oppositions: l'insurrection maoïste, les musulmans et les courants chrétiens radicaux (voir Barang, Le Monde diplomatique de mars 1976). Les limites du régime Marcos Malgré les faiblesses des mouvements d'opposition populaires, Marcos n'a pas réussi à en interrompre la progression apparente, dans le cas du PCP et des courants chrétiens, ou à le briser dans le cas des musulmans. Mais le régime se heurte à d'autres difficultés et contradictions. Il a accumulé contre lui les rancœurs de nombreuses couches liées à la bourgeoisie (grandes familles, Eglise dont les prérogatives ont été attaquées, etc.). Sa stabilité dépend de l'appui de l'armée et tient à sa capacité à juguler durablement les mouvements sociaux. Or, les réformes de la "Nouvelle société" sont bien loin d'avoir éliminé l'extrême pauvreté. La défense des intérêts des investisseurs étrangers interdisait toute amélioration notable des conditions de travail et du niveau de vie du prolétariat urbain ou rural. Sur une population active évaluée à 14 millions 286.000 à la fin 1975, le chômage complet était estimé à 3,6% et le sous-emploi à au moins 16% (FEER, Asia Yearbook 1977). Depuis 1970, la hausse du coût de la vie aurait été de 160% selon certains chiffres, le sous-emploi toucherait en fait un tiers de la populatich active. Des subventions pour les biens de première nécessité ont été décidées par le gouvernement, mais le pouvoir d'achat reste, dans bien des cas, au-dessous du minimum vital. En 1976, le salaire minimum passait à Manille de 8 à 10 pesos par jour (et 9 en province). Or, une étude publiée par la Banque mondiale en octobre de la même année affirmait que "en janvier 1975, le coût quotidien de la nourriture et des besoins essentiels était de 29, 9 pesos par jour pour une famille de 5 personnes" (G. Halby, Afrique-Asie du 21.2. 1977). Et la réforme agraire? Elle a eu probablement des effets temporaires et localisés, notamment là où le gouvernement avait de dans l'île de Luzon, base de la révolte des Hukbalahaps ("'Huks") à la fin des années quarante et au début des années cinquante. La dissidence s'y maintint , en effet, pendant 20 ans après que Ramon Magsaysay ait brisé ailleurs l'insurrection.

Mais les limites de cette réforme agraire apparaissent vite. Elle se commande d'en haut, les paysans restant à la discrétion de l'administration. Elle ne concerne pas les terres rizicoles de plus de 7 ha, ni les plantations de cocotiers, de cannes à sucre ou d'hévéas, ni les sociétés fruitières américaines. Elle devrait toucher en principe 900.000 paysans; or il y a près de 3 millions de paysans sans terres. Et la terre doit être achetée par le paysans, au prix fort, en 15 ans. Beaucoup ne peuvent pas payer. En fait, elle concernera au maximum 500.000 paysans si son rythme s'accélère notablement. Sinon, il y en a pour plus de 20 ans... Quant au mouvement coopératif qui devait accompagner la distribution de terres, il semble au point mort. La réforme agraire tend en fait à constituer une nouvelle couche de paysans favorisés sur lesquels le pouvoir pourrait s'appuyer. Elle renforce la puissance des chefs de village. Elle cherche aussi à pousser les propriétaires fonciers à investir dans le secteur industriel et à développer les cultures industrielles. Il s'agit là d'une tentative classique de "révolution verte" capitaliste. Elle devrait accélérer l'extension des rapports capitalistes dans l'agriculture, avec leur cortège de misère massive. Le régime ne peut donc espérer se constituer une véritable base populaire, malgré ses aspects populistes. D'où la vigueur de sa politique répressive. De l'aveu même de Marcos, 50.000 personnes ont été arrêtées durant les trois premières années et demi sous la loi martiale. En septembre 1976, Amnesty International rendait public les résultats d'une enquête menée dans les prisons du régime qui révélait que sur 107 prisonniers interrogés, 71 se plaignaient de tortures. Les cas d'arbitraire étaient la règle. Et le témoignage d'une porte-parole d'une communauté d'habitants de bidonville, Mme Trinidad Herrera, libérée après une campagne internationale, fit grand bruit. A tel point que Marcos dut, lors d'une conférence de presse tenue il y a quelques semaines, s'engager à proscrire l'usage de la torture et à dissoudre les tribunaux militaires spéciaux constitués après la proclamation de la loi martiale. La législation antiouvrière n'a pas empêché l'éclatement en novembre 1976 d'une grève massive et victorieuse dans la distillerie La Tondena, ainsi que le déclenchement consécutif de divers mouvements sociaux. Dans ces conditions, le faste de plus en plus anachronique et choquant d'un régime qui prétend combattre la corruption risque d'accumuler une étoupe de plus en plus inflammable. Et les luttes de clans internes au régime, la tension sociale alimentée par la misère, le maintien de mouvements insurrectionnels, les rancœurs de nombreuses couches bourgeoises ou petites-bourgeoises, en l'absence d'un rapide développement économique peuvent se combiner brutalement pour faire tomber Marcos et son régime outrancièrement népotique.

23 juin 1977

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